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6 - Lectures essentielles

Arnaud toujours présent

Le blogue d’ipapy a, bien entendu, célébré l’anniversaire de la mort d’Arnaud par ce sobre & émouvant billet. Mais la photo retenue ne me convenant guère, j’ai choisi celle ci-dessus.

Arnaud est, bien entendu, toujours présent dans mon cœur et dans mon souvenir, par ce qui demeure de son enseignement, ses livres et sa photo au-dessus de l’écran de mon ordinateur, en compagnie de Swâmi Prajnânpad, de Claudie et d’Alain Bayod, de Catherine et Douglas Harding.

Mais en ce début d’été 2026, surprise : une dame d’un âge certain, mais toujours d’une belle stature, m’interpelle alors que je venais chercher mon épouse sur son lieu de travail.

  • « Vous êtes bien le mari de Mme B-T. ? »
  • « Oui, bonjour … »
  • « Est-ce que vous seriez intéressé pour récupérer quelques livres d’Arnaud Desjardins ? »
  • « Euh … oui bien sûr, mais comment savez-vous que … ? »
  • « Votre proposition de méditation dans notre ville … »

J’ai donc pris rendez-vous avec Michèle (90 ans, mais autonome et vive d’esprit), nous avons échangé une bonne heure autour d’un verre de kombucha et je suis reparti avec ce cadeau de quelques livres en parfait état :

  • « Monde moderne et sagesse ancienne »
  • les trois tomes des « Chemins de la sagesse »
  • « L’audace de vivre »
  • « Lettres à une jeune disciple »
  • le numéro 8 de la revue Ultreïa avec un long article : « Arnaud Desjardins, le passeur entre deux mondes » et un reportage sur Hauteville
  • (plus quelques autres : Krishnamurti, Swami Satyananda, Chôgyam Trungpa, Alexandra David-Neel)

Mis à part le dernier, j’avais déjà soigneusement lu (et plusieurs fois relu, annoté, recopié certains passages) ces cinq autres livres. Mais je me suis dit que ce clin d’œil du destin me demandait en quelque sorte de les reprendre encore une fois. Pour voir …


J’ai eu beaucoup de plaisir à redécouvrir « Monde moderne et sagesse ancienne ». Livre déjà ancien (non réédité en format de poche mais disponible en occasion) où un Arnaud en pleine force de l’âge (48 ans au moment de la parution en 73) martèle ses observations & convictions avec une puissance étonnante. J’ai aimé relire cette expression vigoureuse. Quelques morceaux choisis de ces « little push » !

« … La continuation même de la vie sur la planète Terre est mise en question.1 Pour une Lettre aux hommes aveugles et qui ont bien raison de l’être, combien d’appels aux hommes lucides et qui ont l’intelligence de l’être ?2 …

La peur s’est emparée des Occidentaux en août 1914 et ne les a plus quittés depuis.3

Je me suis efforcé de vivre moi-même ce que je voulais comprendre, autrement dit d’être ce que je voulais savoir. « To know is to be », m’ont enseigné les sages de l’Inde. « Connaitre c’est être ». On ne connait vraiment que ce que l’on est.4

… les sociétés anciennes étaient toutes fondées sur la certitude implicite que le sens de la vie humaine est dans l’être et non dans l’avoir, tandis que le monde actuel est fondé sur la suggestion partout agissante que le sens de la vie humaine est dans l’avoir et non dans l’être.5

La racine de toutes les erreurs et de tous les maux du monde actuel, écologiques, politiques, économiques, pédagogiques, scientifiques, techniques, la source de tous les sujets d’inquiétude […] est l’étouffement contemporain de l’être par l’avoir. Cela explique tout et cela seul permet de tout expliquer dans tous les domaines. […] L’être et l’avoir sont deux directions qui se tournent le dos. Plus on cherche à avoir, plus on est perdant sur le plan de l’être.6

Dans quelle direction un destin humain s’oriente-t-il ? Vers une liberté de plus en plus grande vis à vis de l’avoir, sous tous ses aspects, donc une maturité de plus en plus grande ? Ou vers une servitude à l’avoir toujours aussi contraignante, donc un infantilisme subsistant derrière toutes les réussites et tous les succès apparents ?7

Un ordre juste est fondé sur la satisfaction consciente des besoins réels, donc sur leur diminution. Une société fausse est fondée sur l’accroissement incessant des besoins, tournant le dos au chemin de l’être, de la vérité et de la sagesse.8

La politique ne se préoccupe que des apparences et ne tient aucun compte des réalités profondes. Seule la conscience de leur nature spirituelle commune peut unir les hommes.9

La Vérité est le seul maître qui mérite d’être servi. La Vérité est la grande libératrice. Elle apporte la lumière là où sont les ténèbres, la paix où font rage les conflits, l’amour là où règne la haine.10

