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6 - Lectures essentielles

Paul Beauchamp : une vie consacrée à l’intelligence des Écritures

Un précédent billet mentionne le nom de Paul Beauchamp. Il me semble que l’hommage d’Anne-Marie Pelletier ci-dessous dresse un portrait des plus sensibles de cet homme encore trop peu connu.


« Le Père Paul Beauchamp vient de mourir à Paris. Dans la nouveauté du temps pascal, il a achevé sa course terrestre, à l´âge de 77 ans, après une vie tout entière consacrée à l’intelligence des Écritures. Il était rentré en 1941 au noviciat de la Compagnie de Jésus à Laval. En 1948 il partait pour la Chine où il resta jusqu’en 1951. Ordonné prêtre en 1954, il séjourna ensuite à l’Institut biblique de Jérusalem, puis à Rome. De retour, sa vie d’enseignement se partagea entre la Faculté jésuite de théologie de Fourvière, puis le Centre Sèvres à Paris, où beaucoup reçurent de lui le choc et l’éblouissement des Écritures ouvertes en sa compagnie.1 Plusieurs ouvrages majeurs jalonnent cette existence de recherche et d’enseignement : Création et séparation en 1969, commentant le premier récit de création, L’un et l’autre Testament (tome 1 en 1977, tome 2 en 1990), Le Récit, la lettre et le corps en 1992, La Loi de Dieu en 1999, Cinquante portraits bibliques en 2000.2

Ce grand jésuite, de réputation internationale, aura été l’un des plus importants exégètes français de notre temps. Mais il aura tenu cette place d´une manière profondément originale, qui explique qu’il ne fait pas simplement nombre avec les meilleurs noms de l´exégèse contemporaine. Par sa science et son érudition, il était certes un exégète éminent. Mais, lecteur d’une Bible qu’il savait être écriture vitale, puisque le Verbe de Dieu y rejoint l’homme, il ne cessa de déborder les limites d´une exégèse simplement historico-critique. De même, il ne manqua pas d´être attentif aux suggestions portées par les sciences humaines, mais il garda toujours pleine liberté à l’égard des méthodes et des thématiques du moment.3

Il fut au sens le plus haut et le plus plein du terme un « lecteur » des Écritures. Entreprise et exemple précieux, car nous analysons, nous questionnons, nous expliquons à perte de vue le texte biblique, mais beaucoup plus rarement, nous le « lisons ». En ce sens, nous sommes hautement redevables au Père Beauchamp de nous avoir réappris ce que « lire la Bible » veut dire. Au sens que « lire la Bible » avait pour les Pères et pour la tradition, c’est-à-dire en tenant sous le regard le Livre entier et en n’oubliant jamais que la valeur de la lecture se mesure à la force vivifiante du sens qu’on y entend. C’est ce qui fait que cet homme si profondément « moderne » a été simultanément un très sûr héritier des Pères qu »il avait appris à connaître et à aimer à Fourvière, à la grande époque de l´essor des recherches patristiques. C´est ainsi que, de surcroît, on apprend auprès de lui ce qu »est la vraie filiation : non pas répéter les Pères, mais les prolonger en se tenant dans l »élan qui les a portés.4

Il est incontestable que la lecture des grandes œuvres de Paul Beauchamp est exigeante, parfois déconcertante pour le profane. La force de la pensée et la somptuosité d’un style profondément personnel en sont la cause. Cela ne rend pas moins la pratique de ces ouvrages urgente et essentielle. Comment ne pas penser que la manière qu’il a de revenir obstinément sur l’articulation des deux Testaments n’est pas chose vitale ? D’une part, elle touche au rapport tellement déterminant qui lie les chrétiens à Israël. D’autre part, elle engage, bien sûr, la connaissance du Christ en vérité. « L’Ancien Testament, écrivait Paul Beauchamp, sert à ne pas noyer dans la facilité la vigueur parfois terrible de mots bibliques tels que « amour », « pardon » ou « confiance ». Qu’ils ne soient pas le reflet de nous-mêmes, mais l’image de Dieu ! Mais, pour cela, il faut bien regarder vers une montagne, que ce soit le mont Morriyya ou le Calvaire. ”.5

Autre leçon importante à entendre : celle qui concerne la reconnaissance d’une densité anthropologique des Écritures, si chère à Paul Beauchamp, qui savait que là où l’Écriture perd sa consistance humaine, elle perd aussi sa force de parole divine. Sans parler des lumières à recevoir de la question de la « sagesse » qu’il scruta avec une longue application et une acuité remarquable.6

