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Dieu veut guérir l’homme de sa soumission – Marie Balmary

Marie Balmary : « Dieu veut guérir l’homme de sa soumission » 1

Depuis plus de 40 ans, la psychanalyste Marie Balmary met la Bible en résonance avec son expérience clinique. La parution de son dernier livre est l’occasion de revenir sur son itinéraire, hors des sentiers battus. Interview Alexia Vidot. Publié le 03/06/2024.2

Depuis le Sacrifice interdit, paru en 1986, Marie Balmary entraîne ses lecteurs dans l’aventure de l’interprétation des Écritures, avec une prédilection pour la Genèse. C’est la première fois que cette « lectrice de la Bible avec d’autres », comme elle se présente volontiers, offre une relecture de certains passages des Évangiles. Vivifiant.

  • Comment a commencé cette « longue expédition » dont votre dernier livre est le fruit ?

Modestement, au jardin où nous allions avec les enfants après l’école, entre familles voisines – j’étais jeune maman dans les années 1970. Les enfants, lorsqu’on ne les fait pas taire, bouillonnent de questions : Noël, c’est quoi ? Où est grand-père qui est mort ? Pourquoi Dieu ne nous a pas mieux faits ?… Nous aimions chercher ensemble à leur répondre, mais nos réponses toutes faites n’étaient pas satisfaisantes, ni pour eux, ni pour nous ! Alors, nous avons mis en commun nos questions à nous et puis nous avons cherché à approfondir nos connaissances, notamment sur la Bible. Pour ma part, entraînée par une amie, j’ai participé à un séminaire d’exégèse du jésuite Paul Beauchamp, qui nous a ensuite accompagnés quelques années dans un petit groupe. En parallèle de ce travail, j’ai rencontré la tradition juive, à la faveur d’un colloque sur l’idolâtrie. Je me suis aussitôt sentie chez moi ! C’est à partir de cette tradition que j’ai vraiment pu revenir vers la mienne. Précisément à cette époque est parue la traduction d’André Chouraqui. Et la Bible ainsi traduite au plus près du texte original m’est apparue d’une richesse extraordinaire. C’est alors que je me suis mise à apprendre l’hébreu pour la Bible juive, puis le grec, pour le Nouveau Testament.3

  • Qu’avez-vous découvert grâce à André Chouraqui ?

Sa traduction littérale malmène un peu le français, mais elle est beaucoup plus incarnée, physique et charnelle que nos traductions habituelles, qui sont rabotées, domestiquées, lisses. C’est une traduction littérale qui n’a pas brouillé les pistes, ensablé les puits et comblé les mines et qui, de ce fait, permet de ressentir où se trouvent l’eau fraîche et les trésors des textes. Sans faire le chemin à votre place. En un mot, la Bible de Chouraqui, c’est de la parole libre qui ouvre des chemins d’errance où chacun peut se perdre et se trouver avec d’autres. « Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu ne pourrais plus t’égarer », conseillait un rabbin.4

  • Quel était l’objet de votre recherche ?

La parole libératrice. Depuis que j’avais découvert la psychanalyse, par l’expérience de ma propre dépression, je cherchais à comprendre comment la parole peut libérer et guérir au lieu d’être un support de nos maux, de nos maladies. C’est d’ailleurs la psychanalyse qui m’avait ramenée aux récits fondateurs et au Décalogue, dans lequel Jacques Lacan voyait les « lois de la Parole elle-même ». Le célèbre psychanalyste avait un frère, Marc-François Lacan, qui était moine bénédictin. Dès notre première rencontre à l’abbaye d’Hautecombe, nous étions devenus amis. Qu’il encourage ma recherche a été pour moi très important.

  • Est-ce lui qui vous a confirmé dans l’idée que la psychanalyse et la Bible étaient conciliables ?

Déjà, Paul Beauchamp m’avait rassurée sur le fait que je n’avais rien à renier de ce que la psychanalyse m’avait appris, que mettre la Bible en résonance avec mon expérience clinique était une richesse. Mais de là à écrire le Sacrifice interdit, Freud et la Bible (Grasset, 1986) ! Marc-François Lacan a été d’un fort soutien au long de l’écriture de cet ouvrage où je relis et questionne le récit biblique qu’on appelle à tort le sacrifice d’Abraham. Cette histoire était le texte d’entrée pour moi : ou bien une autre interprétation était possible (que la version sacrificielle), ou bien… on part ailleurs (rires).5

  • Et vous n’êtes pas partie ailleurs, au contraire !

