Grand-père à jamais émerveillé par ses trois premiers petits-enfants – un garçon et deux filles, dans l’ordre d’arrivée – j’ai déjà relayé sur volte-espace la dimension spirituelle des « petits enfants », notamment par la voix & la plume de Christian Bobin :
Et par celles de Frédéric Leboyer :
Le titre de ce billet renvoie lui directement au premier et aux derniers mots du livre du Dr Christophe Massin : « Le bébé & l’amour », un livre riche & utile, à lire et à relire dans son intégralité.
Je vous propose ci-dessous sa relation d’une expérience vécue avec ses propres enfants, extraite du onzième et dernier chapitre, « Ce que le bébé nous enseigne ». Et plus précisément du paragraphe « Le regard du bébé ». (pages 250, 251). Désolé pour ceux qui consentent – à tort ! – à ne plus être des « lecteurs » mais c’est, nécessairement, un peu long !
NB : les sur- et soulignages, liens, illustrations et commentaires relèvent de ma seule responsabilité.
« … avec le regard il [le tout-petit] nous donne toute la mesure de la richesse qu’il porte en lui. …
Pour beaucoup de nos contemporains, le domaine de l’esprit se confond avec les activités intellectuelles supérieures, le terme s’étant vidé de sa signification « spirituelle » ; sinon, il est assimilé à l’âme, comme la dimension non-corporelle de notre être. Cette distinction qui pourrait sembler d’ordre purement philosophique ou métaphysique (j’en ignorais même, quant à moi, l’existence) m’est apparue très vivante et éclairante à la suite d’une expérience que j’ai rencontrée à deux reprises. Un moments d’échanges de regards avec deux de mes enfants bébés en fut le support tangible. Je vais tenter de le décrire précisément car, malgré le caractère exceptionnel pour moi de ces deux instants (ils ne se sont jamais reproduits après), leur portée générale me semble très importante. D’autre part, j’imagine ne pas être le seul à l’avoir expérimenté.1
Chaque fois, je me trouvais seul à m’occuper du bébé ; ce faisant, nous nous regardions tandis que je lui parlais. Nous vivions ce courant affectif riche – d’âme à âme – tel qu’il s’établit habituellement entre un parent et son bébé. Subitement, l’échange de regards a totalement changé de qualité. Ce changement nous affectait tous deux, nous ne l’avions, je crois, ni voulu, ni décidé et, de mon côté, je n’avais pas, la première fois, la notion que cela pût se produire. (J’ai constaté par la suite que je n’avais aucun moyen de le provoquer à nouveau.2) D’un seul coup, tout semblait suspendu, comme une parenthèse hors du temps, seul ce regard importait. Nous ne nous regardions plus comme un papa et son bébé, mais comme deux hommes au faîte de leur maturité d’êtres humains – plus de grand ni de petit ; plus de protection ni d’amour attendri de ma part. Non, deux égaux qui se contemplent avec un sentiment puissant d’amour et de joie. Une vibration habitait ma poitrine et retenait mon souffle. La certitude, l’évidence que nous nous re-connaissions comme deux compagnons s’imposait, sans d’ailleurs savoir qui j’étais pour lui, ni qui il était pour moi. Nous nous connaissions de toute éternité, sur un plan que le temps n’affecte pas. J’éprouvais la surprise et la jubilation de découvrir dans son regard un être totalement accompli, une conscience à qui il ne manquait rien ; et même, de sentir que les rôles dans lesquels nous étions distribués, moi le père; lui le petit enfant, ne relevaient que de l’apparence, du jeu de la vie.3 J’y retrouvais les accents de Khalil Gibran dans Le Prophète :
« Vos enfants ne sont pas vos enfants
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la vie à elle-même.
