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Les révélations de Balmary – Louis Cornellier

Les révélations de Balmary – Louis Cornellier

Autre frémissement médiatique suite à la parution du dernier livre de Marie Balmary, « Ce lieu en nous que nous ne connaissons pas ». Pour l’instant nous restons encore dans l’écosystème catholique … québécois : « Présence Information Religieuse » se présentant comme « La source nord-américaine d’information religieuse en français ».


« Psychologue et psychanalyste de formation lacanienne, Marie Balmary, 85 ans, explore depuis des années, avec un renversant brio, les textes bibliques. Sa fine connaissance de l’araméen, de l’hébreu et du grec bibliques lui permet souvent de remettre en question les versions canoniques françaises et de les réinterpréter à nouveaux frais en se rapprochant du texte original. 1

Spécialiste de l’Ancien Testament, et plus particulièrement du livre de la Genèse, Balmary, dans Ce lieu en nous que nous ne connaissons pas (Albin Michel, 2024, 192 pages), présente pour la première fois ses lectures du Nouveau Testament. Elles sont puissamment originales et stimulantes.

L’approche de Balmary, très respectueuse de la foi chrétienne qu’elle partage, ne relève pas de l’apologétique, mais de la critique psychanalytique. «En mettant en suspens la question de savoir si le texte biblique est “révélé”, explique son éditeur, Marie Balmary se demande d’abord, en tant que psychanalyste, s’il peut être “révélant”, c’est-à-dire nous apprendre quelque chose de la destinée humaine.»

Et ce que le texte évangélique révèle, selon elle, c’est que Dieu n’est pas une «puissance qui commande», un «grand œil» qui nous surveille avant de nous juger, mais une puissance libératrice, « une force qui ne fait, elle, plus rien que laisser être », en nous invitant à « l’appropriation de [notre] propre vie ». 2

Le vin de la confiance

Balmary nous amène d’abord aux noces de Cana (Jean 2, 1-11) pour nous expliquer que ce qui l’intéresse, ce ne sont pas tant les miracles que, selon le terme employé dans l’évangile de Jean, les signes, c’est-à-dire « le sens plutôt que la puissance ». Selon elle, «qui dit signe dit geste signifiant de quelqu’un pour un autre», et tout est là.

À Cana, par exemple, l’eau devient vin parce qu’elle est « donnée avec confiance », parce qu’elle est « portée à autrui », parce qu’elle est « entrée dans la relation, porteuse du désir de vin ». Le vrai miracle, on l’aura compris, est une affaire de sens.

Chez Matthieu (21, 28-31), Balmary retrouve l’homme qui demande à ses deux enfants d’aller travailler dans la vigne. Le premier dit non, mais finit par y aller. Le second dit oui, mais n’y va pas. Seul le premier, conclut-on, a fait la volonté du père.

Balmary éclaire la parabole en expliquant que le refus du premier a pour but de «se différencier de l’homme dont il est l’enfant». Il n’ira pas à la vigne par soumission à un maître, mais librement, comme le souhaite un père pour ses enfants. L’enfant fait de la parole du père ce qu’il faut faire avec le raisin pour en faire du vin : il l’écrase et la laisse fermenter pour mieux la faire sienne.

« L’enfant ne tue pas le père, commente la psychanalyste, il tue le maître dans le père, et le père le laisse faire. C’est en cela qu’il est père. » Un maître donne des ordres, impose ses désirs, et un serviteur obéit, même contre son gré. Un père veut que « l’enfant advienne » et devienne un fils, « libre de lui ». Obéir à Dieu par crainte du châtiment, ce n’est pas être un fils ou une fille de Dieu, c’est être un esclave, incapable d’entendre un appel à la libération.

Voici maintenant, chez Marc (9, 14-29), dans une semblable logique, un père qui implore Jésus de libérer son fils d’un esprit mauvais et non parlant. Le père, fait remarquer Balmary, parle pour le fils parce que celui-ci est muet, mais ne peut-on pas comprendre, aussi, que le mutisme du fils est causé, précisément, par le fait que le père accapare la parole ?

« Viens à notre secours, si tu peux ! » demande le père à Jésus, qui lui répond que « tout est possible pour celui qui croit ». À qui s’agit-il de croire, ici ? À l’autre, le fils du père dans ce cas-ci, qui est « un autre esprit qui parle » et qui exige, pour exister pleinement, qu’on le laisse parler par et pour lui-même. Le signe, pour les parents, est fort : les enfants doivent se décoloniser l’esprit de la parole parentale pour devenir des êtres libres, comme le chrétien doit se défaire de l’image d’un Dieu maître pour entrer en relation avec un Dieu père.