En effet, juste avant la parution du Sacrifice interdit, j’ai été invitée à animer une session biblique en montagne par le prêtre parisien Xavier de Chalendar. Ce n’était pas la première fois que j’y allais, mais cette année-là, le groupe était particulièrement attentif et enthousiaste. De retour à Paris, certains ont désiré poursuivre l’aventure. Et c’est ainsi qu’est né le groupe Déluge, baptisé du premier texte – difficile – auquel il s’est confronté. Depuis 1987, nous nous retrouvons au rythme d’un soir par semaine et nous avançons comme des explorateurs, des urgentistes. Nous aimons les faces nord, c’est-à-dire ces passages qui fâchent, qui peuvent être toxiques, dangereux à enseigner. Nous disons à la Bible : est-ce que tu nous sors de ce piège ? Et nous lisons, travaillons, décortiquons … Ce sont nos commentaires des Évangiles que j’ai rassemblés dans mon dernier livre.6

  • En quoi cette lecture collective est-elle fructueuse ?

L’accès aux textes bibliques ne se fait pas en solitaire, mais avec d’autres. Lire la Parole à plusieurs permet à chacun de se situer, de confronter le texte à la lecture d’un autre et de décoller de ses adhérences. De ne pas se laisser prendre par son surmoi, ce gendarme intérieur qui lit à notre place et nous tend des pièges. La correction fraternelle est très importante – « Tu lis ça, mais moi j’ai plutôt vu ça … » –, mais elle ne peut être féconde que si aucun n’est le maître de l’autre et que chacun peut dire son mot sur le texte, en son propre nom et sans jugement. Cette lecture fraternelle, proche de la tradition juive, donne une grande liberté de pensée.7

  • Vous insistez sur le fait qu’il n’y a pas de lecture objective des Écritures

La Bible est un texte que chaque lecteur est appelé à reprendre, à relever, à interpréter. Dans l’Évangile, Jésus lui-même nous invite à ne pas rester dans une attitude passive devant la Loi : « Qu’y a-t-il écrit ? Que lis-tu ? » Si nous étions dans le savoir, il s’agirait de lire ce qui est écrit et de s’y conformer. Là, il y a une autre dimension, qui n’est pas celle de l’objectivité, mais de la subjectivité. Que lis-tu, toi ? Que vois-tu là ? Sans doute pas la même chose que ton voisin ! Cette manière juive de lire les Écritures est fondamentale. Quand les chrétiens la perdent, ils réduisent la Bible à un règlement intérieur, à des textes de savoir ou de morale. C’est précisément ce que nous refusions de faire avec nos enfants, au jardin …8

  • Notre lecture n’est-elle pas faussée par des textes mal traduits qui colportent des fausses images de Dieu ?

Je suis la première à regretter les mauvaises traductions, mais je plaide un peu la cause des traducteurs : l’instance moralisatrice et culpabilisatrice qui confisque les textes est à l’intérieur de nous, la psychanalyse nous l’apprend. Avant même d’être capables de parler, nous recevons des milliers de verbes à l’impératif. Je ne vois pas comment on pourrait éviter d’imaginer d’abord un Dieu total, un Dieu maître tout-puissant qui réclame notre obéissance. Cette projection est anthropologiquement inévitable. Émerger de cet état de totale dépendance pour devenir une personne à part entière, y compris dans notre rapport à Dieu, est terriblement difficile. C’est à mon sens la grande affaire biblique de nous libérer de ce mauvais Dieu que Maurice Bellet a appelé « le Dieu pervers » ; ce « Grand Œil », ce « grand comptable » qui domine, juge, surveille, persécute, culpabilise … Abraham en a fait l’expérience.9

  • Tout de même, vous nous invitez à prendre un crayon pour corriger nos traductions qui sont pleines d’erreurs et de détournements propices aux pires manipulations …

