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L’homme qui marche ! – Centre Dürckheim

Texte trouvé (un peu) par hasard, en remettant à jour un lien hypertexte « K. G. Dürckheim » modifié.

Avec mes commentaires, il peut s’avérer utile aux personnes pratiquant la méditation marchée (le kin-hin du zen). Mais aussi à toutes celles qui marchent … au moins encore un peu !


L’homme qui marche !

C’est la vision que Giacometti livre d’un être humain en quête de sens.1

Homme qui marche, 1947


L’acte de marcher est une constante de l’être humain. En souligner l’importance lorsqu’on est en chemin vers l’essentiel peut paraître superficiel pour notre esprit occidental. Alors que dans la tradition qu’est le Zen, le maître de la technique vous rend attentif au fait que « marcher » fait partie de ce que Dogen (Fondateur du Soto Zen) désigne comme étant — Les quatre attitudes dignes — : allongé … assis … debout … marchant.2

Ces actions élémentaires, qui caractérisent le développement de tout nouveau-né entre le jour de la naissance jusqu’à son premier anniversaire, nous semblent banales. Et nous pensons que tout au long de notre existence, ces actions élémentaires se réalisent selon nos choix, selon notre volonté.
J’avoue mon étonnement lorsque j’ai entendu Graf Dürckheim dire que

« Par sa manière de marcher, sa manière d’être assis, l’homme révèle dans quelle mesure il est encore en contact avec sa vraie nature ou s’il s’est éloigné de son être essentiel« .3

Étonnement réitéré lorsque, accompagnant cet exercice qu’est la marche guidée, il nous disait :

« Ne marchez pas. Laissez cela marcher ! ».4

Une injonction que nous retrouvons dans le livre — Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc— (E. Herrigel). Son maître, Awa Kenzo, lui dit :

« Ne tirez pas. Laissez cela tirer ! ».

De quoi ébranler l’homme occidental qui a l’impression que s’il ne fait pas les choses rien ne se fera.5

Longtemps j’ai pratiqué l’exercice appelé Kin-Hin en pensant qu’il me fallait fabriquer chaque pas. Jusqu’au jour où, sans savoir ni pourquoi ni comment, s’est imposée la sensation que chaque pas est une création. De même qu’il ne faut pas fabriquer la respiration, pas plus qu’on ne fabrique les battements du cœur.
Je découvrais cette composante essentielle du corps vivant jusque-là ignorée : l’INFAISABLE. Ne respirez pas … ne tirez pas … ne marchez pas … !
6

Ces injonctions contiennent en elle une vérité instinctive, ancestrale, universelle, innée.
Au cours d’une retraite au Centre, une part de chaque journée est consacrée à la pratique de la marche appelée Ki-Hin.
La singularité de cette marche est la lenteur. La lenteur nous rend à nous-même. Dans son livre — La Grande Vie— Christian Bobin écrit :

« Le monde a tué la lenteur. Il ne sait plus où il l’a enterrée ».7

La pratique de l’exercice appelé Kin-Hin nous conduit là où nous avons laissé la lenteur. D’où ce passage obligé de la folle allure (véritable névrose de l’homme contemporain) à la lenteur. Le Kin-Hin participe à la gestion du stress. Aux personnes qui viennent participer à une retraite en se plaignant d’être toujours « débordées » dans leur existence quotidienne, je me permets d’alléguer que cette marche lente libère la sérénité sans avoir à sacrifier un temps dit précieux.8

Le Kin-Hin est décrit comme prenant part à la culture de l’impermanence.
Au cours d’un sesshin, Yuho Seki Roshi me pose une question : « Que vous dit le mot
« impermanence» ? ».

Réponse :  » Il me semble que le mot impermanence signifie que tout ce qui vit, a une fin« .

