Conscient (extraits) – Douglas Harding – Revue VST n°10/01-2002

« Quelqu’un m’a parlé du nom de ce nouveau magazine, et j’ai pensé tout de suite :
« Voilà un titre bien choisi. S’il y a quelque chose d’important dans la vie, c’est bien la conscience. Pour ma part en tous cas, j’aimerais que ma vie soit d’abord une affaire de conscience. Au terme de mon existence, je souhaite pouvoir dire, honnêtement, que j’ai été conscient – éveillé et attentif à la totalité et à la diversité du vécu. Plaise au ciel que je ne passe pas mon temps à rêver, ayant l’esprit toujours ailleurs ! »

Bien sûr, je ne m’attends pas à être conscient sans arrêt mais souvent de manière croissante, dans toute la mesure de mes moyens. Très naturellement, j’aime éprouver des sentiments agréables, connaître à l’occasion des expériences d’une qualité rare, et m’élever peut être même dans quelque royaume mystique. Mais qui est le bénéficiaire de ces hautes satisfactions ? Si elles n’incluent pas la connaissance claire et distincte de l’expérimentateur, ces belles expériences constituent une sorte de chute dans l’inconscience et, pour mettre les choses au mieux, un plaisant temps d’arrêt dans ce qui constitue la grande affaire de ma vie – à savoir : être vraiment conscient. Il s’agit d’être conscient de soi, et ultimement d’être conscient du Soi.

Voilà les premières réflexions qui me sont venues à l’esprit en entendant parler du magazine « Aware ». Je me suis souvenu aussi des oiseaux parlants dans « Ile », un roman d’Aldous Huxley. Dans la forêt, ils houspillaient le promeneur en criant sans arrêt : « Attention ! Attention ! ». Des oiseaux profondément imprégnés par l’enseignement du Bouddhisme ! En effet, leur message est conforme à cette religion, dans sa préoccupation centrale.
La présence d’esprit, ou attention, ou conscience sont au cœur du Bouddhisme. Plus que la voie menant à l’illumination, c’est l’illumination elle même – cet « état » dont on pourrait dire qu’il est une conscience totale.

Être conscient ? Mais de quoi, au juste ?

Pas de n’importe quoi, manifestement. Pas de l’un ou l’autre phénomène vieux comme le monde. L’objet ou contenu de la conscience n’ont d’importance que dans la mesure de leur intensité ou de leur durée. Quel moine drapé de jaune pourrait témoigner de plus d’attention (de moins de distraction) que cette grive qui pour le moment, s’obstine à extraire un ver de terre de ma pelouse ? En fait de concentration, quel saint homme pourrait égaler ce qu’il faisait étant enfant, lorsque du pied il contrôlait le ballon sur la plaine de jeux ? L’oiseau et l’enfant sont absorbés par ce qui se passe, d’une manière totale – le temps que ça dure.

Mais ils ne sont illuminés ni l’un ni l’autre. C’est vrai, ils ne sont pas distraits, contrairement à nous autres, adultes, qui vivons presque continuellement égarés dans nos fantasmes. Par ailleurs, ils sont certainement dépourvus de conscience de soi – n’atteignant même pas le peu de conscience de soi dont nous sommes capables (cet oiseau perd de vue sa présence ; le sage voit son absence. La différence est de taille. Nous aurons l’occasion de l’observer). Et assurément, nous n’avons à imiter ni l’enfant ni l’oiseau, même pas si nous savions comment nous y prendre.

Mais n’anticipons pas. Procédons par étapes, et abordons de façon distincte et détaillée les trois stades du développement de la conscience – des stades qui valent autant pour l’évolution de l’humanité en général que pour l’individu en particulier.

La conscience primitive (infrahumaine)

Aux exemples de la grive et du ver de terre, de l’enfant et de son ballon, nous pourrions ajouter le ver de terre lui-même (avant sa rencontre fatale avec la grive). Patiemment, il découpe une feuille tombée, il donne du nez et finit par l’adapter à l’ouverture exiguë de son nid (comment la pauvre chose en vient elle à bout ? Avec un corps comme le sien, c’est un miracle de dextérité – et d’attention. Elle réussit ce que ni vous ni moi ne saurions faire : nos dix doigts n’y suffiraient pas !) Toujours à titre d’exemple, pourquoi ne pas porter notre attention sur l’une des cellules nerveuses de notre ingénieux insecte ? Cette cellule, impliquée comme toutes ses voisines dans le délicat travail de la manipulation d’une feuille, est totalement dédiée à ses affaires de cellule, à l’interception de tout message nerveux extérieur et à une bonne retransmission au destinataire prévu.