Ils viennent à travers vous mais non de vous,
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. »
J’avais effectivement ce sentiment, que tout en étant bien distincts, nous émanions tous deux d’une même réalité et que, de cette appartenance commune, provenait la reconnaissance. Cette expérience n’a pas duré plus d’une minute ou deux, au maximum. La seconde fois, neuf ans après, la teneur et les modalités se sont révélées identiques. La fin, comme le début, est intervenue subitement, la vision ordinaire reprenant son cours habituel. La marque reste en moi très vivante quand je l’évoque, et j’en retrouve quelque peu le goût.4
Dans cette rencontre des regards, l’intensification de la conscience et l’amour étaient indissociables. Compte tenu de sa teneur et de l’association amour-conscience, je l’identifie à une expérience spirituelle. En effet, il ne s’agissait pas de l’amour amoureux, d’un mouvement d’adoration qui relèverait d’une affinité entre deux âmes, mais d’un amour plus profond encore, dégagé de toute fascination, fondé sur un sentiment d’unité. Je croyais ce niveau de conscience l’apanage exclusif des mystiques et des sages, au terme d’un long cheminement ; grand fut mon étonnement de m’y trouver propulsé au contact d’un bébé, et plus encore, d’avoir la certitude que le bébé en partageait aussi la jouissance. Je ne saurais dire si l’un de nous deux a entraîné l’autre ; je croirais plus volontiers qu’un délicat concours d’influences nous en a ouvert l’accès.5
Cela corroborait pourtant les affirmations des textes spirituels qui décrivent un plan de conscience présent en nous à chaque instant et non-affecté par le temps ni l’âge, un amour stable au-delà des états d’âme. Cela éclairait aussi le lien entre l’enfant et le spirituel*, car auparavant je voyais mal comment concilier la puérilité et l’immaturité avec la sagesse mystique ; je le concevais comme une forme d’idéalisme naïf pour une part, même si j’admettais la parenté entre l’état d’innocence enfantin et la fraîcheur de perception exempte de jugement du sage. Je ne projetais qu’une évolution consciente et acquise des qualités enfantines qui s’émanciperaient de leur caractère dépendant et instinctif. Cette expérience me faisait découvrir une profondeur insoupçonnée, un plan d’un autre ordre où la conscience (et l’amour) existait à l’état pur. Je suppose donc que le bébé en est naturellement plus proche – à l’instar du mystique – du fait de son ouverture et de la disponibilité de son attention (qui n’est pas absorbée comme la nôtre dans des pensées incessantes). Le fil conducteur qui relie la petite enfance à la vie spirituelle appartiendrait à ce plan immuable. Il serait alors vraisemblable qu’en dehors des moments privilégiés où le bébé rencontre un partenaire accordé au ton juste, il en fasse spontanément l’expérience solitaire.6
En partageant cette expérience et ces réflexions, je souhaite encourager les parents à prendre le temps, avec leur bébé, de se regarder ; de poser sur lui un regard sans a priori ni attente particulière, un regard disponible, l’innocence limpide de ses yeux nous invite à sortir de nos prisons mentales et à goûter la vie, ici et maintenant. … »7
*. « Je Te loue de que Tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et que Tu les as révélées aux enfants … » (Matthieu 11, 25).8
Je vous propose également ci-dessous le dernier paragraphe de la Conclusion :
« … Si l’Amour porte la vie spirituelle, peu d’hommes dans notre société ont la détermination pour se consacrer à sa recherche ; il nous reste, pour connaître cet état, les quelques moments où la vie nous touche plus fortement et fissure nos protections mentales habituelles. Là, derrière les émotions fortes, l’Amour affleure et il trouve en l’enfant l’ambassadeur le plus à même de le représenter. L’arrivée du nouveau-né devient alors l’occasion privilégiée d’entrer en contact avec la fragilité, la force et l’indicible de la vie, avec les questions essentielles d’un être humain face à l’existence. Puis par sa simplicité et sa transparence, jointes à la responsabilité exigeante que sa dépendance jette sur nos épaules, le bébé nous ré-apprend ce que nous connaissions jadis. Son regard nous laisse l’entrevoir quand le silence s’installe. Au fond de ses yeux sommeille un Maître. »9
