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6 - Lectures essentielles

Métaphysique des bébés – Christian Bobin

« Métaphysique des bébés », tel est le titre de la préface de Christian Bobin au livre de Yoko Orimo : « Comme la lune au milieu de l’eau – Art et spiritualité du Japon ». (0)

« Je connais maître Dôgen par la traduction que Yoko Orimo fait de ses paroles et je connais Yoko Orimo par la manière dont maître Dôgen lui parle. Entre le treizième siècle et le vingt et unième, il y a une fenêtre. Il m’est arrivé de voir maître Dôgen passer devant, d’entendre le bruit de ses pas sur des aiguilles de pin. Le travail de Yoko Orimo est de maintenir ouverte cette fenêtre dans la muraille du temps.¹

Le Japon est un pays ni ancien ni moderne. Ce n’est pas un pays mais une façon paradoxale d’apprivoiser le tigre de l’éternel en tirant ses moustaches éphémères.

Moi, petit Occidental, nouveau-né de soixante-sept ans, je sais que les fleurs sont les temples du monde, avec leur cœur vide et la pâleur qui les change à l’automne en fantômes. Je ne sais pas d’où je le sais. Je retrouve cette illumination dans les éternuements de maître Dôgen ou, non séparable, dans l’ascétique recherche de Yoko Orimo.

La métaphysique des bébés est la seule qui ne trahisse ni la terre, ni le ciel. Elle les tripote, les agglomère entre ses fins doigts roses. L’ombre et la lumière sont sœurs jumelles. Le réel et l’irréel sont comme la fleur et la couleur de la fleur. Nos métaphysiques occidentales n’ont d’autre origine que celle d’une avidité, elle-même issue d’une angoisse infernale, d’un manque de confiance envers le vent sur les brins d’herbe.²

L’Occident exsangue, au bord de se dévorer lui-même, s’en va depuis quelque temps voler aux Orientaux ce qu’il croit être leur « sagesse ». Dans ce pillage il le dénature, le change en cela seulement qu’il comprend : des techniques, des recettes, des savoirs.³

Mais la parole incompréhensible de maître Dôgen (4) est pure intelligence : elle ne sait rien. Elle s’enroule autour de l’inconnu comme des liserons autour d’une barrière.

Le verre éteint des yeux d’un mort, le feu sans flamme des yeux d’un nouveau-né – on ne peut les fixer que quelques secondes. Ces quelques secondes sont celles qui font le printemps, l’été, l’automne, l’hiver, le vrai, le faux. Ce que nous mesurons, devant celui qui est toute rigidité comme devant celui qui est toute souplesse, c’est le principe de délicatesse en quoi se déploie toute la vie. Le mort n’est plus touché par le monde, le bébé ne l’est pas encore. Tous deux sont comme des fleurs qui n’ont pas de raison d’être, qui passent, qu’il convient d’honorer avec des paroles fraîches – celles des poètes ou des prophètes. (5)

Je sais qu’une parole est juste quand elle me tape sur le cœur, qu’elle bourdonne à mes tempes. Le travail de Yoko Orimo me donne, souvent, cette migraine bienheureuse, la joie d’avoir tout trouvé et de ne pouvoir rien dire de ce tout. »

 

Cordialement

 

0 – Texte un peu étrange, sans doute en lien très étroit avec le contenu du livre de Yoko Orimo.

Néanmoins un bémol d’Éric Rommeluère sur la qualité de la traduction du Shôbôgenzô …

¹ – Si je commence à connaître un peu Maître Dogen, à dire vrai plus grâce à la Vision du Soi selon Douglas Harding & la pratique de zazen que par des lectures encore très partielles, je n’ai encore rien lu de Yoko Orimo. J’ajoute que « maintenir ouverte cette fenêtre dans la muraille du temps » c’est le travail de tous ceux qui ne veulent pas « rater » leur vie. Plus exactement, ce travail consiste à Voir, parfaitement, que Ce que « Je Suis » au Centre contient en réalité le temps périphérique, un « contenu » parmi d’autres.

² – « … une avidité, elle-même issue d’une angoisse infernale, d’un manque de confiance envers le vent sur les brins d’herbe. » : là, Christian Bobin y va un peu fort, mais la dénonciation de cette défiance envers le « souffle » sonne juste, comme Jésus a tenté de le faire saisir à Nicodème en Jean 3, 8 :

« Il souffle où il veut, le souffle, et tu entends sa voix.
Mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va;
ainsi de tout natif du souffle. »

[το πνευμα οπου θελει πνει και την φωνην αυτου ακουεις αλλ ουκ οιδας ποθεν ερχεται και που υπαγει ουτως εστιν πας ο γεγεννημενος εκ του πνευματος]

Comme les « modernes » refusent obstinément d’entendre le « souffle de l’Esprit », ils commencent à entendre celui des tempêtes et des ouragans même en zone tempérée … et ce n’est que le début de « La revanche de Gaïa ».

³ – Sa conception anthropologique tronquée : le « corps & mental » et rien de plus, rend effectivement l’Occident moribond, « exsangue ». L’oubli de la « Grandeur » est quasiment généralisé … Et le constat de l’échec de ce « pillage » de la sagesse orientale est désormais patent : que l’on songe à l’appauvrissement global de la généralisation de ce qui est regroupé sous le terme de « yoga » en Occident. Cf. à ce sujet le texte de Jean Bouchart d’Orval « Le Yogasūtra de Patañjali ».

Christian Bobin, qui à ma connaissance ne pratiquait ni Yoga, ni Qi Gong, ni zazen … a pourtant clairement vu & exprimé le coté pitoyable de cette dénaturation.

4 – La seule bonne façon de saisir « la parole incompréhensible de maître Dôgen » consiste peut-être & sans doute à Voir notre Vraie Nature d’espace d’accueil, à coïncider silencieusement avec notre « autoportrait » . Grâce à une Vision du Soi qui n’est nullement une pâle imitation du zen : « ce qui nous concerne ici, ce n’est pas tant le zen traditionnel que son esprit éternel et universel, un esprit éternellement fertile en renouvellements imprévisibles. » (« Objections et réponses » – 5) Vérifiez !

5 – Dans le court, mais suffisant, laps de temps qui nous est imparti entre « bébé » et « mort », la Vision du Soi nous offre la possibilité d’entendre des « paroles fraîches ». Aurez-vous l’audace de le vouloir vraiment ?

 

 

 

Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 65 ans, marié, deux fils, un petit-fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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