
« Le désir à la recherche de ses sources » : tel est le titre de l’intervention de Marie Balmary lors des Rencontres de Fès 2008 sur le thème : « Le sacré, cet obscur objet du désir ». Ce texte a été repris dans un ouvrage des éditions Albin Michel en mai 2009.
En voici quelques morceaux choisis & commentaires en lien avec la Vision du Soi selon Douglas Harding, mais … même si ce texte n’est condensé que sur huit courtes pages recto-verso, je ne saurais trop recommander de le lire entièrement. Comme je l’ai déjà écrit ici à de nombreuses reprises, les écrits de Marie Balmary ne se résument guère.1
« Hypocrites de la culture », oui, l’expression de Freud est juste, mais elle peut jouer dans les deux sens. Obliger à croire : violence. Interdire de croire : violence aussi. Certes, il existe un terrorisme anticulturel car la culture implique la liberté de critique, d’humour … Mais il existe aussi, me semble-t-il, un « terrorisme culturel » si l’on peut dire, et celui-là peut aller loin également. Jusqu’à la destruction des repères symboliques de l’autre et de soi. Meurtre d’âme ? Peut-être. Arme blanche s’il en est, en tous cas, qui souvent a commencé sa violence contre la civilisation même qui l’invente et que cette civilisation meurtrie exporte ensuite, selon un enchainement que nous connaissons bien dans la clinique, provoquant chez l’autre l’effroi dont elle-même a perdu l’accès protecteur …2
L’inconscient et le sacré, ce beau sujet m’a d’abord évoqué deux histoire – moi, je rentre toujours par de petites portes.3
La première se passe à l’époque de la parution de ma première recherche. Un psychanalyste … m’invite a venir parler de ce livre au séminaire qu’il dirige … Tout se passe bien. … Il se tourne alors vers moi et me dit : « Et maintenant, qu’est-ce que vous allez faire ? » Je n’ai pas le temps de préparer une réponse plus évasive et je lui dis : « Je vais apprendre l’hébreu pour lire la Bible. »
Ma réponse fait plus que l’étonner, elle le saisit. … Il me dit alors que lui-même a été élevé dans la religion chrétienne mais qu’il ne croit plus du tout en Dieu. Ayant dit cela, une association d’idées lui vient brusquement, une de ces « associations incoercibles », … Sans transition donc, il se met à nous raconter que chaque soir, après le départ de son dernier patient, sa journée de travail étant terminée, il va « rouvrir la porte de la salle d’attente ». Qui est vide bien sûr. En entendant le récit de cet acte, à première vue un peu fou, nous restons étonnés. Devant nos regards interrogateurs, le psychanalyste termine par ce commentaire : « Je sais bien qu’il n’y a personne, mais je fais cela tous les soirs … » Silence. Nous sentons bien qu’il n’en dira pas davantage, qu’il n’en sait pas davantage. …4
Je pense alors que peut-être un même désir, une même attente est à l’œuvre dans nos deux démarches : rencontrer le même visiteur invisible, dans la salle d’attente apparemment vide pour lui, dans la Bible hébraïque, mystérieuse pour moi … Il fait cela chaque jour, a-t-il dit. La quotidienneté soulignée de son geste m’a évoqué la prière chrétienne qu’il avait abandonnée, celle où l’on demande chaque jour le pain. Seulement du pain ? Si nous lisons cette prière en grec, ce ne serait pas comme on le récite en français « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien », ce qui est une redite, mais : « Donne-nous aujourd’hui notre pain τὸν ἐπιούσιον« , dit le grec, « le supersubstantiel », comme le traduira Simone Weil après saint Jérôme. Comment dire encore : pain suressentiel, pain du surêtre, pain de la surprésence que le psychanalyste incroyant croyait ne plus demander depuis longtemps.5
Quelle présence espérait-il dans la pièce vide ? … visiteur inattendu et pourtant espéré d’une espérance inconsciente encore, là où il y a le vide, là où il y a la mort ? La connaissance de l’inconscient nous éclairera-t-elle sur ce désir-là ? A-t-on tout dit lorsqu’on interprète : désir infantile d’être rassuré par le Père ?6
[…]
Encore une remarque à propos des ces deux exemples : ces deux psychanalystes non croyants semblent s’être trouvés malgré eux, inconsciemment, orientés et désirants vers le divin. Dans quel type de relation ce désir apparaît-il ? Pour chacun dans la relation avec ceux dont ils prennent soin … Non pas ceux qui savent des choses à propos de Dieu, mais des êtres désirants – désirant grandir, désirant, guérir, désirant parler. Des manquants qui frappent à la porte. C’est avec ceux-là que ces non-croyants qui ont récusé maîtres et pasteurs s’orientent vers le divin. De tout cela ils s’aperçoivent le jour où ils rencontrent là encore non pas un maître mais un égal qui ose désirer ouvertement dans cette dimension divine, plus grande que celle à laquelle ils ont eu droit jusqu’à présent.