Chacun est convaincu qu’il ne peut être heureux qu’en acquérant des biens dont il n’a pas besoin, en ayant des expériences qui ne lui sont pas vraiment nécessaires. L’homme heureux est celui qui sait être lui-même. C’est simple. C’est devenu difficile.11

Reprenez les Évangiles : le Christ n’y parle que d’être et d’être libre de l’avoir. Une société qui a mérité le nom de société de consommation est une société antichrétienne jusqu’à sa racine.12

La voie juste va de « seulement moi » à « moi et les autres », puis « les autres et moi » du véritable adulte et « les autres seulement » du sage.13

Le Yoga est le grand sacrifice (vajna) et ce sacrifice est réalisable. C’est l’œuvre d’une vie mais il peut être accompli en une vie. La libération, moksha ou mukti, n’est pas un mythe et elle est possible. Mais parmi tous les « yogis » européens, combien sont-ils ceux pour qui le yoga est la mort de l’ego, la disparition de tous les désirs, la fin de toutes les ambitions ? Et combien sont-ils parmi ceux qui font profession d’enseigner le Yoga aux autres ?14

Il n’y a pas d’autre « réussite » que d’être parfaitement conforme à sa nature propre […] L’Homme accompli est totalement libre, déchargé de tout fardeau.15

Le chemin de l’être ne peut jamais et en aucun cas être le chemin de la dépendance. Mais la plupart des gens ne veulent pas de l’indépendance. Ils en ont peur. Ils veulent des structures, des conditions particulières, des rites, plutôt que de se tenir sur leurs propres pieds, de prendre appui sur leur propre « soi ». … »16