Les Écritures peuvent être des lieux dangereux puisque la parole divine mal traduite et mal transmise risque de nous manger, de dévorer notre vie, notre âme. J’ai vu ces effets dévastateurs au sein de la Commission indépendante pour les victimes d’abus sexuels commis par des religieux et religieuses, dont j’ai fait partie. Il n’y a rien de pire que de se servir de la parole de Dieu pour asservir à soi une personne. Prenons par exemple la Vierge Marie, que tant d’abuseurs ont transformée en figure de femme soumise qui réclame la soumission. Déjà dans l’Évangile des noces de Cana, le traducteur lui fait dire : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » On n’est pas loin du « Heil Jésus » ! Or, chose étonnante, le mot « tout » ne figure pas dans le premier texte grec, ni dans la traduction latine. Cet ajout est donc une erreur matérielle, mais il est aussi une erreur spirituelle. À mon sens, l’obéissance totale n’est pas du goût de Marie. L’archange Gabriel lui-même s’y est frotté ! Il lui propose d’abord de concevoir elle seule un fils du Très-Haut qui régnerait éternellement, mais elle ne dit pas son « fiat » à ce moment-là, elle ne succombe pas à cette tentation de toute-puissance. Elle lui oppose au contraire le « comment cela sera-t-il, je ne connais pas d’homme … ». Elle veut de l’autre. Alors, l’ange change de discours : « L’Esprit saint viendra… » Elle ne concevra pas toute seule.10

  • Marie n’est donc pas celle qui n’est que « oui » !

En effet, elle a su discerner. Dieu, selon ce que nous trouvons dans les textes, ne veut pas des serviteurs à jamais, mais des fils, tous incomparables et frères de l’Être. Il veut guérir l’homme de sa soumission, qu’il devienne un sujet, qu’il advienne à lui-même. J’aime cette histoire juive : Dieu pour tout jugement demande à celui qui vient de mourir : « Comment t’appelles-tu ? – Isaac. – Eh bien, as-tu été Isaac ? »11

À lire. Ce lieu en nous que nous ne connaissons pas. À la recherche du Royaume, de Marie Balmary, Albin Michel, 19,90 €.


  1. Difficile de lire un tel titre sans être tenté d’en faire un billet ! J’ai profité de la liberté d’accès à cet article offerte entre les deux tours des législatives … Le lien vous conduira sans doute vers un texte à nouveau réservé aux abonnés. J’espère que ce modeste abus sera bien compris, et compensé en comprenant que mon soutien (aussi inconditionnel que désintéressé) à Marie Balmary va dans le bon sens …
    J’ai également repris la photo de l’article original … sans m’interdire de penser que « La Vie » devrait envisager de changer d’appareil et/ou de photographe ! ↩︎
  2. Combien d’articles « La Vie » a-t-elle consacrés à l’exceptionnelle recherche au long cours de Marie Balmary ? Si j’en crois les résultats de son moteur de recherche interne, très peu apparemment. Celui-ci constitue peut-être un premier signe encourageant, l’occasion de revenir plus amplement sur tous ses livres, en parfaite cohérence avec les objectifs de l’hebdomadaire. A quand un copieux dossier « Marie Balmary » dans « La Vie » ? ↩︎
  3. Il m’est particulièrement agréable d’entendre que tout cela a commencé par des questions d’enfants. Et quand j’écris « tout cela », il me semble que je mesure assez bien, après maintes lectures & relectures de ses textes, échanges & réflexions et vérifications par expériences, l’ampleur de ce que j’ai envie d’appeler la « révolution Balmary ». Cf. également la réponse à Mathilde qu’est « Ouvrir Le Livre – Une lecture étonnée de la Bible ».
    Nous étions pourtant avertis depuis fort longtemps :
    « Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas ! Oui, il est pour leurs pareils, le royaume d’Elohîms. Amen, je vous dis : Qui n’accueille pas le royaume d’Elohîms comme un petit enfant n’y entre pas. » Luc 18, 16-17 (André Chouraqui)
    [τα παιδια ερχεσθαι προς με και μη κωλυετε αυτα των γαρ τοιουτων εστιν η βασιλεια του θεου αμην λεγω υμιν ος εαν μη δεξηται την βασιλειαν του θεου ως παιδιον ου μη εισελθη εις αυτην] ↩︎
  4. « Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu ne pourrais plus t’égarer ». Cette citation est généralement attribuée à Rabbi Nahman de Bratslav. Le lien précédent étant un peu bancal, ceux que ça intéresse peuvent aussi consulter « Dynastie hassidique de Bratslav ». ↩︎
  5. Jacques et Marc-François Lacan apparaissent tous deux au début du livre « Le moine et la psychanalyste ». C’est peut-être le livre qui vous donnera envie de lire tous les autres, vérifiez ! ↩︎
  6. Donc le dernier livre de Marie Balmary – « lectrice de la Bible avec d’autres » – mûrissait depuis presque cinquante ans … Pas étonnant que ce soit un très grand cru !
    A propos de montagne – que j’ai beaucoup pratiquée, que j’aime et où j’habite – je me permets de vous conseiller un autre livre : « Dieu par la face nord » d’Hervé Clerc. ↩︎
  7. D’où l’existence d’Ateliers Bible et Psychanalyse. Et d’où également ma modeste proposition locale, que tout un chacin peut s’approprier, adapter … : Et pourquoi pas un atelier Bible et Psy … ↩︎
  8. Il lui dit: « Qu’est-il écrit dans la tora ? Comment lis-tu ? » Luc 10, 26 (André Chouraqui)
    [ο δε ειπεν προς αυτον εν τω νομω τι γεγραπται πως αναγινωσκεις]
    Parviendrons-nous un jour à sortir suffisamment de cette « réduction de la Bible à un règlement intérieur, à des textes de savoir ou de morale » ? J’aime à penser que la contribution de Marie Balmary à cette percée aura été décisive. ↩︎
  9. Donc rien ne sert de crier haro sur les traducteurs. Mieux vaut se mettre au travail, lire plusieurs traductions, ensemble.
    « Le Dieu pervers » a été réédité en poche chez DDB. ↩︎
  10. Sa mère dit aux serviteurs: « Ce qu’il vous dira, faites-le. » Jean 2, 5 (André Chouraqui)
    [λεγει η μητηρ αυτου τοις διακονοις ο τι αν λεγη υμιν ποιησατε]