Je comprends mieux, par de semblables rencontres et histoires, ce que je cherche moi-même depuis des années : agrandir l’écoute. …7
Et ce que nous avons trouvé, ce que nous trouvons correspond par exemple à ce que j’ai lu chez Dany-Robert Dufour. Le premier livre de la Bible, la Genèse, nous le lisons non plus comme l’explication créationniste qu’on y a vue durant des siècles, mais maintenant comme le récit de l’apparition de la parole chez un être inachevé qui va trouver son appui et son advenue dans la relation à l’autre.8
Cette lecture à plusieurs, intersubjective, d’un texte sacré change complètement le rapport au texte car nous n’avons pas les mêmes freins, le même surmoi, les mêmes préjugés, et chacun peut discuter avec l’autre de ce qu’il lit. C’est donc pour nous l’ouverture – un élément de l’ouverture dont parlait Jean-Claude Guillebaud tout à l’heure. Tout un champ de récits qui ont fondé nos civilisations devient accessible autrement, non plus par une personne seule avec sa seule érudition, mais par des personnes en dialogues. Il ne vous aura pas échappé que dans ces recherches, la relation homme-femme joue de toute sa force, toute sa splendeur, toute sa liberté. …9
C’est-à-dire qu’il y a une lecture intersubjective de la Bible – peut-être du Coran aussi, mais je connais beaucoup moins ce Livre – qui va changer peut-être notre rapport au texte sacré. Le texte lui-même se révélant beaucoup plus relationnel que nous le pensions.10
Sans renoncer à aucune des grandes voix critiques qui ont averti la pensée occidentale des dangers de l’intégrisme – Freud, mais avant lui des gens comme Montaigne, Shakespeare, Molière, Voltaire pour n’en citer que quelques-uns-, nous avons cette chance de pouvoir revenir à nos sources sans régresser dans nos consciences. Revenir à des racines sans lesquelles toute civilisation risque de n’être plus une culture irriguée de parole, mais un danger pour le monde entier. »11
NB : j’insère cette carte maîtresse de la Vision du Soi – notre « autoportrait » – entre les extraits de l’intervention de Marie Balmary et mes commentaires plutôt qu’en toute fin de billet. Elle peut en effet servir de support aux deux parties, en exposant une claire représentation d’une rencontre possible du « Je Suis » central par le « je suis humain » périphérique, puis d’une « silencieuse coïncidence » si affinités ! Il s’agit pour moi de la meilleure représentation qui soit d’un possible & indispensable parcours initiatique. Un bon dessin qui vient utilement condenser de (parfois) longs discours !
- Pourquoi ? Parce que justement, Marie Balmary dans chacun de ses ouvrages convie le lecteur à l’accompagner, à participer au « voyage intérieur » que constituent ses enquêtes, que ce soit à propos de la vie & des écrits de Freud, de « L’un et l’autre Testament », de divers faits de société riches de sens. Lire ses livres demande un effort d’attention – d’être un lecteur – récompensé au centuple ! Vérifiez !
D’apparence modeste, « Le sacré, cet obscur objet du désir » propose d’autres remarquables contributions : Jean-Claude Guillebaud, Jalil Bennani, Georges Zimra, Jean-Michel Hirt, Dany-Robert Dufour (site officiel), Ysé Tardan-Masquelier. Introduites par Nadia Benjelloun. ↩︎ - NB : Commenter la « Kulturheuchelei » de Freud dépasse (largement) le cadre de ce billet.
