Une révolution nommée Hadot – Roger-Pol Droit

Le 28 juin 2019, Roger-Pol Droit a consacré une sympathique « Figures Libres » (0) – sa rubrique dans « Le Monde des Livres » – à Pierre Hadot.

Si vous ne connaissez pas encore les livres de cet auteur, vous avez la chance de pouvoir les découvrir¹.

Une révolution nommée Hadot – Roger-Pol Droit

« Après lui, la définition de la philosophie² n’est plus la même. L’œuvre de Pierre Hadot (1922-2010) et sa diffusion ont modifié profondément notre approche. Avant, jusqu’aux années 1980, la philosophie était conçue presque exclusivement comme une affaire de théorie. Il ne s’agissait que d’une chose, disait-on, de l’Antiquité à nos jours : construire des systèmes, forger des ­concepts, ajuster des notions. Jeu de logique, d’abstraction, de déduction, la philosophie semblait n’entretenir que des relations lointaines avec la « vraie vie » – quotidienne, banale, humaine …

La révolution opérée par Pierre Hadot a consisté à retisser les liens étroits de la philosophie avec la vie heure par heure, les manières de vivre et la transformation de soi³. Car l’essentiel du travail, a-t-il rappelé, n’est pas de bâtir des théories mais bien des personnes humaines. Le métier du philosophe ne consiste donc pas à polir des discours mais à sculpter des existences, et d’abord la sienne. … Parce que la seule question qui vaille, pour un philosophe aussi bien que pour n’importe qui, est simplement :

« Comment vivre ? »

… certaines de ses découvertes. Par exemple Wittgenstein, qu’il fut l’un des premiers à lire et à commenter en France, ou encore le moine zen Dogen (4), chez qui il discerne de troublantes proximités avec les chercheurs de sagesse d’Occident.

… Cette autre dimension de la philosophie n’est pas figée. Elle connaît tâtonnements continus et tentatives perpétuelles. Mais elle consiste, de façon constante, à se considérer soi-même du dehors (5), autant que faire se peut, à se voir comme éternel débutant (6) plutôt que maître accompli, à s’efforcer de vivre plutôt que de discourir. Ces évidences qui traversent les siècles avaient connu une forte éclipse. Pierre Hadot leur a redonné présence, éclat, avenir. Pareille révolution n’est pas achevée. »

 

Cordialement

 

0 – Cette chronique avait pour origine la parution de : « La Philosophie comme éducation des adultes. Textes, perspectives, entretiens », de Pierre Hadot, édité par Arnold I. Davidson et Daniele Lorenzini, Vrin, « Philosophie du présent », 18 €.

¹ – Livres nombreux et parfois difficiles. Avec lequel commencer ? Peut-être par ces entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson :

« La Philosophie comme manière de vivre ». Livre de Poche, Biblio Essais

Ensuite ?

« Qu’est-ce que la philosophie antique ? », Gallimard, Folio essais.

Et comme la Vision du Soi selon Douglas Harding est à sa façon « une quête infinie de l’absolument simple », peut-être aussi celui-ci :

« Plotin ou la simplicité du regard ». Gallimard, Folio essais.

² – La définition « classique » de la philosophie est bien sûr « l’amour de la sagesse ». Personnellement je préfère inverser la proposition : la philosophie, c’est la sagesse de l’amour. C’est en ce sens là que Douglas Harding était philosophe : il nous permet, grâce à la Vision du Soi, de « donner une chance à l’amour ». C’est en ce sens là que Douglas était aussi beaucoup plus, puisqu’il a mis à notre disposition une large gamme d’expériences de … Vision du Soi (Vision Sans Tête), infiniment plus efficaces, à mon humble avis, que ce que propose la philosophie antique.

