Et quelle place faites-vous à la prière ?1
Question 3° Millénaire : Et quelle place faites-vous à la prière ?
Jean Bouchard d’Orval : Prier, dans le sens où on emploie ce mot la plupart du temps, ça n’a pas grand sens.
Ce que veulent dire la plupart des gens par prier c’est demander, supplier « Dieu » d’intervenir dans leur petite vie misérable. Mais même ce genre de prière est au moins le signe d’un début d’humilité. Quand leurs stratégies habituelles ne semblent plus rapporter de dividendes, les superbes et les arrogants se mettent à la prière. Quand les Nazis ont envahi l’Union soviétique, à l’été de 1941, et que tout semblait perdu, même Staline a fait rouvrir les églises …2
Pour la plupart des gens prier est un réflexe : ils grelotent quand ils ont froid, ils toussent quand leur gorge est chatouillée et ils prient quand ils ont peur et ne comprennent plus rien. Ce réflexe est encore une stratégie qui pointe en direction d’un quelconque soi-même : c’est une activité mondaine et vulgaire. Je veux bien que, sur un mode poétique, on s’adresse à une divinité, ou même que, sur ce même mode, on demande parfois quelque chose pour sa vie personnelle, mais alors cette demande ne devrait pas être formulée à partir de la conviction d’être une entité séparée.3
Bien sûr, la littérature sacrée est constellée de prières qui ressemblent à des demandes, même à des implorations. Mais c’est toujours sur un mode poétique. Vous pouvez très bien demander, mais alors de la même manière que vous demandez le sommeil quand vous allez vous mettre au lit. Vous ne pouvez pas le provoquer. Bien sûr, si vous ne vous étendez pas, vous n’allez pas dormir non plus. Alors vous allez interroger le dieu du sommeil. Vous allez vous étendre pour suggérer le sommeil, vous allez voir s’il est là. Le reste n’est pas entre vos mains en tant que personne. Autrement dit, votre corps et votre psychisme sont les dociles instruments du dieu. Vous n’êtes pas là en tant que personne qui exige de dormir. D’ailleurs regardez ce qui arrive quand vous vous étendez avec l’idée que vous devez dormir à tout prix, que vous voulez dormir …4
Prier pourrait être cela : être consciemment l’instrument de la vie. Vous pouvez alors interroger pour voir si votre foie ne pourrait pas se désencombrer de certaines énergies, pour voir si votre nerf sciatique ne pourrait pas se décoincer, pour voir si votre ami ne pourrait pas voir sa vie s’éclaircir ; des choses comme cela. Mais vous le faites toujours en souhaitant qu’il arrive ce qui doit arriver. C’est le sens de la prière de Jésus, dans le Jardin des oliviers, qui demande : « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi. Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux ».5
En réalité, c’est le Père qui fait tout, qui est tout. Le Père, en tant que Jésus, ne doute pas de cela et peut donc « demander » sans se fourvoyer comme le font les autres êtres humains. De là la puissance de ses « demandes ». C’est bien ainsi que les malades étaient guéris en sa présence. Alors, quand vous priez, vous n’intervenez pas en tant que cette image pour laquelle vous vous êtes pris depuis si longtemps ; vous n’êtes simplement pas là. Quand vous priez ainsi, vous ne manquez plus de respect envers Dieu en estimant qu’il puisse y avoir autre chose que Lui.6
Nous pourrions peut-être terminer par la prière de Maître Eckhart :
« Et maintenant, que Dieu nous aide à gagner cette lumière éternelle ! »7
- Ce billet reprend le dernier échange de l’entretien « Méditer, c’est regarder pour la première fois » (NB : ce texte plus long est encore en instance … patience). C’est une publication de circonstance, exhumée de ma (longue) liste de billets encore à l’état de brouillons … ↩︎
- Prière de ne pas juger Jean Bouchard d’Orval sur ce paragraphe quelque peu « arrogant » ! Ce texte date de 2003 ; je pense que, sans rien modifier quant au fond, il ne formulerait plus les choses de manière aussi abrupte. ↩︎
- Un « réflexe » n’est pas une action des plus conscientes, juste une réaction. Se libérer de « la conviction d’être une entité séparée » exige plutôt un surinvestissement (détendu … !) de conscience. ↩︎
- « Le reste n’est pas entre vos mains en tant que personne ». Dans le langage de la Vision du Soi : en tant que petite troisième personne confinée dans la zone périphérique « je suis humain » du dessin ci-dessus.
Par ailleurs, Nisargadatta Maharaj donne le conseil de s’endormir dans & en tant que Cela que nous sommes, le « Je Suis » central vide pour tout accueillir, notre Identité. Vérifiez ! ↩︎ - Même pas « en souhaitant qu’il arrive ce qui doit arriver » – ce qui suppose encore l’existence d’un souhaitant – mais juste en étant Cela que nous sommes, tous, espace d’accueil illimité & inconditionnel de tout ce qui peut se produire.
Citation de Matthieu 26,39 : « Mon père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Pourtant, non pas comme moi je veux, mais comme toi. » dans la traduction d’André Chouraqui. [πατερ μου ει δυνατον εστιν παρελθετω απ εμου το ποτηριον τουτο πλην ουχ ως εγω θελω αλλ ως συ]
Ce que l’on retrouve – dans un langage daté et quasi incompréhensible à nos mentalités modernes – dans « L’Abandon à la Providence Divine » attribué à Jean-Pierre de Caussade – mais dont nous sommes vraisemblablement redevables à Mme Guyon et aux Visitandines de Nancy. Ouvrage que Douglas Harding citait régulièrement. ↩︎ - « En réalité, c’est le Père qui fait tout, qui est tout » : voilà une assertion bien difficile à avaler pour un moderne ! La carte maitresse de la Vision du Soi ci-dessus peut aider à mieux la situer : le « Je Suis » central est tout (« Rien & Tout », plus exactement), notamment ce petit « je suis humain » périphérique, et il fait tout à travers lui, en dépit de toutes les résistances que, généralement, ce dernier lui oppose …
Ce « vous n’êtes simplement pas là » est paradoxal. L’illusion de n’être que ce petit « je suis humain » périphérique n’est effectivement plus là – dans la prière & la méditation et, pourquoi pas, dans toutes les autres activités quotidiennes -, mais le couple « Je Suis & je suis humain » EST bien là, de même que l’intensité de sa relation. Qu’on consente à cette Réalité ou pas … vérifiez ! ↩︎ - « Lumière éternelle » que nous sommes, tous. Dont nous sommes tous « en l’image » … et à la « ressemblance » de laquelle il convient de travailler un peu. « Silencieuse coïncidence » me semble d’ailleurs beaucoup mieux convenir que « ressemblance » … Mais pour la référence de la citation il va falloir un peu de patience ! ↩︎
Cordialement


