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6 - Lectures essentielles

Recherche du Royaume – Emmanuel Godo

Emmanuel Godo : Recherche du Royaume

« Le poète et écrivain nous partage une de ses lectures récentes et « heureuses » : « Ce lieu en nous que nous ne connaissons pas. À la recherche du Royaume », de Marie Balmary. Notamment un commentaire d’Évangile hors des sentiers battus, comme une ode puissante à la liberté. Publié le 11/04/2024. »1


« Babel effondrée est plus fière que jamais : elle relève inlassablement ses ruines et reconstruit, avec, du flambant neuf. La vue sur le désastre est imprenable. Comment est la nuit ? Noire comme l’encre. Et le jour ? Il n’est plus ce qu’il était. Aujourd’hui quand Orphée perd Eurydice, il se console avec un aphorisme vaguement chinois : l’ombre aussi est une mère.2

Le téléphone m’indique que je l’ai utilisé deux heures vingt-six minutes de plus que la semaine passée. Et mon cœur ? Et mon âme ? On finira par faire les démarches en ligne, appeler la mairie, se renseigner sur les horaires des encombrants : on les mettra sur le trottoir, le cœur, l’âme, comme des sacs de gravats, pour en être débarrassés une bonne fois pour toutes.3

Est-ce que le monde pourrait s’arrêter un peu ? Il donne le tournis. On ne demande pas l’impossible : une heure ou deux par jour, et si ce n’est pas envisageable, disons une demi-heure ici ou là, une mare de grand silence pour s’y baigner en regardant le ciel.4

Il y a des livres qui sont comme, non, qui sont des encouragements. Les heures passées à lire celui de Marie Balmary, Ce lieu en nous que nous ne connaissons pas. À la recherche du Royaume (Albin Michel, 2024), il faut les dire heureuses, sans boiterie. Des heures de plein accord. Elle relit, par exemple, l’épisode du jeune homme riche (Marc 10, 17-31). Elle relit ? Oui, mais de telle manière que nous y sommes, non dans un passé légendé mais dans le présent, dans le vif d’un texte que nous croyons connaître mais qui se révèle autre, sous une lumière connue-inconnue.5

Le jeune homme dit avoir bien observé les commandements et Jésus lui enjoint de vendre ce qu’il a, de le donner aux pauvres, pour avoir un trésor au ciel. Le verdict est terrible : « Lui s’assombrit à cette parole. Il s’en va, attristé : car il avait beaucoup de biens. » Cette rencontre, écrit Marie Balmary, est souvent transmise « comme le sommet de l’exigence évangélique, celle du don total ». Il y a quelque chose d’exorbitant dans la demande du Christ et c’est justement cela qu’il faut entendre dans ce texte, une injonction paradoxale, à la manière juive, pour une épreuve que le jeune homme n’a pas encore passée : celle de la liberté.6

Comme pour le sacrifice d’Abraham, « ce texte peut être confisqué par une instance moralisatrice et culpabilisante » – ce que n’est jamais Jésus-Christ. Lui manie le détour, la ruse confiante, l’ironie libératrice « pour sauver quelqu’un de la soumission à la loi, de l’idolâtrie de la loi ». Ce n’est pas en vendant tous ses biens, ni même en faisant le bien comme observance d’une règle, que le jeune homme trouvera le goût du Royaume « mais en entrant en relation avec le prochain comme avec soi-même ».7

Il y a des détrousseurs de grand chemin, des détourneurs de la promesse : ils se paient sur le désir des autres. Ils assoient leur autorité, leur dérisoire et si corrupteur prestige sur le maintien du faible en état de minorité. Là où Jésus nous veut libres, souverains, ils renversent la parole de vie en puissance de sujétion.8

La parole, dans les Écritures, comme la justice dans le monde, ne se laisse jamais museler : toujours elle se fraye un passage, fend les catafalques de béton armé dont les pouvoirs temporels veulent l’emprisonner pour poursuivre en paix leurs arrangements avec la mort.9

Elle a cette force de vie puisqu’elle est la vie. On repense soudain à ces plantes qui poussent entre les pavés, dans les interstices du bitume. À ce cœur qu’on croyait endormi et qui répond immédiatement présent, avec une agilité de jeune homme, à l’appel de la parole. Et à cette âme qui paraissait mal en point, courbaturée, pas assez chantante ce matin, et qui est là, joyeuse et libre, quand le maître parle. Le maître ? Oui, ce roi qui ne cesse de nous dire que la porte du Royaume passe par nous. » 10