En fait, je pourrais aller beaucoup plus loin et suggérer que l’histoire intérieure de chacune des cellules du ver de terre, et de chacune des molécules de ces cellules, et de chacune enfin des unités dernières ou pièces ultimes, quelles qu’elles puissent être, dans le jeu de construction de notre monde « physique » – chacune d’elles n’est que conscience. Conscience de ses proches, de son monde. Sans cela, comment les réponses adressées aux partenaires de travail pourraient elles être aussi précises, adéquates et conséquentes ? Chaque particule « connaît » son job à la perfection et s’en acquitte à merveille : elle saisit l’information (notez cette expression ) et s’ajuste minutieusement à la masse, à la position et au mouvement de toutes les autres particules, où qu’elles se trouvent.

Pour qui veut de la conscience, en voilà. Jamais un électron, un atome, une molécule, une cellule, un oiseau, un animal quelconque n’a « l’esprit ailleurs ». Jamais vous ne les surprendrez à conduire (ou voler, ou nager, ou ramper, ou recourir à l’un ou l’autre de leurs modes de locomotion préférés) sans faire preuve de « toute l’attention requise ». Mais mon message ne s’adresse pas à l’écrasante majorité de ces citoyens de l’univers – à cette espèce soigneuse et consciencieuse qui n’en a pas besoin. Il s’adresse à nous, délinquants et écervelés cosmiques, qui en avons rudement besoin. Aux seules créatures distraites de l’univers connu.

L’humaine (absence de) conscience

Mais nous, qui en sommes au second stade, que nous est il arrivé ? Essayons de voir cela de plus près.

Supposez que je sois un ornithologue passionné et que je me trouve fasciné par le va et vient de cette grive. Je m’assigne la tâche de compter le nombre de vers de terre qu’elle avale par heure.

J’ai beau être intrigué et même horrifié : après m’être concentré pendant quelques minutes sur cette créature gloutonne, toujours dédiée à sa seule et même activité mon attention commence à faillir. Je suis ailleurs, cédant aux alibis de l’imagination. En pensée, j’ébaucherai peut être cet article où il sera question d’une grive, à moins que je n’imagine les maux d’estomac qui guettent mon oiseau pour peu qu’il s’obstine à la besogne. Je pourrais aussi me demander ce que ressent un ver de terre, tiraillé et étiré comme un élastique, coupé en portions pour un gosier de volatile.
Pendant ce temps, bien sûr, j’oublie l’oiseau qui poursuit son travail. Même le jardin, je le perds de vue, emporté par des considérations exaltées sur cette chère vieille Mère Nature, et par des réflexions non moins captivantes sur le problème de la souffrance dans l’univers. Enfin, ma matinée consacrée à l’ornithologie s’achève en conjectures sur le menu du déjeuner – avec le ferme espoir qu’on ne me servira pas de spaghetti !

Une attention nue à la scène présentement donnée, dépouillée de mémoire, d’anticipation, de jugement : voyons les choses en face, pour nous humains c’est pratiquement impossible. Nous voyons seulement ce que nous nous attendions à voir, ce qu’on nous a appris à voir, ce que le langage nous permet de voir, ce qui peut nous être utile d’une manière ou d’une autre – même lorsque, jamais bien longtemps, nous nous appliquons à regarder le ver de terre, l’oiseau, l’enfant ou quoi que ce soit, faisant de notre mieux pour voir la chose telle qu’elle est. J’ai bien peur que le temps n’y change rien ; plus nous avançons en âge, plus nous accumulons d’informations, plus nous devenons étourdis. L’anecdote du professeur distrait n’est pas seulement le produit de l’imagination et de l’insolence des étudiants. Isaac Newton lui même n’a t il pas mis sa montre à bouillir, tenant son œuf en main pour mesurer le temps de cuisson ?