Avec un sourire apaisant, il me dit « C’est curieux. Lorsque j’entends le mot impermanence il me dit que tout ce qui vit, change tout le temps« .
Ce qui importe lorsqu’on pratique un exercice ce n’est pas l’exercice en soi ; c’est il mène : la transformation de soi-même.
9

La sagesse, contrairement à ce qu’on raconte, ne vient pas avec l’âge, elle n’est pas en aval. La sagesse ? Elle nous attend, elle est en amont. Kin-Hin ? C’est faire marche arrière …10


Jacques Castermane


  1. Bien des choses intéressantes à découvrir ici sur « l’homme qui marche » … Notamment le fait qu’il en existe plusieurs versions, et que la matrice originelle en a, en quelque sorte, été une « femme qui marche » … sans tête !
    L’œuvre a même inspiré au Carnegie Museum of Art de Pittsburgh une « Walking Meditation », intéressante certes, mais très très loin derrière le véritable & vénérable « kin-hin ». Vérifiez ! ↩︎
  2. Ce mot de « tradition », souvent mis en avant comme une justification totale, un « circulez, il n’y a rien à discuter, interroger, interpréter », me heurte toujours autant. Certes le Zen est aussi cela, mais c’est d’abord une transmission efficace : le Zen c’est l’Éveil & l’Éveil c’est le Zen, pour paraphraser Dogen. Ou alors ce n’est pas grand chose, presque rien …
    Pourquoi évoquer un « maître de la technique » ? Alors que nous autres occidentaux courrons un risque considérable dès que nous la séparons de « L’Entièreté de l’Esprit » ? Et selon la conception classique de Corps & Âme – Esprit, il ne saurait exister d’« esprit occidental » ; seule l’âme (ou le mental) peut être qualifiée ainsi. Cf. les travaux de Michel Fromaget.
    Dernière remarque : il est possible de méditer dans ces quatre attitudes. Il est possible de méditer partout & tout le temps. Il est possible de constater que Ce que nous sommes vraiment n’a jamais bougé d’un millimètre, même en marchant très vite … Vérifiez ! ↩︎
  3. « Par sa manière de marcher, sa manière d’être assis », par toute ses façons d’être au monde en fait, « l’homme révèle dans quelle mesure il est … » situé uniquement dans la zone périphérique du dessin ci-dessus ou s’il est « encore en contact avec sa vraie nature … son être essentiel », le « Je Suis » central. Un homme totalement coupé du Centre … n’en est en réalité pas encore vraiment un. ↩︎
  4. Alors il manque effectivement une majuscule au Cela, en référence au « Tu es Cela & Tat tvam asi », une des Grandes Paroles de la tradition indienne.
    Laissez Cela marcher, laissez « Je Suis » marcher … et découvrez qu’en réalité il n’a jamais bougé d’un millimètre ! Vous pouvez également faire un très très long pèlerinage pour aboutir, avec un peu de finesse d’observation et de chance, à la même fondamentale conclusion.
    La technicité du Kin-hin, cette expérience de marche essentielle ayant vocation à transformer toute marche en exercice spirituel, ne doit effectivement jamais être séparée de « l’entièreté de l’esprit », du « Je Suis ». La Qualité, de la marche ou de tout autre activité, est à ce prix … ↩︎
  5. L’activité du tir peut sembler plus anecdotique et, concernant spécifiquement la voie de l’arc & le kyudo beaucoup plus exotique. Mais il existe bien d’autres occasions de tirer … avec des fléchettes, des balles, un ballon, des boules, etc. Sans pour autant devenir moine bouliste, autant d’opportunités pour « Ne pas tirer. Laissez Cela tirer ! »
    La lecture du lien wikipedia concernant E. Herrigel permet de constater aussi qu’une haute culture – théologique & philosophique – et un intérêt apparemment très sincère pour le zen ne l’ont pas empêché de devenir un « mitläufer » nazi … De quoi s’interroger très sérieusement.