Emmanuel Godo


  1. Je précise que si je ne suis pas un lecteur de « La Vie », je suis très attentif à tout ce qui concerne Marie Balmary, que je m’efforce tant bien que mal de rassembler ici. Et comme d’habitude, les sur- et soulignages, liens hypertextes et commentaires relèvent de ma seule responsabilité.
    NB : Emmanuel Godo a également écrit un bel hommage : « Vous n’êtes pas mort, Christian Bobin ». ↩︎
  2. Il semblerait que le désastre s’intensifie et s’accélère … Et ce en dépit de la minoration systématique des conséquences du dérèglement climatique par la plupart des médias. Mais restons optimistes : « Facts are friendly » !
    Le « jour n’est plus ce qu’il était », peut-être, mais la « lumière » [phôs – φῶς] demeure, immuable, éternelle, … « La lumière luit dans la ténèbre, et la ténèbre ne l’a pas saisie ». [και το φως εν τη σκοτια φαινει και η σκοτια αυτο ου κατελαβεν] (Jean 1, 5) ↩︎
  3. Les choses, il est possible de s’en « débarrasser » (de les donner, de les recycler parfois). Mais il est impossible de se séparer de la « non-chose » que nous sommes, de « l’image », de notre structure corps & âme – Esprit, de notre « autoportrait » dessiné en bas de page. ↩︎
  4. « Le monde » ne s’arrêtera pas, mais une expérience de Vision du Soi selon Douglas Harding nous permet de voir – simplement, concrètement, joyeusement – que Ce que nous sommes vraiment – notre véritable Identité d’espace d’accueil illimité & inconditionnel – n’a jamais bougé du moindre millimètre. Il est ensuite possible de demeurer dans cette perception non seulement en posture « formelle » de méditation, mais partout & tout le temps. Ces deux pratiques se renforçant d’ailleurs mutuellement. Vérifiez ! ↩︎
  5. Pour moi, tous les livres de Marie Balmary sont des « encouragements », même « Ouvrir Le Livre – Une lecture étonnée de la Bible », cette longue & lumineuse réponse à la question d’une jeune Mathilde. Leur lecture – et fréquentes relectures, partielles & complètes – sont effectivement « des heures de plein accord », des heures où se retrouve le sens de l’Alliance dans et par la Parole. Mais … vérifiez !
    L’ensemble de son œuvre constitue même un encouragement pour essayer de créer localement un atelier Bible & Psy.
    NB : J’ai inséré un lien vers un très utile comparateur de traductions des Évangiles, mais … Mais dans le verset 21, « ακολουθει μοι » est traduit par « suis-moi » dans quasiment toutes – Chouraqui et Sœur Jeanne d’Arc inclus – et, dans la même veine, par « marche derrière moi » par Tresmontant.
    Mais dans le verset 27, « παντα γαρ δυνατα εστιν παρα τω θεω » est traduit par « oui, tout est possible à/pour Dieu » par quasiment toutes, en sautant allègrement par dessus ce « παρα » qui impose une autre traduction.
    Donc ce bon outil (et pas mal d’autres …) sera très utilement complété par une lecture attentive des livres de Marie Balmary, par l’appropriation de sa méthode de lecture. ↩︎
  6. « Injonction paradoxale à la manière juive », ou à la manière zen, ou comme toutes les propositions véritablement spirituelles, quelque soit le champ culturel où elles se situent. Ce « jeune homme » si bien installé dans la zone périphérique « je suis humain » du dessin ci-dessous, Jésus veut le faire passer « sur l’autre rive », dans le « Je Suis » central … Il est alors préférable de « voyager léger »↩︎
  7. « Entrer en relation avec le prochain comme avec soi-même » ; voilà qui demande à être très soigneusement précisé, à l’aide du dessin ci-dessous. C’est sans doute un peu raide à entendre, mais entre des individus qui sont confinés dans cette seule zone périphérique « je suis humain », il ne peut pas y avoir de véritable relation. Celle-ci ne devient possible qu’avec la conscience d’être, d’abord et essentiellement, le « Je Suis » central et d’exister, aussi mais secondairement, comme « je suis humain ». La relation vraie est toujours radiale selon Douglas Harding, elle passe par le Centre, par le « Père » pour les chrétiens, par la Source, le Brahman, la Claire Lumière du Vide, … Cela rejoint le « vide médian » de la ronde évoquée dans « Freud jusqu’à Dieu ». Vérifiez !
    ↩︎
  8. Ce « renversement de la parole de vie en puissance de sujétion » explique la réticence de certains courants des Églises envers les recherches – celle de Marie Balmary et d’autres – qui visent à désengluer cette Parole de Vie d’une logique mortifère. « Réfléchir, c’est commencer à désobéir », ou encore « Lorsque les talons claquent, les cerveaux se ferment. » (Maréchal Lyautey) ! La véritable « figure » de Jésus semble donc plus proche de « l’AnarChrist » que de celle encore majoritairement acceptée, souvent du fait d’une considérable ignorance. ↩︎
  9. J’écris ces commentaires au moment où, un peu partout dans les pays à peu près libres, de jeunes étudiants protestent contre « l’opération spéciale » menée par Israël à Gaza pour tenter de venir à bout du Hamas … Ce paragraphe me semble résonner en accord avec leur profond désir de justice, que beaucoup de leurs aînés ont passé par pertes et profits. Ça prendra du temps et beaucoup de souffrances, mais justice & Parole viendront à bout de tous les totalitarismes, partout, en Chine et en Russie, en Corée du Nord et en Iran, en Syrie et en … interminable liste ! Et même dans « nos » démocraties de plus en plus illibérales, en Israël et en Europe. Il leur est reproché par beaucoup leur ignorance historique, leur naïveté politique, leur sentimentalisme … Et quasiment personne ne reproche à « Bibi » de fabriquer à la pelle de futurs « terroristes » palestiniens … Cherchez l’erreur. ↩︎
  10. « Le maître ? » Pourquoi, alors que les professeurs des écoles ont désormais définitivement remplacé les « maîtres », ne pas plutôt le nommer : « Rabbi ce qui se traduit par Enseigneur » [ραββι ο λεγεται ερμηνευομενον διδασκαλε] (Évangile de Jean 1, 38) ? « Instituteur du Sujet » semble en effet un peu lourd à manier … !
    « … la porte du Royaume passe par nous » ? Marie Balmary me semble dire plus précisément que le « Royaume » advient aussitôt qu’un véritable « nous » s’est instauré – une relation en Esprit et en vérité. Et en ce qui me concerne, je considère qu’il advient même dès lors que chacun de nous prend clairement conscience en lui (voit) de ce « nous » particulier & universel : « je suis humain » & « Je Suis ». Est-ce que ce premier pas – ce passage, cette « passe sans porte » – ne serait pas la condition sine qua non d’un véritable « nous » ? ↩︎

Cordialement


Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 65 ans, marié, deux fils, un petit-fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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