En un sens, bien sûr, Newton fut l’un des hommes les plus conscients de son temps, sinon de tous temps. Ce fut un géant, ouvert, saisissant l’information … mais que n’a t il pas vu ? Évidemment, en avançant en âge, nous devenons de plus en plus conscients. Notre champ d’attention et sa topographie s’élargissent de façon surprenante. Mais, en dépit de ces progrès, notre conscience est envahie toujours davantage par des commentaires verbaux, par des produits mentaux surimposés qui brouillent le spectacle. A moins qu’ils ne le masquent tout à fait. Nous voyons le monde à travers un brouillard toujours plus dense. Sont déclarés « fous » ceux dont la visibilité s’est réduite à zéro. Leur monde n’est plus fait que de rêves. C’est la mission des institutions médicales de prendre en charge ceux qui ont perdu contact avec la « réalité ». D’après les Bouddhistes, nous sommes tous plus ou moins « dérangés » – aussi longtemps que nous ne sommes pas illuminés.

Ils nous le disent inlassablement : l’inaptitude à voir ce qui est constitue le mal profond qui nous mène à notre perte. « La voie, dit le Bouddha, qui résorbe le trouble et la disharmonie, qui permet de dépasser la souffrance physique et mentale et de progresser sur le chemin du Nirvana, cette voie réside dans la pratique de l’attention. »  Attention au corps, aux sensations, aux états d’esprit, aux représentations mentales. Tout ceci met en évidence l’importance concrète du sujet en discussion. Tous nous désirons souffrir moins, et mettre à jour les racines les plus profondes de nos angoisses. La conscience, nous disent-ils, voilà la voie.
Que faire ? Dès le départ, une chose est sûre : nous ne pouvons pas retrouver l’enfance, et encore moins l’attention unitaire des non-humains. Mais il dépend de nous de développer notre attention, exactement comme on s’exerce au patinage artistique, aux échecs, au chant, en progressant petit à petit, sous la conduite d’experts.

Le Bouddhisme Théravada consiste, en grande partie, en cette éducation de l’attention. Il encouragera, par exemple, la pratique de la marche consciente, une marche très ralentie au cours de laquelle on observe la moindre sensation de toucher, de tension et d’adaptation musculaire (le spectateur irrévérencieux n’y verra sans doute qu’un retour au stade reptilien de notre histoire ancestrale. L’adepte n’en a cure : ce dénigrement n’est rien auprès des récompenses escomptées). Autre exemple : l’entraînement à la respiration consciente. L’aspirant surveille son souffle des heures durant et fait le compte de ses inspirations et expirations. Au début, il oublie très vite ce qu’il est censé faire et s’arrête de compter, mais il s’améliore grâce à une pratique soutenue. Pareille discipline peut s’étendre à toutes les tâches quotidiennes – se vêtir et se dévêtir consciemment, manger et déféquer consciemment et ainsi de suite, jusqu’à ce que chaque seconde vécue soit arrachée à l’inconscience.

Il faut bien des efforts et des trésors de patience pour soutenir une discipline aussi exigeante. Par chance, les résultats sont impressionnants. J’en vois au moins cinq. Premièrement, ce qui se fait attentivement est mieux fait. Observez les hôtes qui vous aident à laver les assiettes : les personnes attentives en font deux fois plus que les autres, sans faire de casse, et (Dieu merci !) elles laissent derrière elles une cuisine bien rangée. Deuxièmement, elles prennent plaisir (oui : plaisir !) à faire la vaisselle. Car c’est l’inattention qui rend un travail ennuyeux, et pas sa répétitivité. Troisièmement, le plus gros de nos peurs et de nos souffrances vient de ce que nous « importons » dans le moment présent, des difficultés qui, en fait, ne sont nullement présentes. Quelle est la part effective de douleur que nous avons à supporter chez le dentiste ? Quatrièmement, cet entraînement nous garantit à long terme la sérénité, le détachement, la connaissance de soi. Amenons à la lumière de la conscience un maximum de données inconscientes et nos troubles s’en trouveront diminués d’autant.