Quatrième de couverture – « Le bébé & l’amour »
« … Que ressent un fœtus ? Quelles sont les retombées du stress maternel sur le nouveau-né ? Pourquoi les femmes enceintes éprouvent-elles certaines angoisses ? Comment notre naissance peut-elle nous marquer pour la vie ? On entend souvent dire que tout est joué avant l’âge de six ans. Christophe Massin attire plus particulièrement notre attention sur les tout premiers moments de la vie, de la conception au sevrage. Non qu’il s’agisse ici de dicter aux parents la conduite à tenir, encore moins d’enseigner aux mères à devenir «parfaites», mais seulement d’inciter chacun à pénétrer l’univers du bébé dans toute sa richesse. Aucun manuel de puériculture ne nous apprend à aimer notre enfant. En revanche, nous pouvons nous demander ce qui entrave la découverte de l’amour et en quoi le bébé sait nous ramener à l’évidence de ce sentiment. Les attitudes qui prévalent actuellement autour de l’accouchement offrent-elles les meilleures conditions pour nous ouvrir à cette expérience fondatrice de l’amour ? Ce livre, résolument enraciné dans une pratique de terrain, est donc bien plus qu’un guide des premiers mois de la vie ; il nous fait comprendre, avec des mots très simples, comment notre rôle de père ou de mère nous transforme en profondeur.«
- Pour s’y retrouver clairement dans la tripartition anthropologique « corps & âme – esprit », rien n’est plus utile qu’un recours aux travaux de Michel Fromaget.
Pour ne pas se contenter d’expériences exceptionnellement rares – et donc plus difficilement transformatrices -, un recours à la Vision du Soi selon Douglas Harding n’est pas inutile non plus. ↩︎ - Un « moyen de … provoquer à nouveau » ce « changement de qualité » existe pourtant : expérimenter & pratiquer le « face » – là-bas dans la zone périphérique « je suis humain » du dessin ci-dessus – à « no-face » ou « espace » – Ici dans le « Je Suis » central. Cette évidence de la « Vision » peut également être initiée & soutenue par le dessin ci-dessous.
Il ne s’agit pas d’un coup de baguette magique ; ce « changement de qualité », il faut le vouloir plus que tout – parce qu’en dehors de lui je ne suis pas vraiment vivant – il faut le reconnaître, y consentir une première fois et souhaiter demeurer sur cette « autre rive ». Ne nous y trompons pas, il s’agit d’une véritable ascèse, un « exercice bien ordonné sur soi-même ». ↩︎ - Superbe passage, où se trouvent réunis tous les « ingrédients » de cette « autre rive » : notamment cette sensation profonde & puissante d’être hors du temps. Cela que « Je Suis » au Centre est le Contenant ultime d’un temps qui ne relève que de la zone périphérique « je suis humain ». Cette reconnaissance en termes de « maturité d’êtres humains » est suprêmement émouvante … mais, n’est-elle pas la seule qui compte vraiment ? ↩︎
- Deux fois « une minute ou deux, au maximum » … ! Une question assez simple s’impose alors : est-il possible de se contenter d’aussi peu, alors même que les moyens (« upayas ») – simples, concrets, joyeux – de la Vision du Soi existent pour vivre en permanence, partout & tout le temps, l’évidence de cet état normal (« sahaja state »), cet éveil de la conscience & amour ? Il me semble que répondre « oui » relève de l’erreur : masochisme affirmé, perversion du style « je n’en suis pas digne », … ? Elle provient probablement d’une incompréhension à propos du « subitement ». Une citation ancienne, mais alignée avec le thème de ce livre, pose clairement la relation subit & graduel :