Simultanément, on n’oubliera pas que le Père Beauchamp fut un pédagogue inlassable, laissant quelques textes à la fois puissants et accessibles au grand nombre. On lira ainsi ses Psaumes, jour et nuit, ou encore un petit livre plein de richesses, Parler d´Écritures saintes, paru en 1987 et qui, traduit en russe, circula très vite, à l´insu même de son auteur, dans les pays de l’Est. Qui ouvre ces ouvrages est assuré de faire l’expérience de la nouveauté jaillissante du texte biblique, nourriture savoureuse et inépuisable. Sous l’accompagnement de ce maître, la vieille formule « le Christ répandu dans les Écritures » retrouve une fraîcheur très moderne. Sans coup de force, mais comme au petit matin de Pâques, la présence du Christ se donne à reconnaître, dès l’origine et jusqu’au terme, donc aussi tout au long de la longue patience de l’histoire d’Israël et de celle des nations.7

L’œuvre de Paul Beauchamp, désormais marquée par la clôture d’une vie, est ainsi donnée à notre temps comme un trésor à inventorier, un capital à faire fructifier, une force à ne pas négliger si nous voulons que l’Évangile du Christ soit annoncé au monde contemporain avec des paroles fidèles et vraiment vivifiantes.

Anne-Marie Pelletier

Paul Beauchamp : « Une vie consacrée à l’intelligence des Écritures »


  1. Parmi ces « beaucoup » figurait notamment Marie Balmary.
    Grande discrétion quant à ces années chinoises … Roland Meynet s’interroge néanmoins : « D’où tenait-il ce caractère, ce style, cette façon qui n’étaient qu’à lui, ce côté réservé et secret, énigmatique pour tout dire ? De sa propre généalogie ? De la Chine où il s’était enfoncé ? … » (Paul Beauchamp, un théologien biblique). Dans le prolongement de l’interrogation de Pascal : « Lequel est le plus croyable des deux, Moïse ou la Chine ? », développée par François Jullien dans « Moïse ou la Chine », il y aurait donc peut-être place pour un coexistence apaisée … ↩︎
  2. Quelques livres parmi les plus récents ont été réédités en poche. Espérons que les plus anciens, notamment « L’Un et l’Autre Testament », le seront aussi. ↩︎
  3. En complément de la citation de Péguy insérée ci-dessous dans le corps du texte, en voici une de Christian Bobin :
    « Lire c’est faire l’épreuve de soi dans la parole d’un autre, faire venir de l’encre par voie de sang jusqu’au fond de l’âme et que cette âme en soit imprégnée, manger ce qu’on lit, le transformer en soi et se transformer en lui.
    Toute lecture qui ne bouleverse pas la vie n’est rien, n’a pas eu lieu, n’est pas même du temps perdu, est moins que rien. » (« L’épuisement ») ↩︎
  4. Paul Valéry enfonce quant à lui le clou d’une véritable lecture, « vivifiante », avec : « Des ancêtres il faut conserver la braise et non la cendre. » ↩︎
  5. C’est en raison de ce « rapport tellement déterminant qui lie les chrétiens à Israël » qu’ils doivent critiquer sans ménagement les errements catastrophiques de ce soi-disant « État du peuple juif », anciens mais portés à incandescence depuis le 7 octobre. Anne-Marie Pelletier a fait sa part : « Le gouvernement de Nétanyahou est simplement criminel, abominablement, comme les pires des régimes criminels. Les colons de Cisjordanie, de connivence avec lui, ne sont que des fanatiques meurtriers. … Faudrait-il que, chez nous, ce soit une parole impossible que de faire entendre que l’affamement et la destruction de la population gazaouie sont un crime contre l’humanité ? Et que, oui, le gouvernement de Nétanyahou est un ramassis d’hommes de haine ? Et que le premier ministre d’Israël devra bien un jour rendre des comptes ? » (« En Israël, la menace mortelle vient aussi de l’intérieur »).
    Pour que ces mots ne soient « pas le reflet de nous-mêmes, mais l’image de Dieu », il convient sans doute de regarder vers l’intérieur, vers l’espace d’accueil illimité & inconditionnel que nous sommes, tous, comme le propose la Vision du Soi selon Douglas Harding, plutôt que « vers une montagne ». Vérifiez ! ↩︎
  6. Qu’on en ait conscience ou non, qu’on l’accepte ou non, il s’agit bien effectivement de « textes anthropogènes » (Marcel Gauchet, dans « Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion », Gallimard, 1985 – Expression souvent citée par Marie Balmary). Une bonne part de notre culture repose sur eux, ils « ont formé notre humanité », ils nous permettent de « ne pas se tromper sur la taille des humains. … d’avoir la place de l’esprit. ». (« Freud jusqu’à Dieu ») ↩︎
  7. C’est clair qu’il en aura fallu et qu’il en faut encore, de la « patience » ! La Vision du Soi selon Douglas Harding – « entrée principale » – permettrait sans doute de gagner un peu de temps pour être « assuré de faire l’expérience de la nouveauté jaillissante du texte biblique (et de ceux de bien d’autres traditions), nourriture savoureuse et inépuisable », de hâter le passage sur « l’autre rive » … le « seul espoir ». Vérifiez ! ↩︎


Cordialement

Par Jean Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 66 ans, marié, deux fils, un petit-fils, une petite-fille.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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