« Interdire de croire : violence aussi. » D’où l’intérêt de la Vision du Soi, car il est difficile d’interdire de Voir ce qui est vu sur l’évidence de l’instant présent. Certes il reste toujours possible d’interdire de dire que Ce qui est vu Est …
Charles Péguy a en quelque sorte résumé ce que doit être l’éthique du témoignage en une formule saisissante : « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » (« Notre jeunesse »)
« … cette civilisation meurtrie », notre occidentalité surpuissante & conquérante, devrait réfléchir rapidement & sérieusement à la formule devenue célèbre de G. Bernanos : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! »
Et à la réponse, désabusée & malicieuse, de Gandhi à un journaliste anglais qui, justement, lui demandait ce qu’il pensait de cette soi-disant « civilisation occidentale » : « Ce serait bien » ! ↩︎ - Ce billet reprend uniquement des éléments de la première histoire – parce qu’en citant trop largement ce chapitre je ne voudrais pas avoir des ennuis avec Albin Michel ! Mais la deuxième mérite amplement d’être lue aussi. ↩︎
- Cet « acte » rapidement qualifié « d’un peu fou » montre que le « vide » n’a pas bonne presse en Occident … Ce qui n’est pas le cas dans la plupart des traditions orientales où il est globalement tenu en haute estime. J’aime bien me référer à cette citation d’Aldous Huxley : « … Espace vide … Comme il est étrange que ce vide soit le plus puissant symbole, et de la mort, et de la vie la plus comblée, la plus intense. » (« Île » – chapitre 10).
Il semblerait que l’Occident a oublié que cette Grande Vie, « surabondante » (Jean 10,10), passe nécessairement par le « vide » … par le sommet de l’expérience chrétienne qu’est « le tombeau vide », où il faut entrer, voir avant d’adhérer (Jean 20, 8). Seuls les plus grands mystiques chrétiens semblent avoir été parfaitement à l’aise avec ce « vide »… central ! Plus récemment, il est aussi possible d’apprécier cette « Béatitude de la vacuité ».
C’est pourquoi il serait sans doute nécessaire de favoriser la pratique du saut à l’élastique, saut pendulaire, base jump, etc. et des ateliers de Vision du Soi ! ↩︎ - Ce « même visiteur invisible » est-il nécessairement quelqu’un de culturellement plus ou moins anthropomorphisé ? Ce « pain suressentiel, pain du surêtre, pain de la surprésence » ne pourrait-il pas se contenter d’être – simplement, concrètement, joyeusement – ce Vide central & mystérieux, « contenant », « capacité » … l’espace d’accueil illimité & inconditionnel ? … Ce non-lieu qui permet d’entrer dans la « ronde », de « ne pas se tromper sur la taille des humains », « d’avoir la place de l’esprit. » Et, surtout, surtout, de préférer la « fête » – si évidente, à portée de main … – à la « peste » qui menace chaque jour un peu plus de nous submerger …
Quelques développements à propos de ce « pain »-là sont disponibles dans « Les nourritures de l’âme » et « Le pain-parole ». ↩︎ - Ce « là où il y a le vide, là où il y a la mort » confirme le commentaire de la note n°4. Comme la salle d’attente est vide, c’est effectivement la « mort », la fin de l’activité sociale périphérique de ce médecin. Mais n’est-ce pas également pour lui une « naissance » possible – et infiniment nécessaire – à quelque chose d’encore plus central, vital ? Même les psys ont besoin de Cela, au moins pour rendre service à leurs patients … !
Ce « désir infantile d’être rassuré par le Père », tout appuyé qu’il est sur un corpus théorique devenu difficilement contestable, n’est peut-être que l’expression d’une micromanie consubstantielle à l’être humain … Pourtant, « jouer petit ne sert pas le monde ». Il est plus que temps de retrouver notre véritable taille, notre « grandeur », notre « véritable grandeur ». La Vision du Soi peut aider … à condition de s’en servir ! ↩︎ - La deuxième partie de la note n° 6 peut aussi servir de commentaire à ces deux paragraphes.
