Etty Hillesum, une femme remarquable & une source rare, est assez bien présente sur volte-espace. Un podcast récent de France Inter évoque l’œuvre que fut sa courte vie.
Etty Hillesum, la vie comme principe d’espérance
Cette jeune femme, morte à 28 ans, en 1943, à Auschwitz nous a laissé une œuvre puissante intellectuellement, historiquement et politiquement. Avec Hagaï Levi et Delphine Horvilleur.
Jamais Etty n’a abdiqué. Jamais Etty ne s’est laissée dominer. Jamais Etty n’a abandonné sa croyance en la bonté. Résistante de l’âme, incarnation de l’altruisme absolu, ses écrits – son journal ainsi que ses lettres – nous inspirent admiration et réflexions sur la noirceur du temps et la possibilité de vaincre la servitude volontaire. Ce n’est sans doute pas un hasard si elle revient aujourd’hui en pleine lumière.
Elle a été déportée et est morte à Auschwitz. Elle aurait dû rester anonyme si elle n’avait eu le réflexe, avant d’être déportée de confier ses cahiers et certaines de ses lettres à deux de ses amies qui ont tenté, en vain, après la guerre à de nombreuses reprises, de les faire publier. Tous les éditeurs refusèrent. Jusqu’au jour où, en 1965, grâce à l’enthousiasme d’un jeune homme de quinze ans, fils d’un résistant ami d’Etty et éditeur, qui accepte de les déchiffrer puis de les transcrire, les textes sont publiés. Depuis, le livre, sous le titre Une Vie bouleversée en français, est traduit dans le monde entier et est sans cesse réédité.
Mais qui était Etty Hillesum ?
Etty Hillesum est née le 15 janvier 1914 à Hilversum, aux Pays-Bas, dans un milieu de juifs érudits. Esther dite Etty fait la fierté de ses parents. Elle se montre douée en tout. Etty n’aura pas d’éducation religieuse. Les parents ne vont pas à la synagogue. En janvier 1924, la famille déménage pour Deventer où le père vient d’être nommé censeur du lycée. C’est là qu’Etty passe son adolescence. On sait peu de choses : on sait qu’elle est passionnée par la littérature russe, qu’elle prend des cours de chant et joue au tennis.
Elle est discrète, solitaire, réservée et se retire des après-midi entières dans la bibliothèque. Elle n’a pas pour autant de bons résultats. Etty est maladroite, lente, souffre de problèmes de concentration et rêve déjà de devenir écrivaine. Elle est attirée par la philosophie, la littérature, la psychologie. Elle songe à un métier où elle pourrait aider les plus vulnérables, peut-être juge pour enfants. Après avoir passé, au printemps 1932, son diplôme de fin d’études – l’équivalent du bac – elle décide de quitter ses parents et de s’installer à Amsterdam pour suivre des études de droit tout en s’inscrivant en cours de langue et de littérature russe. Elle obtient difficilement sa maîtrise de droit.
En 1939, elle poursuit à Amsterdam ses études de russe et s’inscrit à des cours de langue slave à l’université de Leyde. Deux semaines après son inscription, les autorités d’occupation nazis révoquent tous les enseignants juifs. Le doyen de la faculté proteste. Il sera immédiatement arrêté et l’université fermée. C’est donc seule qu’elle continue à étudier en se fixant à elle-même un programme. Elle entre – et cela se sent à travers les pages de son journal – dans un processus de libération face à la pesanteur de la perception de son existence matérielle et en même temps apprend à acquérir une forme de détachement spirituel.
L’assistance aux autres puis le départ pour les camps
Etty décide pour protéger sa famille de s’inscrire comme bénévole au Conseil juif. Celui-ci a été créé par les autorités nazies soi-disant pour représenter la communauté juive. En réalité il servait de relais sous la contrainte aux décisions prises par les occupants. Etty y est engagée le 15 juillet 1942 et est affectée à des tâches administratives qu’elle réussit rapidement à détourner en assistance et en soins psychologiques. Se rendant compte de l’inutilité de ses fonctions et détestant ce statut de privilégiée, elle décide de porter secours à celles et à ceux qui sont enfermés dans le camp de Westerbrok, un camp de regroupement et de transit. Le 30 juillet elle y entre non en déportée mais de sa propre initiative en tant que fonctionnaire afin d’assurer un service d’aide social aux populations en transit.
Le 5 juin 1943 elle y entre de nouveau, après avoir été très malade. Ce sera la dernière fois. Le 20 juin, elle voit arriver ses parents et son frère Misha et n’aura de cesse durant ces jours de désespoir de les prendre en charge matériellement et psychologiquement et de prier intérieurement pour qu’ils ne soient pas déportés. Le 6 juillet elle apprend qu’ils sont sur la liste. Tous ses recours échouent. Elle apprend dans la nuit qu’elle aussi fait partie du convoi.
Les témoins survivants de Westerbrok disent qu’elle est partie pour Auchwitz en chantant. Le convoi du 7 septembre 1943 se composait de 987 personnes. Parmi elles, six ont survécu : trois femmes et trois hommes. Toutes les autres ont disparu sans laisser de trace. Même la date de leur mort n’est pas connue. Les parents d’Etty furent gazés dès leur arrivée. Etty serait morte le 30 novembre.
Aujourd’hui Etty revient. La figure d’Anne Frank l’avait un peu éclipsée. Ces deux héroïnes nous laissent par leurs écrits non seulement des témoignages historiques mais des chemins de résistance.
Bibliographie
- Cécilia Dutter, Etty Hillesum : une voix dans la nuit, Paris, Tallandier, 2018.
- Judith Koelemeijer, Etty Hillesum : l’histoire de sa vie, Paris, Le Seuil, 2025.
- Etty Hillesum, Écrits, journaux et lettres, 1941-1943, Paris, Le Seuil, 1985.
- Sylvie Germain, Etty Hillesum, Paris, Points, 2017 (rééd. prévue en 2026).
- Jeanne-Marie Clerc, Etty Hillesum écrivain : écrire avant Auschwitz, Paris, L’Harmattan, 2002.
- Etty Hillesum, Ainsi parlait Etty Hillesum (Aldus sprak Etty Hillesum), Paris, Arfuyen, 2013.
- Etty Hillesum, Une vie bouleversée, traduction de Philippe Noble, Paris, Le Seuil, 1985 ; rééd. Paris, Points, 2026.
- … il y en a & en aura bien d’autres …
La série « Etty » de Hagaï Levi sera diffusée prochainement sur Arte et Arte.tv.
Cordialement

