« Le Séjour » de Jacques Goorma édité par les Éditions Arfuyen est un sacré livre …1
Si ce n’est, tout simplement, un livre sacré. Pas encore reconnu tel, bientôt …
Comme une « Passe sans porte », plus léger en sa forme & aussi dense au fond, moins exotique & plus poétique. Ou encore comme un lointain écho du « Prologue de Jean », plus frais & moins solennel. …
Alors lisons-le, relisons-le, encore et encore, et … voyons !2
Apprenons à demeurer dans ce « Séjour » … que nous sommes, tous.3
Quelques (trop nombreux) morceaux choisis !4
« … Seul l’homme pense être quelqu’un, se détache de sa source jusqu’à l’oublier.
Seul l’homme défait le lien, s’égare et s’effare hors de l’unité de cette énergie qui anime la multiplicité de ses métamorphoses. …
… Cette évidence, dans son immédiateté, nous réintègre dans le partage de l’unité. Nous ne sommes rien d’autre que cette lumière silencieuse, source de tous les chants, de toutes les clartés. …
Le séjour n’a lieu qu’en mon absence. Personne n’est là pour en jouir. Il n’est pourtant que jouissance. Le séjour n’a lieu qu’en mon absence et pourtant je suis ce séjour et non ce personnage en costume qui tient salon. Le costume est utile pour apparaître, mais il est inutile de se limiter à ses coutures. Le séjour est derrière. La lumière silencieuse de la conscience. …
… Ce séjour est celui de la présence miraculeuse de la conscience. Le point exact du surgissement du monde. …
…
… Sur la montagne herbeuse, le chemin défile sous mes pieds. … C’est, en moi, le plus léger qui me soutient. …
… Mais où que j’aille, je loge en mon séjour. …
…
… Tout ce qui vient, vient de ce grand fond de lumière et ce grand fond de lumière est à tout le monde comme il n’est à personne. …
…
… et rejoindre le séjour d’un ciel sans fin, oublieux de toute limite, berceau de toute vie.
…
… On ne peut sortir du séjour, mais on peut l’oublier, l’ignorer, être dans la confusion. Personne ne peut l’obtenir, car il réside où il n’y a personne, mais on peut disparaître et naître dans sa lumière. On ne peut qu’être le séjour. … L’homme parvient à accomplir ce tour de force de quitter, de façon illusoire, sa demeure primordiale. Il se chasse du paradis. … Il cherche dehors ce qu’il a quitté dedans. Il parvient à franchir l’incomparable frontière par une usurpation d’identité. Se lie à l’imposture par un inextricable serment.
…
Les choses et le monde sont au séjour ce que les mots et la parole sont au silence. Le silence est le séjour des mots. Le séjour est le silence du monde. Il est ce qui entend derrière l’oreille, ce qui voit derrière les yeux, ce qui sent à travers la peau. …
Le retour […] propose un mouvement inverse, une conversion du regard, un virage à cent-quatre-vingts degrés, une nage à contre-courant vers l’abîme d’où surgit la naissance, une soif irrésistible de la source originelle qui déjà augure des retrouvailles. Inlassablement revenir, revenir à la maison. Le récit du retour est celui de l’enfant prodigue.
…
Le sans visage est dans chaque visage. Il n’est pas un mot, mais le silence de tous les mots. …
… Son absence est inconcevable, car rien n’échappe à son espace absolu. Sa profondeur est celle de l’éternité.
… Éveillé en moi, il est conscience de lui-même. … N’étant pas séparé du monde, il n’a aucune relation avec lui. Comme un creux sans bord, il est le lieu de toute plénitude.
…
… Sans envers ni endroit, sans cadastre ni contour, il est dans chaque point de chaque ligne comme le vide vivant au carrefour de toutes formes. …
…
… Il faudrait, dans la longue et irrésistible marche, faire une halte et, le coude sur le genou, tendre la main vers la source jubilante.
… Dans l’impossibilité d’échapper à son empire, il faudrait louer son adorable splendeur.
…
… Mais moi, celui que je désigne en disant moi, que suis-je donc ? … Que suis-je, sinon cette évidence d’être surgissant du néant ? Ce nulle part insituable où s’éveille l’espace et naissent tous les possibles ? …
…
… Le vrai miracle est ce qui est. L’accomplissement du séjour. … Le séjour est avant tout et rien n’est après lui. …
… Rester en contact avec le séjour, éveillé à sa présence, au plus près de sa lumière qui éclaire toute chose. Alors, au plus près de cette douceur d’humus, voir que cette lumière est aussi la force d’amour qui anime toute chose.