Pour pratiquer l’attention, je vois une cinquième raison, la plus importante de toutes. Au delà de la connaissance de ce qui est expérimenté, elle conduit à la découverte de qui expérimente. En un mot, elle mène à l’illumination.

Le Bouddhisme Théravada insiste sur cette longue et exigeante discipline préliminaire. Il ne permet aucun raccourci vers le Nirvana. C’est exactement ce qu’il faut pour décourager des gens comme moi (et comme vous peut-être) qui hésitent à payer le gros prix pour des biens, peu ou mal connus. Je deviens chiche quand il s’agit d’acheter dans un sac un chat aussi coûteux.

Essayons de garder le moral. Il existe d’autres voies. Ummon, un grand maître du zen, nous tient des propos réconfortants : « Dans le zen, l’illumination vient en premier lieu ; débarrassez vous de votre mauvais karma  par la suite. ». Prenez livraison de votre TV maintenant, regardez les programmes dès aujourd’hui, payez plus tard ! Et l’offre est particulièrement avantageuse parce que, en fait, voir c’est payer ! Un autre grand maître, Ramana Maharshi de Tiruvannamalai, ne cesse de répéter à ses disciples incrédules que l’illumination ou libération est ce qu’il y a de plus facile, de plus simple et de plus naturel au monde. Il a eu cette formule : « Il est plus évident de voir Qui tu es que de voir une groseille dans la paume de ta main. »

Et bien, si l’ultime Conscience est aussi accessible que le proclament ces personnes expertes, allons y ! Accédons à cette Conscience sur-le-champ, avant la fin de cet article. Non, je ne me moque pas. Une dizaine de minutes feront l’affaire.

La conscience illuminée (suprahumaine)

Avec votre permission, je vous invite à porter l’attention sur votre expérience présente, sur vous-même et ce qu’il en est de vous lorsque (dans la mesure du possible) vous laissez tomber votre mémoire, votre imagination et vos désirs. M’accorderez-vous cette faveur? Voulez vous bien, l’espace de quelques minutes, retrouver votre esprit d’enfance ?

Qu’est ce qui vous est donné pour l’instant ? Une page couverte d’une enfilade de caractères noirs (ces mots imprimés – [dans la revue, mais vous pouvez faire l’expérience sur la page web de votre écran d’ordinateur]), et tenue par deux mains. En fixant toujours la page imprimée observez que ces deux mains sont reliées à des bras, et que ces bras deviennent de plus en plus flous et évanescents au fur et à mesure qu’ils remontent vers … une absence d’épaules (quelles épaules ?). Et observez maintenant, entre ces deux bras aux formes indistinctes, la région du torse. Voyez comment elle devient progressivement plus floue, jusqu’à disparaître dans … une absence de cou (quel cou ?). Avec vos doigts, appliquez-vous à dessiner votre « ligne de cou », en cette zone frontière où le torse s’arrête et où commence cette autre région, la plus proche de nous, tellement surprenante et toujours dégagée.

(Curieux, non ? Comment pouvons-nous obstinément perdre de vue cette région proche, refusant de voir ce que nous voyons ? Portant sur la vision, portant sur cette région qui est par excellence celle de la vision, toute appréciation malhonnête tournera forcément au désastre.)

Un test complémentaire Pour le moment, dans votre expérience personnelle et de première main, êtes-vous en train de lorgner ces caractères imprimés à travers deux (répétons : deux) petites fenêtres aménagées dans une forme globulaire et poilue, nommée « tête » ? Dans l’affirmative, auriez-vous l’amabilité de m’en décrire l’intérieur ? Comment est-ce là-dedans ? Encombré ? Mal éclairé ? Inconfortable ? Renfermé ?

Ou bien est-ce un fait, fondé sur l’évidence présente, qu’en ce lieu où vous pensiez porter une tête, vous ne trouvez absolument rien, si peu que ce soit   rien sauf l’espace ? Un espace qui contient quoi ? Un espace rempli par ces mots imprimés, ces pages, ces bras et ce torse ? Une capacité impeccable et sans limites ? Un lieu d’une grande vivacité, conscient de lui même en tant que vide, et rempli par ces choses, ouvert et saisissant les informations offertes par ce spectacle en changement perpétuel ? Un espace qui s’ouvre parfois à votre visage, à votre tête, à vos épaules aussi   là où vous les trouvez et où vous les gardez là bas, derrière votre miroir, rapetissés, sens devant derrière, voguant à la dérive à 30 cm de votre torse ?