Des talents qui en disent long

Quand elle aborde la parabole des talents (Matthieu 25, 14-30), Balmary atteint des sommets interprétatifs. Un homme, avant de partir en voyage, appelle ses trois serviteurs. À l’un, il remet cinq talents (une somme énorme), à un autre, deux talents, et au troisième, un seul. Le premier se sert de ses cinq talents pour en gagner cinq autres ; le deuxième fait de même en doublant ses deux talents ; le dernier, qui craint le maître, cache son talent pour le préserver. À son retour, le maître encense également les deux premiers et semonce le troisième, en plus de lui enlever le fameux talent pour le donner aux autres.

Le philosophe Luc Ferry, admirateur de cette parabole, y voit un moment fort de ce qu’il appelle la révolution judéo-chrétienne. Cette histoire de talents illustre, selon lui, le rejet de la vision morale aristocratique et la naissance de l’idée moderne d’égalité.

Ce que dit cette parabole, explique Ferry dans Sagesses d’hier et d’aujourd’hui (Flammarion, 2014), c’est que « la dignité d’un être ne dépend pas des talents qu’il a reçus à la naissance, mais de ce qu’il en fait, non pas de la nature et des dons naturels, mais de la liberté et de la volonté, quelles que soient les dotations de départ ». Il existe certes des inégalités naturelles, mais, sur le plan éthique, elles n’ont aucune importance. « Car ce qui compte, insiste Ferry, c’est ce que chacun va faire des dons qu’il a reçus, des talents que le sort lui a impartis. »3

L’interprétation de Balmary ne contredit pas celle de Ferry. Comme le philosophe, elle lit aussi, dans cette parabole, l’idée révolutionnaire que celui qui a plus n’a pas plus de valeur que celui qui a moins et que les deux, finalement, se valent sur le plan de l’honneur. Elle va toutefois plus loin en essayant de comprendre la signification de l’échec du troisième serviteur.

Ce dernier, suggère-t-elle, souffre de l’incapacité à recevoir. Malheureux, il ne croit pas le don possible, il est incapable d’imaginer le maître en donateur et de s’imaginer lui-même en héritier. Le maître, résume Balmary, donne, s’efface pour laisser place à la liberté des autres et se réjouit à son retour de l’autonomie qu’ont gagnée les deux premiers serviteurs, qui sont maintenant devenus leur propre maître.

Le troisième, se targuant de savoir que le maître est un homme dur, s’est enfermé dans sa crainte et a refusé de croire à une libération possible. Le maître le bardasse, à la fin, pour lui faire comprendre qu’il s’est exclu lui-même d’une joie possible. La colère, consécutive à la critique qu’il essuie, lui fera peut-être comprendre qu’il ne tient qu’à lui de faire en sorte que le maître ne soit pas l’obstacle qu’il imagine.

Ici, je dois noter que je reste un peu sur ma faim devant le sort réservé à ce troisième serviteur. Comme c’est souvent le cas avec les psychanalystes, Balmary nous laisse parfois avec des conclusions un peu nébuleuses qu’elle semble croire évidentes. Mais encore ? aurais-je envie d’ajouter dans ce cas. 4

« Parabole de l’appropriation de sa propre vie », note Balmary, cette histoire a trop souvent été présentée aux croyants comme une injonction à se faire de fidèles serviteurs de Dieu. Elle est pourtant une invitation à devenir les maîtres de notre destinée à partir de l’élan donné par Dieu.

Jésus contre les névroses

Pour la psychanalyste, les textes évangéliques sont donc révélateurs de notre autoesclavage. La visite de Jésus à Marthe et Marie, en Luc 10, 38-42, en témoigne aussi. On la lit souvent comme une réflexion sur l’opposition entre la vie active, incarnée par Marthe, et la vie contemplative, choisie par Marie, en donnant raison à cette dernière, non sans ajouter que la première n’a pas tout à fait tort. Balmary, encore une fois, pousse la lecture.

« Possédée sans doute par une obligation de perfection qui la dévore », Marthe se soumet à un « Surmoi persécuteur » qui l’entrave, ne supporte par de voir sa sœur libre de ce diktat intérieur et voudrait que Jésus la ramène à l’ordre. « Jésus, écrit Balmary, ne marche pas dans ce coup-là. Le coup de la névrose, dirions-nous entre psys. »

Marthe s’agite « autour de beaucoup de choses », alors que Marie « reste auprès de quelqu’un ». C’est cette part de liberté qui compte, dit Jésus. Le pape François ne dit pas autre quand il écrit, dans Loué sois-tu (2015), que « le monde est plus qu’un problème à résoudre, il est un mystère joyeux que nous contemplons dans la joie et dans la louange ». Dans nos sociétés, dominées par la raison instrumentale, ce message n’est malheureusement plus entendu. 5

Dans un chapitre consacré à l’eucharistie, Balmary avance une autre interprétation audacieuse. Elle relit le texte de Marc (14, 22-25) pour en venir à la conclusion que la consécration n’est pas dans la seule parole de Jésus ou du prêtre, qui transforme le pain et le vin en corps et en sang du Christ, mais dans l’ensemble de la démarche, c’est-à-dire dans le don et dans la réception.

