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Babel, ou l’inversion – Samivel

L’œuvre – relativement méconnue – de Samivel (0) me plaît beaucoup, et ce depuis très longtemps. Pas uniquement la partie émergée : dessins, nouvelles et romans, mais tout. Et notamment l’exceptionnel « Œil émerveillé »¹ ainsi que « Hommes, Cimes et Dieux »².

Ce dernier ouvrage se clôt sur un chapitre important, sa conclusion en quelque sorte, qu’il convient de partager … maintenant³ :

Babel, ou l’inversion

L’auteur commence par rappeler Genèse 11, 1-9 (4), puis prends la défense des constructeurs de ziggourats babyloniennes, en rappelant leur fonction de :

« … trait d’union entre la terre et le ciel, et (de) reposoir pour le dieu. [et] Non pas d’aller violer ses demeures d’azur. »

Il explique ensuite que « la pensée religieuse de ces peuples … a pu s’exprimer en des termes étrangement voisin de ceux de la Bible ». Et conclut ainsi la première partie de son propos : « L’histoire de la tour de Babel, telle qu’elle a été transmise par le livre sacré des Hébreux, est donc pour l’essentiel apocryphe. » (5)

Je vous propose ci-dessous l’essentiel de la deuxième partie de sa réflexion :

« Mais ainsi remaniée, elle (l‘histoire de la tour de Babel) illustre admirablement un drame-type de la conscience humaine et devient plus vraie que la vérité. …

Derrière cette vieille histoire s’exprime une vérité constamment vérifiée par l’Histoire. A savoir que toute tentative de domination suscitée par la seule volonté de puissance est vouée à un échec final et catastrophique. L’orgueil porte en lui les germes de sa propre destruction parce qu’il fausse les rapports avec le reste du cosmos, qu’il perturbe une structure. Et que la Nature ne pardonne pas ce genre d’erreur qui la lèse. (6)

Ces rapports doivent être basés non sur des acquisitions unilatérales mais sur des échanges. La tour de Babel est d’abord le signe tangible d’une rupture d’équilibre spirituel et moral, avant de n’être plus qu’écrasante pesanteur et ruines matérielles. On peut constater ici, une fois de plus, que les vrais mythes adhèrent parfaitement au réel, que le concept, l’image et le fait coïncident, et que toute vision fragmentaire est en somme erronée. (7)

Au centre de toutes les perspectives de ce livre … se dresse une grande Forme rayonnante. Elle a illustré au cours des temps une adhésion universelle à la même conception fondamentale : celle d’une hiérarchie spirituelle de l’univers manifesté dans une orientation de l’espace. Nul n’est capable d’évaluer la signification réelle d’une telle épure qui ressemble à une “idée” platonicienne. Il reste que son influence fut extraordinairement bénéfique pour l’humanité ; la sauvant de l’angoisse, elle a donné un sens à ses actes, catalysé les espoirs, suscité d’immenses progrès. (8)

Son inversion, son expression négative, c’est la tour de Babel, qui parait, elle aussi, s’élever vers l’empyrée, ouvrir une voie vers les transcendances, mais le ciel qu’elle prétend atteindre n’est plus qu’un gouffre vide, et tous les gouffres sont dévorateurs.

Le rêve technique est un très vieux rêve des hommes. Il continue à les hanter. Il les hante plus que jamais. (9)

Les tentatives prométhéennes modernes ne sont qu’un aspect particulièrement spectaculaire des œuvres d’une civilisation qui, sur tous les plans, des infimes aux plus vastes, s’est engagée, à l’égard de l’univers qu’elle est capable de concevoir, dans une politique de viol. C’est une civilisation du viol. (10)

Alors, il faudra choisir : à travers des réalisations en elles-mêmes remarquables, retrouver l’humilité d’esprit des hommes qui jadis édifièrent temples, tours, pyramides à la ressemblance d’une image où s’exprimait la grande unité du cosmos, et aussi cette énergie inconnue dont l’un des noms est Amour.