³ – « … la transformation de soi. » Ce qu’on appelle généralement le « moi », l’ego, est-il véritablement transformable autrement qu’en replaçant son étroitesse à sa juste place, dans une perspective infiniment plus vaste, celle du Soi ? Le dessin ci-dessous, la carte maîtresse de la Vision du Soi, montre ainsi un petit « je suis humain » intégré dans le beaucoup plus large espace du « Je Suis », ou, si vous préférez, du « Je Suis Rien & Tout » :

Elle montre peut-être aussi qu’avant même « Comment vivre ? » se pose la question « Qui vit ? & Qu’est-ce qui vit ? », formulation moderne du fameux « Connais-toi toi-même ». (Γνῶθι σεαυτόν / Gnỗthi seautόn).

NB : il peut s’avérer utile de venir construire cette représentation de « notre … autoportrait » dans un atelier de Vision du Soi.

4 – « Le moine zen Dogen », pour qui ne serait pas très familier de l’histoire du zen, n’est pas un moine lambda : bien que revenu « les mains vides » de son voyage en Chine, il a profondément revivifié le bouddhisme japonais en fondant l’école Soto du bouddhisme zen, dont il est considéré comme l’un des plus grands maîtres.

Quelques billets lui sont ici consacrés : « Apprendre le demi tour », « Constats de Dogen … », « Une goutte de pluie … c’est moi », « Tout son … est mon ami ».

Deux ouvrages de Jacques Brosse constituent une bonne  introduction à ce « moine » majeur :  « Maître Dogen : Moine zen, philosophe et poète, 1200-1253 » et « Polir la lune et labourer les nuages », éditions Albin Michel.

Cf. également cette présentation sur le site Un zen occidental.

5 – « Se considérer soi-même du dehors », c’est maintenir, aussi consciemment & continûment que possible, l’attitude si bien rassemblée dans le geste ci-dessous :

La citation qui accompagne la photo de Pierre Hadot apporte deux précisions :

  • un ordre de priorité : d’abord « en soi », ensuite « autour de soi ».
  • une attitude essentielle : « naïvement », comme l’enfant des évangiles, ou comme le chercheur honnête qui ne préjuge pas de ce qu’il va trouver.

6 – Cet « éternel débutant » trouve bien sûr un écho dans le titre du beau livre de Shunryu Suzuki, « Esprit zen, esprit neuf », « Zen Mind, Beginner’s Mind » en anglais, donc littéralement : Esprit zen, esprit du débutant. Dans les années soixante-dix ce n’était pas encore la mode d’éditer des livres « pour les nuls », et l’éditeur s’est ainsi privé – au moins dans le titre – du précieux renvoi à la notion essentielle, chérie par Dogen justement, de « Shoshin ». Peut-être que « Esprit zen, esprit d’enfance », ou encore « Esprit zen, esprit naïf » ont été évoqués … avant d’être retoqués !

« Dans l’esprit du débutant n’existe pas la pensée : « j’ai atteint quelque chose ». Toutes les pensées égocentriques limitent notre vaste esprit. Lorsque nous n’avons pas l’idée de réalisation, pas l’idée de soi, nous sommes de vrais débutants. Alors nous pouvons réellement apprendre quelque chose. […] Il n’est pas nécessaire d’avoir une profonde compréhension du zen. Même si vous lisez beaucoup de livres sur le zen, vous devez lire chaque phrase avec un esprit neuf. Vous ne devriez pas dire « je sais ce qu’est le zen », ou « j’ai atteint l’illumination ». C’est aussi le vrai secret des arts [martiaux] : soyez toujours un débutant. Faites très, très attention à ce point. »

&

Quelques liens audios & vidéos :

Pierre Hadot et la simplicité (Désolé pour l’horrible photographie illustrant ce podcast.)

Entretien sur Pierre Hadot avec Philippe Hoffmann

Les exercices spirituels antiques et l’héritage de Pierre Hadot 1/8

Les exercices spirituels par-delà l’Antiquité 2/8

En cherchant un peu vous trouverez bien les cinq autres entretiens !

Une pratique quotidienne des exercices spirituels : du discours à la pratique 8/8

 

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
Cette entrée a été publiée dans 6 - Lectures essentielles and taguée , , , , , . Placez un signet sur le permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.