« Si l’eucharistie s’effectue dans la relation (donner/recevoir), le prêtre a bien l’initiative, la présidence, c’est ce qu’on lui demande d’ailleurs, mais il ne peut célébrer seul. Si la réception est aussi nécessaire que le don pour que le corps christique soit dit, alors l’assemblée qui reçoit le don est nécessaire à la consécration du pain et du vin. Elle est, bien que différemment, aussi sacerdotale que le prêtre, aussi consacrante. » 6

Désir de salut

Certains penseurs, comme Freud ou Comte-Sponville, affirment se méfier de la religion parce qu’elle correspond trop à nos désirs les plus profonds, c’est-à-dire ne pas mourir et être aimés. Or, prendre ses désirs pour la réalité, dit le philosophe, c’est vivre dans l’illusion. 7

Balmary leur répond que ces désirs, justement, sont « une donnée humaine » essentielle et n’ont pas à être traités sans ménagement comme des illusions à éviter. Ils méritent mieux. « Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? » écrivait magnifiquement le poète Paul Valéry en parlant des mythes. 8

Il y a, en nous, un lieu inconnu, notre âme, peut-être, où la souffrance et la joie coexistent avec intensité. Un lieu jamais totalement accessible, mais qui contient l’essentiel. Les textes bibliques, comme les mythes grecs ou autres, sont des voies de passage vers ce lieu pour qui sait les lire. 9

Une telle expérience, insiste la psychanalyste, dépasse la quête du savoir et s’inscrit plutôt dans la quête du salut, animée par notre désir «d’être sauvés de notre condition de mortels». 10

Un jour, l’anthropologue René Girard demandait à un collègue américain s’il pensait que Jésus était le Messie. « On ne le saura qu’à la fin », avait répondu cet ami. « Le savoir seulement à la fin ? écrit Balmary. Peut-être. Mais en passant par le croire, c’est maintenant. » 11

Ce livre d’une rare profondeur, qui nous plonge dans ce puits, est magnifique. »


