
« Comment s’installe un pouvoir liberticide ? Dix leçons tirées de l’observation de la Russie. Anna Colin Lebedev. Page FesseBouc 30 juin 2024.
Alors que l’historien Timothy Snyder, dans son livre « De la tyrannie », se basait sur l’histoire de la montée du nazisme pour fournir des conseils de résistance aux Américains sous Trump, je pense que le cas russe a aussi des choses à nous apprendre aujourd’hui sur la manière dont le pouvoir liberticide s’installe. Voici dix leçons tirées du cas russe.
- Leçon 1. Un pouvoir liberticide s’installe petit à petit, de manière quasiment imperceptible. On imagine souvent l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite comme un renversement de la table. Le cas russe nous montre que l’installation d’un pouvoir liberticide peut sembler modérée, lente, même rassurante. Cette lenteur a pour effet de neutraliser les critiques. Le pouvoir liberticide se place du côté du raisonnable et du consensuel, et marginalise les opposants en les qualifiant d’alarmistes. Le pouvoir liberticide prend son temps.
- Leçon 2. Les premières réformes liberticides sont souvent techniques, opaques, mineures, sur des sujets qui intéressent peu les citoyens ordinaires. Qui s’intéressait en Russie, au début des années 2000, à la réforme du système d’enregistrement des partis politiques ou à la modification des seuils électoraux ? Les réformes graduelles et techniques laissent peu de prise à la critique, car elles sont peu lisibles pour le grand public, et peu propices aux grandes mobilisations de l’opposition. Ces réformes préparent le démantèlement des institutions et l’affaiblissement des libertés publiques. Petit à petit, elles grignotent les institutions qui seront prêtes à céder le moment venu, parce qu’un certain nombre de garde-fous seront fragilisés.
- Leçon 3. Le pouvoir liberticide promet du confort, de la sécurité, de la protection et du pouvoir d’achat. Il est important de savoir qu’il tient parfois ses promesses. Il anesthésie les citoyens les plus vulnérables. Dans une confrontation entre liberté et prospérité, la liberté a du mal à tenir.
- Leçon 4. Un pouvoir liberticide s’assure aussi la loyauté des institutions les plus vulnérables. Il peut augmenter les salaires des enseignants et investir dans les écoles, recruter des fonctionnaires et améliorer le financement des services publics ; ça a été le cas en Russie. Résister à ce qu’il offre n’est pas facile. Faut-il refuser ce financement qui rendra meilleur l’accueil des élèves, quand en échange – dans un premier temps – on ne vous demande pas grand-chose ? Le prix à payer – devenir les petites mains de répression, par exemple – est connu bien plus tard.
- Leçon 5. Un pouvoir liberticide s’installe en prenant appui non seulement sur nos peurs les plus profondes, mais aussi sur nos meilleurs sentiments. L’amour de notre famille, l’attachement à notre culture, l’amour de notre histoire, le désir d’un monde meilleur pour nos enfants sont mobilisés et instrumentalisés.
- Leçon 6. Un pouvoir liberticide promet de l’efficacité en échange de la liberté. La liberté n’est pas palpable, tant qu’elle n’est pas perdue. L’efficacité peut se comptabiliser, elle est tangible, elle parle le langage du succès, des bénéfices, de la croissance. La promesse n’est pas forcément tenue, mais donne l’impression que le pouvoir liberticide « fait enfin quelque chose » alors que les autres ne font que « parler ».
- Leçon 7. Un pouvoir liberticide ne demande pas la mobilisation de la population ; il s’appuie au contraire sur la démobilisation et la dépolitisation. Il invite les gens à se replier sur leur vie privée, à se désintéresser de leurs institutions politiques. Il ne vous demande pas tant d’aller voter pour lui, que de ne pas aller voter pour les autres. On craint un Trump qui galvanise les foules, mais le pouvoir liberticide peut être gris et monocorde, promettant de satisfaire vos demandes en échange d’une non-opposition. Le laisser-faire est sa mécanique centrale. L’indifférence pour le sort de l’autre, notamment celui qui est loin, qui est différent, est sa principale émotion.
- Leçon 8. Une partie du monde associatif, notamment les groupes qui s’engagent pour une qualité de vie meilleure ou pour certaines causes environnementales, est particulièrement vulnérable face aux promesses protectionnistes ou traditionalistes du pouvoir liberticide.
- Leçon 9. Un pouvoir liberticide ne s’appuie pas sur la répression mais sur l’adhésion. La répression ne vient qu’en dernier recours, elle est un outil coûteux et dangereux qu’un pouvoir liberticide ne peut se permettre qu’une fois solidement installé.
- Leçon 10. Il faut du temps, parfois beaucoup de temps, avant que le prix à payer ne devienne visible. C’est lorsque les institutions sont suffisamment vulnérables au contrôle du pouvoir, et que le pouvoir liberticide est perçu comme bénéfique par une masse critique de la population, que la répression contre les indésirables peut se mettre en place. Mais le pouvoir liberticide peut fonctionner longtemps sans répression, si la neutralisation des institutions a été suffisamment profonde. Les institutions comptent. L’éthique et les principes de nos métiers comptent. La protection des plus vulnérables compte. L’éducation compte. Tout ça, nous le savons. Mais il est important de savoir non seulement où sont nos failles, mais aussi comment elles pourront être utilisées.«
Cf. également : Les carnets d’Anna Colin Lebedev ~ science politique, Russie, Ukraine et divers.
Il me semble que pour être vraiment en mesure de s’opposer à « un pouvoir liberticide », il convient d’être très fermement installé au Centre, en la Source, en « Je Suis », … parfaitement conscient de son « Visage Originel », de son Identité, de sa nature d’espace d’accueil illimité & inconditionnel, …
Il me semble que c’est ce qui transparait à la toute fin du livre « Un si fragile vernis d’humanité – Banalité du mal, banalité du bien » de Michel Terestchenko. Et de quelques autres …
Il me semble que la Vision du Soi selon Douglas Harding – à la fois « entrée principale » et « seul espoir » – pourrait devenir un outil (politique …) des plus utiles & efficaces dans le combat nécessaire pour la survie d’une démocratie bien mal en point, rongée de l’intérieur & attaquée de toutes parts. « Pourrait », parce qu’un outil sans mains qui s’en saisissent ne sert à rien. Vérifiez !
Il me semble que l’Éveil est Le point de passage obligé … pour la survie de l’espèce humaine. Ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle !
Cordialement