    Oui à Marie donc, mais plutôt à Marie Balmary ! ↩︎
  11. « … tous incomparables et frères de l’Être » : et même (modestement) fiers d’être « frères de l’Être » ! Tous différents en périphérie, dans la zone « je suis humain » du dessin ci-dessous, et donc effectivement « incomparables ». Et … « Un » dans & par le « Je Suis » central, « entrée principale » – grande ouverte – sur la fraternité.
    Concernant cette dernière – fort contestée en cette période trouble de législatives anticipées – il convient de lire « Abel ou la traversée de l’Eden ». Je me permets, gentiment, de conseiller cette saine lecture à tous les « chrétiens identitaires » qui, induits en erreur par les médias de Vincent Bolloré, se fourvoient jusqu’à opter pour le « Erre Haine ». « Ça laisse à penser que pour eux l’Évangile c’est de l’hébreu » ! ↩︎

Cordialement

Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 65 ans, marié, deux fils, un petit-fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

Une réponse sur « Dieu veut guérir l’homme de sa soumission – Marie Balmary »

Il y a quelques années, j’avais tenté de caractériser le style des auteurs comme A. Desjardins, E. Klein, Chögyam Trungpa et D. Harding, T. Deshimaru, Sh. Suzuki…, qui se rapprochent les uns des autres. Style oral plus qu’oratoire, mis ensuite par écrit, entre échanges, aphorismes, entretiens, réflexions à bâtons rompus. Un style d’auteurs qui font songer à « l’homme sans qualité » de R. Musil, c’est-à-dire capables de les posséder toutes comme de n’en avoir aucune, sur le mode mimétique des acteurs ou des comédiens.
Mais, en ce qui concerne M. Balmary, cela fut plus difficile, et ce n’est que récemment, en relisant des passages de « L’homme aux statues » et d’ « Abel ou la traversée de l’Eden », qu’un élément m’est apparu. Car son style n’a rien de commun avec celui de Lacan, encore moins de Freud. Un lecteur de M. Balmary a qualifié ses livres de « romans policiers » par les enquêtes qu’elle mène. Et elle-même a reconnu la justesse de ce jugement. Pour ma part, j’y ajouterais volontiers une note plus aérienne, car son style connaît souvent tour à tour des réflexions intériorisées, des démonstrations quasi théologiques, des envolées plus lyriques et souvent dans ses conclusions qui ne concluent rien, des moments d’incandescence très mystique. Comment qualifier un style aussi composite et qui veut échapper à toute catégorie? Selon moi, il s’agirait d’un style poétique, celui que vous appréciez chez des auteurs comme Ch. Singer, Ch. Bobin, les maîtres zen et d’autres encore. De la poésie en prose, certes, teintée d’hébraïsme biblique, telle une poétique psychanalytique et exégétique. Voilà comment je qualifierai le style de M. Balmary…
Bruno

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