Ou bien poursuivre aveuglément une aventure babélienne et, un jour ou l’autre, un jour inéluctable, être enterré sous les décombres. » (11)

« Grande » Tour de Babel – Pieter Brueghel l’Ancien, vers 1563 – Kunsthistorisches Museum, Vienne

 

Cordialement

 

0 – Samivel, le site officiel

Citation majeure de cet auteur, abondamment employée par votre serviteur :

« Car les sentiers durent en moyenne beaucoup plus longtemps que les empires, répondant à des besoins plus sérieux. »

« Le fou d’Édenberg, IV »

¹ – « L’Œil émerveillé ou la Nature comme spectacle ». Albin Michel, 1976

« En peu d’années et sous la pression des faits, les rapports de la civilisation occidentale et de la Nature vivante ont été remis en question. Mais si les termes “pollution”, “environnement”, “écologie“ sont tombés dans le domaine public – sans que l’on puisse assurer pour autant que leur signification et leurs implications soient réellement comprises du plus grand nombre, – un aspect fondamental du problème a jusqu’ici été à peu près négligé : l’aspect esthétique. Pour l’auteur de L’œil émerveillé, la Nature se présente d’abord comme une source inépuisable de satisfactions esthétiques, c’est-à-dire d’euphories souvent intenses grâce auxquelles il est possible d’accéder à un niveau supérieur de conscience.

La première qualité du monde est sa troublante beauté. Encore faut-il apprendre ou réapprendre à voir, ce qui s’appelle VOIR, œuvre pie exigeant cette vertu de curiosité et ce don d’émerveillement que tant d’adultes ont perdus en cours de route. Dès lors, notre “admirable planète”, dévaluée par manque d’attention, si ce n’est d’amour, se repeuplera de myriades d’objets fascinants, œuvres des hommes aussi bien que de la Nature puisque les unes et les autres font partie de la même réalité.

Ces pages de Samivel sont fondamentalement contestataires, en ce sens qu’elles n’accordent rien aux conventions du jour et même brisent au passage quelques idoles. En ce siècle de l’image, c’est plutôt une vision qu’elles nous proposent. Elles négligent en effet toute référence matérielle et redonnent ses lettres de noblesse à la description purement littéraire, laquelle réclame non seulement l’adhésion du lecteur mais aussi sa collaboration imaginative. Il y a là un dialogue, poursuivi à travers les décors les plus divers de la vaste et féconde Nature, grâce auquel s’élaborent simultanément une “méthode de joie” et une véritable “Esthétique sauvage”.

4° de couverture

Dans cet ouvrage, Samivel expose une recherche étrangement apparentée à ce que propose la Vision du Soi selon Douglas Harding.

² – « Hommes, cimes et dieux. La légende dorée de la montagne ». Arthaud, 1973

³ – Maintenant, parce que Marie Balmary vient d’écrire un article intitulé « Réflexion sur le fléau » (de la pandémie de Covid 19) dans le journal La Croix du mardi 28 avril 2020, faisant directement référence à Babel. Il m’a semblé nécessaire de proposer ce billet-ci avant d’en consacrer un autre à son article.

Marie Balmary a développé plus longuement la signification de l’épisode Babel dans le chapitre trois – « La tour ou l’arc-en-ciel » de son ouvrage « Le Sacrifice Interdit ».

4 – TheoTeX :

« Toute la terre avait alors une même parole ; il y avait une seule langue pour tous.

Et il arriva qu’en s’éloignant de l’Orient, ils trouvèrent en la terre de Sennaar une plaine où ils s’établirent.

Et chacun dit à son voisin : Allons, façonnons des briques et faisons-les cuire au feu. La brique leur servit donc de pierre, et le bitume de ciment.

Puis ils dirent : Allons, bâtissons-nous une ville et une tour dont la tête ira jusqu’au ciel, et faisons-nous un nom, avant de nous disséminer sur toute la face de la terre.

Le Seigneur descendit voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes.

Et il dit : Les voilà une seule famille, avec une seule et même langue, et s’ils ont commencé par de tels travaux, rien désormais ne pourra échouer de tout ce qu’ils entreprendront.

Allons, et étant descendus, confondons ici leur langage de telle sorte que nul n’entende plus la parole de son voisin.

Et de ce lieu, Dieu les dispersa sur la face de toute la terre, et ils cessèrent de bâtir la ville et la tour.

À cause de cela, ce lieu fut appelé Babel (confusion), parce que là le Seigneur confondit les langues de toute la terre, et dispersa les hommes sur la face de toute la terre. »

Genèse 11, 1-9

[Καὶ ἦν πᾶσα ἡ γῆ χεῖλος ἕν, καὶ φωνὴ μία πᾶσιν.

καὶ ἐγένετο ἐν τῷ κινῆσαι αὐτοὺς ἀπὸ ἀνατολῶν εὗρον πεδίον ἐν γῇ Σεννααρ καὶ κατῴκησαν ἐκεῖ.