  1. D’utiles compléments à cette « formation lacanienne » sont à lire dans l’« Avant propos » du livre « Le moine et la psychanalyste ». Et également dans ce billet : Évocation de Marc-François Lacan – Marie Balmary, « psyahanalyste ».
    Mais je n’ai encore jamais entendu parler de « sa fine connaissance de l’araméen … ». On ne prête qu’aux riches, mais ça reste à vérifier. Tant il est vrai que « Jésus parlait araméen ». ↩︎
  2. « puissance qui commande », … « grand œil » qui nous surveille avant de nous juger : ce sont là des expressions relevant du surmoi. Douglas Harding racontait qu’enfant il se régalait de grands bols de chocolat chaud, mais que son inquiétude augmentait au fur et à mesure que le niveau du liquide baissait. Parce que tout au fond du bol familial apparaissait un « œil » sévère accompagné de l’inscription « God see you » ! « Vision » et l’ensemble de la Vision du Soi sont peut-être sa réponse créative – ô combien – au souvenir de ces pénibles dégustations ? « Le grand œil qui voit tout » n’est qu’une assez pitoyable « invention » humaine périphérique. Alors que la réalité centrale de tout être humain est d’être … œil unique, espace d’accueil illimité & inconditionnel de tout & tous, « capacité » & « contenance », condition sine qua non de la « joie spacieuse ».
    Quelque chose d’encore plus léger et ténu qu’« une puissance … une force » … Le titre retenu pour un entretien récent publié dans La Vie enfonce le clou : « Dieu veut guérir l’homme de sa soumission ». ↩︎
  3. Au Québec Luc Ferry conserve peut-être une réputation de « philosophe » … En France, le journal « La Décroissance » le caricature assez justement comme Luc Ferrire … Mieux vaut oublier ce triste sire, un « philosophe de cour » dont les actes sont assez peu congruents avec les écrits. ↩︎
  4. « Le sort réservé à ce troisième serviteur » me semble au contraire on ne peut plus clair, même s’il est effectivement difficile pour le lecteur de la parabole d’accepter la dureté de la situation. Redémarrer de zéro certes, mais enrichi d’un enseignement particulièrement tonique. Cette rude leçon de Jésus s’avère … paradoxalement « rassurante » ! ↩︎
  5. Il me semble que la majeure partie de l’histoire de l’Église & la plupart de ses orientations actuelles demeurent assez loin de cette « contemplation dans la joie et dans la louange » … Espérons que le prochain conclave nous envoie un pape franciscain, fermement déterminé à faire appliquer « Laudato Si » à la lettre ! Quelqu’un de réellement convaincu que seule la contemplation permettra(it) d’échapper au pire … Espérons ! ↩︎
  6. Ce court paragraphe me semble de nature à changer complètement la conception de la place du prêtre dans la paroisse et, plus globalement, dans l’Église. Est-ce que l’Église a réellement envie d’aller dans cette direction-là, est-ce que les membres de l’assemblée en ont eux aussi le désir, est-il encore (ou déjà !) temps pour ce considérable changement … ?
    Il s’agit bien entendu d’une évidence, mais, une fois de plus, seulement après avoir bien suivi la lecture de Marie Balmary ! ↩︎
  7. C’est peut-être faire un peu trop d’honneur à Comte-Sponville que de le placer sur le même plan que Freud … Il ne s’agit certes pas d’un « piètre penseur » et de plus il écrit dans une très belle langue. Sa biographie et son parcours philosophique donnent quelques clés de compréhension de sa posture « ontologiquement inconsolable ». Mais, il me semble tout à fait possible de reprendre à propos de « ne pas mourir et être aimés » ce qu’il écrit à propos de ces deuxièmes « Impromptus » : « Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres ».
    Cet André Comte-Sponville « peu doué pour la vie, peu porté au bonheur, davantage doué pour l’angoisse, la mélancolie : raison pour laquelle [il a] besoin de philosopher », j’ai aimé le lire un temps. J’avoue que ses nombreux « ménages » en entreprise et sa responsabilité éditoriale chez Challenges m’incitent à prendre ses écrits beaucoup moins au sérieux … ↩︎
  8. Ce que Marie Balmary sait faire de mieux – psychanalyse oblige sans doute : ne pas éviter ! Un texte évident parce que rabâché, un mot obligé, une traduction douteuse, une interprétation trop humaine … elle ne laisse pas passer grand chose. (J’avais commencé par écrire « rien », mais elle nous apprend aussi à nous méfier du tout ou rien.)
    «Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ?» ↩︎
  9. Je crois (en fait j’en suis intimement persuadé … je sais …) que le mot « esprit » convient beaucoup mieux à ce « lieu inconnu » que celui d’« âme ». Je le sais notamment après avoir lu « Corps Âme Esprit » de Michel Fromaget, de nombreux autres livres dont le précédent fournissait la clé, mais surtout par la pratique de la Vision du Soi et de la méditation dans l’esprit du zen – qui permettent de rendre « totalement accessible » ce lieu de la « joie [sans objet] spacieuse ». En demeurant dans le dualisme « corps » d’un coté et « âme » de l’autre, impossible d’y voir clair dans ce qui nous intéresse ici. ↩︎
  10. Le savoir est une aide, le savoir est l’entrave … Un excès de connaissances finit par barrer l’accès à ce « salut » parfois si intimement & ardemment désiré, ou du moins à le rendre beaucoup plus difficile. Toujours la même vieille histoire : « … si vous ne retournez pas et ne devenez pas comme des petits enfants … » [εαν μη στραφητε και γενησθε ως τα παιδια] Matthieu 18, 3. La Vision du Soi constitue une façon – simple, concrète, joyeuse – de se « retourner », mais consentirez-vous au nouvel état qui en résulte … ? ↩︎
  11. Dans le livre cette anecdote se trouve page 140, à la fin du chapitre consacré au « lavement des pieds ». Il s’agit d’un épisode in vivo, issu d’une rencontre entre Marie Balmary et René Girard chez Grasset, leur éditeur commun.
    Il m’évoque le logion 51 de l’évangile de Thomas : « Ce que vous attendez est déjà là, mais vous ne le voyez pas. » (Traduction de Jean-Yves Leloup). Voir nous serait beaucoup plus utile que « croire » ou « savoir » … Vérifiez ! ↩︎

Cordialement


Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 65 ans, marié, deux fils, un petit-fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

2 réponses sur « Les révélations de Balmary – Louis Cornellier »