  1. En 2026 ça commence à peine à sembler évident à quelques-uns, alors que la grande majorité des « responsables » prônent toujours le « business as usual », le culte du PIB. Pour voir & écrire ceci en 1973, il fallait savoir lire les signes des temps … tenir compte des avertissements des écologistes-pionniers. Comme René Dumont qui s’est présenté à l’élection présidentielle en 1974 avec sa fameuse déclaration : « Nous allons bientôt manquer d’eau ». Nous y sommes … après cinquante ans de temps perdu.
    Lu ce proverbe dans un sermon de Delphine Horvilleur : « Qui est intelligent ? Celui qui voit ce qui naît. » (Talmud – Tamid 32a). Assurément Arnaud l’était. ↩︎
  2. Je n’ai pas trouvé trace de cette « Lettre … ». Est-ce qu’Arnaud ne veut pas citer clairement la « Lettre aux gens malheureux et qui ont bien raison de l’être (1972) d’un Jacques Sternberg alors déjà reconnu ? (NB : site dédié à cet auteur.) ↩︎
  3. Encore une observation d’une rare pertinence. Que peut-on construire de solide et d’heureux sur la base de la « peur » ? Elle n’est que le principal ressort de la domination, que les « irresponsables » politiques continuent d’utiliser sans modération pour asseoir et conserver le pouvoir. L’antidote, c’est « la joie sans objet ». ↩︎
  4. La question n’est donc pas de plus ou moins bien « connaître » l’adhyatma yoga, mais d’être ce que « Je Suis » au Centre, d’être le « Rien & Tout », d’« avoir pour corps l’univers entier », de « coïncider silencieusement avec son Visage Originel », etc. La Vision du Soi selon Douglas Harding peut considérablement aider – simplement, concrètement, joyeusement. Vérifiez !
    NB : cette remarque relativise considérablement l’accès à la « connaissance » proposée par les nouvelles technologies et l’IA … ↩︎
  5. « Le monde actuel » court très sûrement vers l’abîme … et il le sait pertinemment. C’est un nihilisme complètement assumé par des « élites » dirigeantes … totalement dépourvues de l’intelligence du cœur. Ce « cœur intelligent », demandé par le jeune Salomon en 1 Rois 3, 9, et qui seul permettrait de sortir dignement de la convergence des crises.
    Cf. également « La voie du cœur » d’Arnaud. ↩︎
  6. Cette position totalisante peut paraître excessive … Mais regardez soigneusement, réfléchissez, vérifiez ! Testez cette hypothèse à petite échelle d’abord, puis élargissez le champ. Ce sont peut-être les progrès fulgurants de la technoscience, résolument au service exclusif de l’avoir, qui vont nous propulser dans le chaos … Comme l’a écrit Cioran : « Le progrès est un élan vers le pire ». ↩︎
  7. Ces deux couples de mots : « maturité & liberté » et « infantilisme & servitude » résument bien toute voie spirituelle sérieuse. Cet « infantilisme » des « technobrothers » de la Silicon Valley saute aux yeux dès qu’on les considère avec cette clé de lecture-là. Et, docilement, ils se sont rangés aux côtés de M. Trompe, « l’homme le plus dangereux du monde », un modèle absolu d’immaturité politique. Et, redisons-le avec toute notre force de conviction, un « hénaurme sac à merdre » ! ↩︎
  8. Arnaud, en précurseur d’une certaine décroissance, d’une décroissance certaine de l’avoir au profit de la croissance de l’Être ! Existe-t-il une autre voie … ? ↩︎
  9. Bien vu, dès 1973 ! En fait la « politique » ne se préoccupe que de la « politique » : quel que soit le discours, les « réalités profondes » ne sont prises en compte qu’en termes de profit ou perte en matière électorale, puisque le seul but consiste à conquérir & conserver le pouvoir. Une addiction pire que les autres, une pathologie …
    La Vision du Soi selon Douglas Harding offre à tous les humains motivés un accès des plus simples & pratiques à cette « conscience de leur nature spirituelle commune » ; Cf. « entrée principale ». Cette capacité à « unir les hommes » en fait donc un outil Politique de premier ordre. ↩︎
  10. Si effectivement, « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » [και γνωσεσθε την αληθειαν και η αληθεια ελευθερωσει υμας] Jean 8,32, il n’est peut-être pas très opportun d’utiliser des mots comme « maître » et « servir » … En fait, « la lumière, la paix et l’amour » sont premiers, présents de toute éternité au Centre, « l’image ». La Vérité consiste à sortir de l’ignorance – du sommeil – que tel n’est pas le cas, qu’il y a des choses à « apporter », à purifier, à construire … Consentir à connaître cette vérité-là, c’est-à-dire à l’être (Cf. note 4), c’est l’éveil. ↩︎
  11. « L’homme heureux est celui qui sait être lui-même », c’est-à-dire être espace d’accueil illimité & inconditionnel. « C’est simple », et grâce à la Vision du Soi ce n’est plus si « difficile » que cela. Ça ne demande qu’un peu d’audace pour faire le premier pas et de discipline pour continuer. Vérifiez ! ↩︎
  12. Cf. « En relisant les Évangiles » d’Arnaud.
    Les diverses institutions « chrétiennes » devraient rappeler cette évidence à longueur de messes et de communications officielles. Mais il semblerait que depuis vingt siècles elles ne savent toujours pas très bien de quel côté du manche se placer … Quant aux « chrétiens identitaires », ils s’auto-aveuglent sur cette « société antichrétienne jusqu’à sa racine » qu’ils prétendent vouloir maintenir. ↩︎
  13. C’est le geste de Swâmi Prajnânpad, repris par Arnaud, du poing fermé (« seulement moi ») à la main grande ouverte (« les autres seulement ») en passant par les deux autres étapes (« moi et les autres », puis « les autres et moi »). Voulez-vous vraiment devenir « adulte », voire – soyons fous ! – « sage » ? Pratiquez la Vision du Soi ! ↩︎
  14. J’ai eu la chance d’entendre ce questionnement sur la valeur du « yoga » retransmis en Occident de la bouche même d’Arnaud, lors d’une intervention au Centre de Yoga de la Ste-Baume en 1983 ou 84. Tous les « yogis » et surtout tous les « enseignants » devraient se poser très sérieusement cette question essentielle, vitale … et procéder à quelques ajustement, soit de vocabulaire, soit de pratique. Combien seront capables de sortir du « yoga-spirine » … ? Combien s’interrogeront sur « L’Entièreté de l’Esprit … ou juste la technique » … ? ↩︎
  15. Impossible de ne pas faire le lien avec la phrase qui conclut « Vision », le texte fondateur de la Vision du Soi : « En dehors de l’expérience elle-même ne surgissait aucune question, aucune référence, seulement la paix, la joie sereine, et la sensation d’avoir laissé tomber un insupportable fardeau. ».
    Si cette « réussite »-là vous intéresse plus que tout, participez sans tarder à un atelier de Vision du Soi. ↩︎
  16. C’est particulièrement clair avec la Vision du Soi qui ne propose ni « structures » ni « conditions particulières » ni « rites », et qui, du fait aussi de l’absence quasi parfaite d’échappatoire de ses expériences n’attire guère de monde … pour l’instant !
    Mais force est de constater qu’avec Le Bost, Font d’Isière et Hauteville, Arnaud a quand même mis en place, certes de manière souple & adaptée au contexte occidental, ce qu’il dénonce dans ce paragraphe … Je pense qu’il avait parfaitement conscience de cette contradiction. Notamment lorsqu’il disait qu’on ne vient pas faire le plein, à la Source ou à la pompe, pour ensuite se contenter de tourner autour …
    Vous voulez vous « tenir sur vos propres pieds » ? Prenez donc « appui » sur votre absence de tête ici au Centre ! ↩︎

Cordialement

Par Jean Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 66 ans, marié, deux fils, un petit-fils, une petite-fille.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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