Que pourrais-je ajouter à ce désir d’ « agrandir l’écoute » ? Peut-être que de nos jours tout agrandissement est cherché, d’une part principalement à l’extérieur, et d’autre part majoritairement avec des moyens techniques de plus en plus sophistiqués. On accumule ainsi des voyages lointains, des sports extrêmes, des spectacles époustouflants, la consommation de divers produits addictifs, l’usage excessif d’outils NTIC et désormais de la soi disant IA … (« Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert » !) C’est, de toute éternité, une double erreur. L’agrandissement recherché ne repose que sur l’ouverture, vers & à l’intérieur, d’un espace d’accueil illimité & inconditionnel. Un espace que nous sommes, tous, mais qu’il s’agit d’éveiller (pour faire court) puis d’inhabiter (pour faire un peu plus technique !). Et il ne requiert aucun outil complexe : c’est dommage, et pour la techno-science et pour le PIB, mais c’est ainsi ! La Vision du Soi – la simplexité même ! – en propose un saisissant résumé avec le dessin ci-dessous. Vérifiez ! ↩︎ - L’intervention de Dany-Robert Dufour dans ces Rencontres s’intitule : « Une voie royale pour l’exploration du sacré : la Hilflosigkeit de Freud ».
Hilflosigkeit ? : « … ce dénuement originaire, qui jette l’homme à bas », … « on a proposé beaucoup de traductions possibles en français pour ce terme : « détresse », « abandon », « incapacité », « état de sans recours », de « sans ressources », « état d’impuissance », « incapacité de se débrouiller », « déréliction » et, pour finir, comme rien de tout cela ne convenait véritablement, on a forgé le néologisme de « désaide » … »
Impossible de proposer un commentaire de ces huit pages denses en cette note de bas de page. Mais, comme il y est beaucoup question de « néoténie », il me semble possible de se poser cette grave question : cet état ne concerne-t-il que l’enfance, ou, comme Michel Fromaget le soutient et le démontre, peut-il s’appliquer à tout adulte corps & mental qui ne s’ouvre pas à la dimension de l’Esprit ?
Il me semble que la Vision du Soi constitue une « alternative susceptible d’aider notre époque à sortir de la double impasse dans laquelle elle est en train de s’enferrer, caractérisée aussi bien par la fuite en avant de la désinhibition symbolique que par la « fuite en arrière » dans les replis fondamentalistes. » Il faudrait juste s’en servir … ↩︎ - Ceux que ce mode de lecture intéresse pourront se tourner vers les Ateliers Bible et Psychanalyse … ou s’efforcer d’en créer un.
Impossible ici de ne pas mentionner l’heureuse traduction de Genèse 2, 18 par André Chouraqui : « Je ferai pour lui une aide contre lui » ! L’homme seul est aussi impuissant que le Père … « tout puissant » ! ↩︎ - Espérons que fleurissent dix mille « lectures intersubjectives du Coran » et qu’elles soient plus mises en avant. Celles d’Abdennour Bidar notamment sont à considérer.
Je commence à lire – difficilement – la traduction de Jean Grosjean … Peut-être faudrait-il lire aussi en parallèle celle de Chouraqui ? « … Allah, le Matriciant, le Matriciel » ne doit pas être laissé aux mains des seuls « … courroucés ni fourvoyés ». ↩︎ - « … pouvoir revenir à nos sources sans régresser dans nos consciences » : ces mots prononcés en 2008 demeurent essentiels en 2026. Aussi bien en France où sévit une forte crispation « identitaire » à la veille d’élections municipales et bientôt présidentielles. (En réalité crispations à propos des identifications, l’Identité étant tout Autre Non-chose !) Que dans quasiment toute l’Europe et le reste du monde, partout où une instrumentalisation éhontée de messages religieux mal lus & mal compris fait rage.
« Dieu a dit une chose et j’en ai entendu deux. » – Psaumes 62, 12 …
“Dans la loi, qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ?” [ο δε ειπεν προς αυτον εν τω νομω τι γεγραπται πως αναγινωσκεις] – Luc 10, 26.
Une véritable lecture de ces textes anthropogènes – accompagnée par ce « néo-précurseur » qu’est Marie Balmary ! – a un bel avenir ! ↩︎
Cordialement