Grand éloge de M. Balmary dans ce beau et long texte que vous commentez avec cet art consommé qui vous est propre et que tous vos lecteurs apprécient!
Il y aurait tant à dire sur tous les sujets abordés, trop sans doute! En ce qui concerne L. Ferry, il faut savoir qu’il fait partie de ces disciples de Sartre qui ont retenu la leçon de l’existentialisme athée, dans une ligne philosophique qui va de Nietzsche à Cioran, avec, au coeur de leur pensée, l’idée de devenir ce que l’on est en se détachant d’une certaine nature humaine donnée à la naissance. Mais cela ne va guère plus loin, et les assoiffés de vérité et d’absolu restent sur leur faim. D’où les engagements spirituels ou politiques, selon les tempéraments.
Je relève dans vos propos et ceux de Balmary une illusion récurrente chez tous les convertis et tous ceux qui ne se sont jamais sérieusement engagés dans une institution religieuse : celle de croire que le désir du salut et l’expérience intime de Dieu peuvent et doivent suffire pour faire naître une communauté spirituelle dégagée des entraves doctrinales et dogmatiques, comme des réactions comme l’intolérance, l’aveuglement, le désir du pouvoir et autres abus. Cette utopie ou cette eutopie, pour reprendre votre expression, ne peut exister et perdurer qu’à condition de ne rien fonder de stable ni de solide, et de toujours surfer sur les émotions et les affects sans s’engager dans un chemin communautaire qui exige des responsabilités comme l’exercice de pouvoir. Ces derniers représentent ces épreuves du réel contre lesquels tous les croyants ou les « visionnaires » se heurtent systématiquement, en les ramenant à la dure réalité du monde humain.
Dans les 4 temps que j’ai décrits précédemment pour illustrer l’histoire du premier christianisme, ce déchirement perpétuel entre idéal spirituel et réalité humaine, utopie apocalyptique et histoire concrète, a eu raison des premières communautés pourtant totalement dévouées au Christ et à ses prophéties, et qui ont toutes disparues. A mon modeste niveau, les communautés que j’ai fréquentées ou auxquelles j’ai appartenu – qu’elles soient zen, tibétaines, chrétiennes, hindoue, charismatiques, monastiques… – ont elles aussi toutes disparues ou, pour les dernières, sont en passe de disparaître. Les plus radicales sont même devenues des sectes qui se sont entredéchirées. Des spirituels comme D. Harding, A. Desjardins et autres gurus ou mystiques ont-ils suffisamment réfléchi à cette question qui semble insoluble? Et quelles réponses ont-ils pu apporter que nous ne connaissons pas déjà?…
Bruno

Bonjour Bruno,

Comme ça me demande déjà pas mal de travail, je me contente des critiques en langue française de ce nouveau livre de Marie Balmary. Je n’en ai pas encore vues de négatives, ça viendra certainement.
Oubliez Luc Ferrire ! Laissez-le continuer à jouer avec ses voitures de course !

Faut-il nécessairement « s’engager sérieusement dans une institution religieuse » ? Au risque d’être déçu par un fonctionnement nécessairement « humain, trop humain » … Quoi de plus « stable & solide » que ce Centre immatériel qui constitue notre véritable identité, « Je Suis » ou autre dénomination insuffisante de la même réalité, espace d’accueil illimité & inconditionnel …
Et, au risque de me répéter, il n’est pas question pour découvrir ce Centre & y demeurer de « surfer sur les émotions et les affects », bien au contraire. Il suffit de regarder pour voir et, bien entendu, de consentir à cette « Vision ».
Je ne suis pas plus épargné par « ces épreuves du réel » que tout un chacun. Mais elles ne se contentent pas de me « ramener à la dure réalité du monde humain », elles me donnent aussi l’opportunité d’être reconduit en ce Centre où tout est déjà résolu de toute éternité. Si les « communautés » évoquées plus haut se contentait de sérieusement faciliter ce retour, elles traverseraient sans doute moins de tribulations de tous ordres.

Y-aurait-il un lien entre vous et la disparition de toutes ces « communautés » … !

Je vous remercie :
– de ne pas mettre Douglas et Arnaud dans le grand sac des « autres gurus ou mystiques », souvent assez mal vus.
– de ne pas mettre Douglas et Arnaud sur le même plan. Le dernier a fondé et animé des centres et, à mon grand regret, ses successeurs semblent très investis dans la perpétuation d’une « lignée » … Swami Prajnanpad n’aurait sans doute pas trop apprécié ! Douglas s’est toujours contenté d’aider ceux qui le désiraient à rejoindre leur Centre, qui nous est commun à tous.
La réponse d’Arnaud reste classique, celle de Douglas constitue une exceptionnelle percée spirituelle … « l’entrée principale »
Nous en reparlerons certainement !

Cordialement

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