Oui, vous y êtes ! Vous voyez dans une clarté totale Qui et ce que vous avez toujours été, à savoir : cette « Dés-apparence » au milieu des apparences, cet Effacement au profit des autres, cette Non-chose accueillant toutes choses, ce Vide conscient d’être rien et, dès lors, d’être tout. Comment échapper au plus évident de tous les points de vue, une fois que notre attention a été sollicitée en ce sens ?

Félicitations ! Vous êtes illuminé Vous l’avez toujours été.

Mais ici vient un morceau qui s’avale plus difficilement. Voir qui vous êtes en réalité, c’est à peu près la chose la plus aisée du monde, et c’est à peu près ce qu’il y a de plus difficile à entretenir   ceci étant dit en tout premier lieu. Normalement, il faut des mois, des années et des décades pour rentrer chez soi pour nous établir vraiment dans ce lieu que nous occupons (ou plus exactement, que nous n’occupons pas : le monde l’occupe), avant d’apprendre à rester centré, à rester chez soi, à vivre de notre espace au lieu de vivre de notre face. Néanmoins, maintenant que vous savez comment y arriver, vous avez le loisir de visiter votre lieu de séjour quand vous le désirez et quel que soit votre état d’esprit. Et une fois le seuil franchi, on se sent parfaitement chez soi : ici, il est impossible de mettre un pied de travers. Ici, la pratique ne vous permet pas d’instaurer la perfection : elle règne déjà, elle est ici dès le départ. Votre absence de visage, il est impossible de la voir à moitié ou d’en voir un morceau. L’illumination ne tolère pas de degrés : c’est tout ou rien.

Évidemment, il existe de nombreux de très nombreux chemins pour vous ramener au séjour que vous n’avez pas vraiment quitté.

J’aimerais vous parler de quelques pratiques qui me semblent spécialement efficaces. Avec l’espoir que l’une ou l’autre d’entre elles vous touche personnellement.

Comment entretenir la vision consciente ?

Il me suffit d’un visage là bas pour dissoudre l’illusion d’un visage ici, au-dessus de mes épaules. Comment pourrais je recevoir votre visage, dans la totalité de ses détails et de ses couleurs, si de mon côté il y avait quoi que ce soit pour y faire obstacle ? Je constate que jamais, au grand jamais, je ne me suis trouvé face à face avec quelqu’un. Cette asymétrie permanente représente le début de l’amour et la fin de la peur. En imaginant que j’ai ici un bouclier quelconque ou un mur pour vous tenir à l’écart, je vous rejette, j’instaure la séparation, la crainte et même la haine. Le remède est de voir que je suis ouvert, que j’ai été bâti de la sorte, bâti pour aimer.

Mon miroir lui-même corrobore cette ouverture large et accueillante que je suis ici, au lieu précis de ma présence. Le même accessoire qui m’avait jadis affligé d’un visage, m’en libère aujourd’hui. Maintenant, je me tourne vers le miroir pour voir ce que je ne suis pas !

Et lorsqu’il me vient à l’esprit que cette approche est décidément très visuelle, et que je suis à même de sentir ici cet objet solide, qui obstrue bel et bien un semblant de vide au centre de mon univers, et bien alors je me mets à passer la main sur cette chose, à la pincer et à la tapoter. Mais c’est pour découvrir qu’il ne s’agit toujours pas d’une chose, et moins que tout, d’un objet d’une seule pièce, rose et blanc, chevelu et opaque. En lieu et place, je trouve une succession de sensations tactiles, pas plus consistantes que les sons et les odeurs et les goûts (et ainsi de suite) qui vont et viennent dans ce même espace.