    Le dessin ci-dessus, la Carte maîtresse de la Vision du Soi, permet de bien comprendre la phrase : « … l’homme occidental … a l’impression que s’il ne fait pas les choses rien ne se fera. » Deux façons très différentes, sinon opposées, d’agir en réalité : moi tout seul isolé dans la zone périphérique « je suis humain » ; ou moi comme instrument du « Je Suis » central. Si être un instrument ne vous emballe pas, pensez à votre instrument de musique favori ! ↩︎
  6. Il convient de ne pas (trop) se raconter d’histoires : cette méditation marchée est un exercice simple & difficile, pour soi-même et dans sa transmission. Ne rien lâcher quant à son rigoureux ordonnancement interne & laisser Cela marcher … « it’s not a piece of cake » !
    Comment faciliter cette exigeante synthèse ?
    D’abord intégrer la marche dans une continuité, ainsi que nous le faisons chaque mardi : dialogue ouvert à propos de Cela, pratique de quelques fondamentaux du Qi Gong, première assise … Ensuite, tout simplement marcher sans Tête, comme St-Denis ou ce Stortebeker évoqué par Christiane Singer ! Mettre – et peu à peu laisser se mettre – soigneusement tout en place & lâcher prise ! Laissons le lieu où nous marchons et tout ce qu’il contient défiler lentement dans l’espace d’accueil illimité & immuable que nous sommes, tous. Jouons à marcher … C’est faisable … vérifiez ! ↩︎
  7. Pourtant, au début, il ne faut sans doute pas privilégier trop exclusivement cette lenteur, au risque de compromettre la fluidité du « déplacement ». Une marche un peu plus rapide favorise l’équilibre … et la prise de conscience qu’en réalité c’est le lieu qui bouge. La lenteur s’installera d’elle-même ensuite … pour apprécier l’immobilité absolue de Ce que « Je Suis » vraiment dans tous mes déplacements.
    Dans le même ordre d’idée : « Demain appartient aux plus rapides ». ↩︎
  8. Je regrette sincèrement cette expression de « gestion du stress », qui risque de faire confondre le zen avec une méthode de développement personnel pour occidentaux stressés. Son objet, comme celui de la Vision du Soi selon Douglas Harding, c’est de « Vivre sans stress ». Pas avec 90, 95 ou 99 % de stress en moins, non. Zéro stress. En coïncidant silencieusement avec ce lieu en-deçà du temps, de l’espace et donc du stress que nous sommes, tous. ↩︎
  9. Ce souci de la « fin » relève-t-il du conditionnement chrétien concernant la nature de l’après : paradis, purgatoire, enfer ? D’une métaphysique occidentale de l’être en soi ? Paradoxalement – ou très pédagogiquement – cette « impermanence » peut pousser à s’intéresser à Cela seul qui ne « change pas tout le temps », histoire de réussir à sortir une bonne fois pour toutes de « dukkha ».
    La marche méditative, le (vrai) pèlerinage et, peu à peu, toute marche ordinaire ne servent qu’à s’établir au Centre, dans le moyeu immobile, l’œil du cyclone … Vérifiez ! ↩︎
  10. Il est clair que « la sagesse … ne vient pas avec l’âge ». Si elle ne vous taraude pas depuis longtemps, si elle n’a pas accompagné votre vie entière, alors un créneau particulièrement réduit & délicat se présente au moment de la retraite. Assez peu nombreux pourtant sont ceux qui savent s’en saisir, la plupart continuent à céder aux sirènes de Big Mother et à passer à côté d’eux-mêmes. C’est peut-être bon pour le PIB, mais ça constitue une véritable tragédie.
    « La sagesse ? » Elle est capacité à consentir à Être ce « Je Suis » central & l’ensemble de ce qu’Il contient & sous-tend, ce (non)lieu en-deçà de l’espace et du temps que le Kin-Hin nous permet aussi de re-trouver. Le Kin-Hin ce n’est donc pas « faire marche arrière », mais, en marchant, expérimenter notre immobilité & immuabilité foncières. Vérifiez ! ↩︎

Cordialement

Par Jean Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 66 ans, marié, deux fils, un petit-fils, une petite-fille.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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