καὶ εἶπεν ἄνθρωπος τῷ πλησίον Δεῦτε πλινθεύσωμεν πλίνθους καὶ ὀπτήσωμεν αὐτὰς πυρί. καὶ ἐγένετο αὐτοῖς ἡ πλίνθος εἰς λίθον, καὶ ἄσφαλτος ἦν αὐτοῖς ὁ πηλός.

καὶ εἶπαν Δεῦτε οἰκοδομήσωμεν ἑαυτοῖς πόλιν καὶ πύργον, οὗ ἡ κεφαλὴ ἔσται ἕως τοῦ οὐρανοῦ, καὶ ποιήσωμεν ἑαυτοῖς ὄνομα πρὸ τοῦ διασπαρῆναι ἐπὶ προσώπου πάσης τῆς γῆς.

καὶ κατέβη κύριος ἰδεῖν τὴν πόλιν καὶ τὸν πύργον, ὃν ᾠκοδόμησαν οἱ υἱοὶ τῶν ἀνθρώπων.

καὶ εἶπεν κύριος Ἰδοὺ γένος ἓν καὶ χεῖλος ἓν πάντων, καὶ τοῦτο ἤρξαντο ποιῆσαι, καὶ νῦν οὐκ ἐκλείψει ἐξ αὐτῶν πάντα, ὅσα ἂν ἐπιθῶνται ποιεῖν.

δεῦτε καὶ καταβάντες συγχέωμεν ἐκεῖ αὐτῶν τὴν γλῶσσαν, ἵνα μὴ ἀκούσωσιν ἕκαστος τὴν φωνὴν τοῦ πλησίον.

καὶ διέσπειρεν αὐτοὺς κύριος ἐκεῖθεν ἐπὶ πρόσωπον πάσης τῆς γῆς, καὶ ἐπαύσαντο οἰκοδομοῦντες τὴν πόλιν καὶ τὸν πύργον.

διὰ τοῦτο ἐκλήθη τὸ ὄνομα αὐτῆς Σύγχυσις, ὅτι ἐκεῖ συνέχεεν κύριος τὰ χείλη πάσης τῆς γῆς, καὶ ἐκεῖθεν διέσπειρεν αὐτοὺς κύριος ὁ θεὸς ἐπὶ πρόσωπον πάσης τῆς γῆς.]

André Chouraqui :

« Ils disent : « Offrons, bâtissons-nous une ville et une tour,
sa tête aux ciels, faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur les faces de toute la terre. »

5 – « Apocryphe » au sens de faux, inauthentique.

6 – Il est toujours possible de se référer à un manuel d’histoire – de la plus ancienne à la plus contemporaine – pour vérifier la validité de ce constat sans appel ; l’actuelle pandémie de Covid 19 n’étant que la dernière illustration de la théorie. « Domination … volonté de puissance … orgueil » : autant de compensations de l’ego prisonnier de l’étroite zone périphérique « je suis humain » du dessin ci-dessous ; et autant de « briques » de construction de futures catastrophes :

Il n’existe aucune solution en restant à ce niveau là, dans cette zone périphérique là. « Le seul espoir » réside dans un retour au « Je Suis » central, … que nous n’avons jamais quitté que par tenace illusion, que nous sommes, tous.

Le juste « rapport avec le reste du cosmos », celui qui ne « perturbe » pas l’ensemble de la structure consiste à être – simplement, concrètement, joyeusement – espace d’accueil illimité & inconditionnel de … tout ce qui se présente. Accepter – humblement & intelligemment – de coïncider avec sa vraie nature, est sans doute le seul mode d’être qui ne lèse pas la Nature. Être, en résumé, « Youniverse ».

7 – C’est écrit clairement : « la tour de Babel est d’abord le signe tangible d’une rupture d’équilibre spirituel et moral ». Ensuite … tout dégringole – naturellement – la pente ! En lisant ces paragraphes, pourtant écrits vingt-cinq ans auparavant, comment ne pas penser aux tours jumelles du World Trade Center s’effondrant dramatiquement et spectaculairement suite aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 ?

Est-ce que le dessin ci-dessus, la carte maîtresse de la Vision du Soi, vous permet de voir clairement que « le concept, l’image et le fait coïncident, et que toute vision fragmentaire est en somme erronée » ? Sinon … eh bien venez donc la construire dans un atelier de Vision du Soi ! C’est notre « autoportrait » à tous.