Et lorsque j’en viens à me demander comment il serait Dieu possible de partager ceci avec un homme aveugle, alors « je me rends aveugle ». Fermant les yeux (quels yeux ?), je me mets à rechercher ma forme, mes limites, ma hauteur et ma largeur, mon sexe … toutes ces choses avec lesquelles je me suis résolument identifié. Et je constate maintenant que de toutes ces « données » je n’arrive pas à en trouver une seule. Envers et contre tout, je reste l’espace illimité dans lequel les sensations peuvent se manifester, ou le silence propice au passage de l’un ou l’autre son, ou encore un non esprit faisant bon accueil à la parade des pensées et des sentiments. Nettoyé à fond, je ne suis personne. Pourtant, je n’ai pas l’impression d’avoir perdu quelque chose. Bien au contraire : j’ai conscience de moi et me trouve indemne, détendu, soulagé d’un lourd fardeau. Être me va à merveille, être, sans plus, tout simplement. Dans l’expérience du JE SUIS, je me sens incomparablement mieux et beaucoup plus naturel que dans un JE SUIS QUELQU’UN.

Si je me mets à soupçonner que ce n’est pas dans la contemplation passive mais dans l’action que je vais redécouvrir ce quelqu’un (égaré peut être provisoirement), alors je commence à bouger. Pour apprendre très vite que je ne me meus jamais ! C’est le paysage qui marche, trotte, court et danse à travers moi. Cet espace ici est bien conçu pour que les objets s’y déplacent, et pas pour se mouvoir lui même. Puis je vous suggérer maintenant de vérifier ces propos en vous levant et en tournant sur place ? Dans cette expérimentation inédite, est ce vous qui pivotez, ou est ce la chambre qui tourne ?

A votre point de vue, je suis un humain « entêté », limité, opaque et mobile. A mon sens, j’en suis le vivant démenti. Comment concilier ces versions contradictoires ? Qui a raison ?

Nous avons raison tous les deux. Je suis réduit à ce que vous faites de moi, selon l’endroit d’où vous me regardez. A trois mètres de distance, vous voyez un homme. En vous rapprochant, vous trouvez un visage, une parcelle de peau, et ensuite (grâce aux instruments adéquats) des tissus, des cellules, des molécules … jusqu’au point de contact, où je disparais complètement et où vous ne pourrez que confirmer mon point de vue sur moi-même, ici. Ou bien vous vous éloignez de ce centre, et vous découvrez une maison, une ville, un pays, une planète, une étoile (le système solaire), une galaxie (la voie lactée) et, à la limite, rien du tout, une fois de plus. Votre vision de moi et ma vision de moi même se corroborent l’une l’autre, se révélant complémentaires.

YouniverseTout ceci (et bien d’autres considérations) est réuni et concrétisé dans l’instrument que je nomme l' »Univers vous » [Youniverse/Tunivers]. Il s’agit d’une carte tridimensionnelle des apparences multiples que je présente aux autres à toutes distances possibles, de leurs apparences pour moi, et de mon apparence à moi même à zéro cm de distance, cette réalité centrale qui est ma disparition en tant que chose et mon émergence comme Conscience pure. Personnellement, cet instrument m’a beaucoup aidé tout au long des années, dans ses nombreuses versions bidimensionnelles  et tridimensionnelles. Moyen de questionnement de Soi, de découverte de Soi, de réalisation de Soi, de rappel au Soi : l' »Univers vous » a été pour moi un guide irremplaçable.

 

La fin du rêve

Maintenant que vous avez vu votre vraie Nature et apprécié votre vision à sa juste valeur, vous aurez à trouver les moyens qui vous conviennent le mieux pour rafraîchir votre attention et entretenir la vision, jusqu’à ce qu’elle devienne aisée et naturelle. Parmi les exercices que j’ai mentionnés, certains vous conviendront sûrement à vous aussi. Si réellement vous voulez mener une vie consciente, vous réveiller pour sortir du rêve social et pour être Qui vous êtes, les choses et les circonstances bondiront à votre secours et vous pousseront vers le but suprême.

Atteindre ce but, c’est comprendre que vous ne l’avez jamais quitté. Loin de devenir conscient, vous expérimentez la Conscience comme votre être réel. »

 

Cet article est une traduction par Jean Couvrin de l’article « On being Aware » paru dans le magazine « Aware » en juillet 1981 et en français dans le bulletin « Voir » n° 6.

 

Cordialement

 

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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