…
La maison sort de moi, le mur s’éloigne de mon dos, le jardin fait quelques pas dans ma direction et soudain, le ciel plonge dans mes yeux. Des chaises sont disposées en cercle autour du séjour comme autour d’une scène. … Rien ne peut y pénétrer. Tout y est déjà. Empli d’une lumière éblouissante, il n’est de vie qu’en son royaume. … Devant le séjour, les mots reculent, car le séjour est sans soutien. Enclos par l’horizon, la seule issue est au centre. …
…
Seul demeure le séjour. Une solitude comblée. …
…
Ce n’est pas à travers les trous oculaires que je vois. C’est à travers un œil qui est derrière et au-dessus. Un œil qui est chez moi et fait comme chez lui. Comme chez toi. C’est un regard impersonnel. Ce qu’il voit au dehors, est personnel. Ce qui est dehors, apparaît et disparaît. Mais cet œil qui voit tout n’est jamais apparu, c’est simplement une ouverture qui laisse sa place au monde.
… Le séjour, lui, est immobile. Mais sans la vie, pas de conscience du séjour. Cette intime imbrication donne à voir le monde comme s’il était possédé par l’esprit. …
Parce qu’il n’a jamais été blessé, il guérit toutes les blessures. …
… Le séjour a le goût du ciel. Et le ciel comme l’amour est sans frontières.
…
Je vais aller là où je ne suis jamais allé, là d’où je ne suis jamais parti. Revenir au séjour que je n’ai jamais quitté. Ce lieu abstrait, comparable au ciel immense, vide, lumineux, sans limite ni contour. Il n’est que de se retourner vers lui, vers ce que fondamentalement nous sommes. Retourner le regard vers sa source. Plonger dans la fontaine obscure d’où surgit le regard. Devenir ce qu’il n’a jamais cessé d’être. Une lampe allumée dans la nuit des tempes. Car le ciel n’est rien d’autre qu’un regard.
Oublier le séjour. Vivre hors de soi-même. Accaparé. Perdre le fil. … Se perdre dans l’inanité. Le brouhaha des choses. Perdre sens. … Plus de pôle, plus de boussole. Dès lord, tourner en rond. …
…
Le séjour est infini. Rien ne peut exister en dehors de lui sans mettre une limite à cet infini. Sans l’annuler. … Il n’est pas une totalité arrêtée, mais une ouverture active. …
…
Nous regardons à partir d’un œil immense, plus vaste que le monde. Je suis un espace pour le monde. Et l’espace sans le monde, se connaîtrait-il ? Disparaître à la faveur du monde. Voilà la vraie courtoisie. Céder sa place à la beauté. Elle chante derrière la porte.
…
… Le silence est un océan, il fait de nous des frères partageant même faim d’espace et même sang de lumière.
…
… Hors, ce soi-même n’est personne et rien d’autre que lui. Un royaume sans limite. Un rien devenant toute chose. Riche de n’avoir rien à perdre.
Le séjour qui n’est nulle part est le vrai séjour. Rien n’en est exclu. …
Quitte le séjour, il se réfugie en toi. Le seul malheur est d’oublier que nous sommes l’immensité du ciel : uniques et incalculables. De rogner nos ailes aux ruelles du mensonge. De renier la grâce qui nous est, à tout jamais, accordée. Alors que déjà la joie monte et nous gagne comme un matin. Nous sommes un ciel, un espace ouvert, une vacuité sans fond qui contient le monde tout entier. Sans fin, le sans visage nous dévisage.
…
… Il n’est point d’autre aboutissement à la parole que son origine. … »
Jacques Goorma
- Écrit en 2005/2006, édité en 2009, découvert grâce à Catherine Harding il y a bien longtemps. Lu et relu depuis à de nombreuses reprises, chaque fois avec émerveillement … NB : Jacques Goorma ignorait tout de la Vision (Sans Tête) du Soi lorsqu’il a écrit « Le Séjour ». ↩︎
- Voyons, parce qu’il y est beaucoup question – plutôt réponse ! – de « regard », et plus précisément de regard à « retourner ». NB : bien entendu, le dessin de Douglas Harding inséré au beau milieu de ce billet ne figure pas dans « Le Séjour ». ↩︎
- La puissance poétique du texte nous en donne le désir … La Vision du Soi peut nous en donner les moyens. Vérifiez ! ↩︎
- J’espère que Gérard Pfister des éditions Arfuyen et Jacques Goorma me pardonneront cet emprunt volumineux, et sans doute excessif pour un ouvrage à la fois court (92 pages) et si « grand » … « ouverture active » sur « l’immensité intérieure ». J’espère aussi que cette présentation de quelques extraits – rien que ma petite lecture subjective d’un grand texte universel & inépuisable – donneront envie à d’autres, à beaucoup d’autres, de se le procurer, de le lire & relire, de s’en inspirer, de l’offrir largement & le promouvoir autour d’eux. J’ai failli écrire « le prêter » … mais conservez plutôt soigneusement votre exemplaire ! J’espère que cette modeste impulsion sera l’occasion d’une réédition … pourquoi pas avec le dessin de Douglas !
NB : – « … » devant, dedans, derrière : du texte précède ou suit l’extrait choisi
– « … » seul sur la ligne : une ou des pages n’ont pas été retenues ↩︎
Bonne, très bonne, excellente lecture.
Cordialement