8 – Il me semble que la carte maîtresse de la Vision du Soi constitue également « une grande Forme rayonnante », moderne, susceptible de faciliter une silencieuse coïncidence avec cette « hiérarchie spirituelle de l’univers manifesté », d’incarner cette structure … Considérable proposition qu’il convient de tester soigneusement !

Au terme de vingt ans de recherches acharnées, Douglas Harding a publié en 1952 « The Hierarchy of Heaven and Earth: a new diagram of man in the Universe », une somme philosophique, scientifique et spirituelle … sans équivalent. Il est désormais possible de lire une version condensée en français de « La Hiérarchie du Ciel et de La Terre ».

Au moment où le progrès « qui fait rage » ressemble d’assez près à cet « élan vers le pire » constaté par Emil Cioran, quelle coupable négligence ce serait de ne pas au moins tester sincèrement la Vision du Soi. Une « Vision » capable à son tour d’exercer une « influence … extraordinairement bénéfique pour l’humanité … la sauvant de l’angoisse … donnant un sens à ses actes, catalysant les espoirs, suscitant d’immenses progrès ». Essayez, vérifiez !

9 – Ce que relate – dans une brièveté saisissante – Genèse 11, 1-9 c’est le début et la fin de cette contrefaçon de transcendance. « Dieu » – quelle qu’en soit votre représentation ou absence de représentation – met fin à une impasse tragique, à une « inversion ». Le « rêve technique … continue à nous hanter … plus que jamais » : s’il en était encore besoin, la recherche de solutions à la pandémie de Covid 19 serait là pour le montrer. Application de traçage informatique, médicaments, vaccin, … Il est assez peu question de l’immunité et de tous les moyens qui permettent d’ores et déjà de la renforcer.

Le « rêve technique », depuis bien longtemps mais désormais avec une puissance inégalée, maintient le cap de « toujours plus de la même chose ». Il est donc logique qu’il finisse par « réussir à échouer », par nous « dévorer » ! Quand aurons-nous la sagesse d’entendre et de mettre en œuvre les leçons de Jacques Ellul, d’Ivan Illich, d’André Gorz, et de tant d’autres ? Au lieu de gober les élucubrations mortifères de soi-disant « entrepreneurs & start-upeurs », ignares dans à peu près tous les domaines importants.

10 – Samivel ne craignait pas de parler vrai et fort en décrivant :

« … une civilisation qui, sur tous les plans, des infimes aux plus vastes, s’est engagée, à l’égard de l’univers qu’elle est capable de concevoir, dans une politique de viol. C’est une civilisation du viol« .

Cette violence systématique, déterminée, planifiée, … dans quasiment tous les domaines, nous n’en avons même plus ou pas conscience pour la plupart. Nous l’appelons progrès, développement, mise en valeur … Nous nous targuons d’être « civilisés », mais nous sommes devenus les pires des barbares … Un nouveau langage & une nouvelle logique, soi disant « gestionnaire » ou « managériale » a envahi & pollué tous les secteurs de l’existence …

Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la manière dont cette « civilisation du viol » favorise le passage à l’acte de certains individus pour le viol effectif de leurs semblables et, globalement, sur la lâcheté de cette pseudo-civilisation pour le punir et tout mettre en œuvre pour en réduire le nombre.

Le Mahatma Gandhi  avait répondu à un journaliste anglais qui lui demandait ce qu’il pensait de la civilisation occidentale :

« Ce serait bien. »

Une bonne & longue cure de ce que l’hindouisme nomme « ahimsa » ne nous ferait pas de mal … Ce qu’on trouve également dans le christianisme, du coté de St-François d’Assise notamment, non plus.

11 – Eh oui, le « en même temps » cher à notre Président n’est pas de mise. C’est soit « business as usual », les yeux rivés sur « un PIB qui ne signifie rien » jusqu’à l’effondrement, ou le choix -humble & intelligent – de la sagesse de l’Amour.

La Vision du Soi selon Douglas Harding pourrait contribuer activement à construire une civilisation d’après moins pire que l’actuelle … Il suffirait de le vouloir.

L’alternative n’est qu’une sinistre dégringolade indigne d’un être véritablement humain :

« … poursuivre aveuglément une aventure babélienne et, un jour ou l’autre, un jour inéluctable, être enterré sous les décombres. »

Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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