« … Ceux qui étudient la Voie doivent être éveillés subitement. Ce n’est qu’après qu’il leur faut pratiquer graduellement afin d’obtenir la délivrance. Une mère ne met-elle pas son enfant au monde subitement ? Ensuite, elle lui donne le sein, le nourrit et peu à peu la sagesse de l’enfant s’accroît spontanément. Il en va de même pour l’Éveil. … qui est en effet reconnaissance de l’évidence, précédemment cachée. La grande sagesse (prajnâ) s’accroit ensuite d’elle-même. … » (Chen-huei – Shenhui, 668-760)
NB : J’écris honnêtement et assez régulièrement que les outils de cette « entrée principale » qu’est la Vision du Soi sont sans échapattoire … Mais c’est en réalité un peu plus complexe : après les avoir pratiqués, et donc avoir vu clairement de quoi il retourne, certains, encore nombreux, « s’éloignent d’un pas vif, comme si de rien n’était ». C’est particulièrement regrettable, mais c’est ainsi, un leitmotiv de la littérature spirituelle : il est possible de conduire des « ânes » à l’abreuvoir, pas de les forcer à boire ! ↩︎ - Le mot « intensification » est-il le plus approprié ? Cette « nouvelle naissance ! » relève de l’éveil subit, instantané et plus précisément hors du temps, pas d’un processus graduel. Ce qui relève du progressif, c’est son intégration ultérieure qui, effectivement, nécessite une assiduité certaine. Alain Bayod a fait le tour de la question dans « Les dix croyances du chercheur spirituel ». ↩︎
- D’abord l’expérience, ensuite – éventuellement – le recours aux « textes spirituels », pas l’inverse comme c’est, malheureusement, souvent le cas (je parle d’expérience !). D’abord « l’expérience absolue », ensuite, si vous en éprouvez le besoin & plaisir, vérifier si « les experts ont bien « pigé le truc » » ! La seule façon d’éviter une considérable perte de temps & d’énergie. ↩︎
- Les occasions pour se regarder sont innombrables, mais il serait dommage de négliger le massage des enfants.
« L’innocence limpide de ses yeux » constitue effectivement un déclencheur, un déclic. Mais au fond de ses yeux se trouve surtout la même chose qu’au fond des nôtres : cf. note n° 9. Ce qui seul importe, c’est le face-à-espace ainsi déclenché … Vérifiez ! ↩︎ - Cf. la traduction d’André Chouraqui : « Je te célèbre, Père, Adôn du ciel et de la terre, parce que tu as caché cela aux sages et aux sagaces, et que tu le découvres aux tout-petits.
[εν εκεινω τω καιρω αποκριθεις ο ιησους ειπεν εξομολογουμαι σοι πατερ κυριε του ουρανου και της γης οτι απεκρυψας ταυτα απο σοφων και συνετων και απεκαλυψας αυτα νηπιοις]
Ce « nerios » n’est pas si courant dans le Nouveau Testament. La transmission de l’accès à notre commune dimension de « Grandeur » a – toujours – lieu par-delà & en-deçà des « Écritures ». NB : à la place de « toujours » j’avais commencé par écrire un « le plus souvent » … mais cet euphémisme ne convenait guère à l’enjeu. Désolé d’être aussi raide ! ↩︎ - « Au fond de ses yeux sommeille un Maître. » Cette formule de conclusion est certes magnifique, brève & significative, mais …
Au fond des « yeux » de chair de tout être vivant ne sommeille rien d’autre que sa propre mortalité, de la matière composée & décomposable, comme il en est spécifiquement question dans le billet « Œil ». Le non-composé impérissable nécessite un retournement de l’attention de, très précisément, 180 °, comme illustré ci-dessous.
Je comprends que Christophe Massin, à la fois disciple et gendre d’Arnaud Desjardins, intervenant à Hauteville, utilise ce terme de « maître ». Mais, justement – et quelque peu malicieusement – n’est-il pas temps de « mettre un terme au maître » ?! (Merci Anaël Assier). La fulgurance de cette reconnaissance mutuelle ne se situe-t-elle pas en dehors de toute notion de maîtrise – de savoir, de contrôle, de discipline, etc. ? Un « ami spirituel » qui nous ouvre la porte du « face-à-espace » suffit … tout le reste incombe à notre responsabilité. Vérifiez ! ↩︎
Cordialement



