Une présence sans limites – Gregorio Manzur

« Le lendemain, j’ai écrit toute la matinée (0). L’après-midi, je suis allé marcher¹ dans les champs. Les tilleuls étaient en fleur et des milliers d’abeilles y butinaient. La prairie fleurissait en mille couleurs; les hirondelles virevoltaient dans toutes les directions, leurs cris pareils à des cristaux qui explosaient en pleine lumière².

Tout à coup, je n’étais plus là. J’étais partout.³

Je voyais la prairie, les tilleuls, les oiseaux, mais sans l’aide de mes yeux. Ma vision ne partait plus de mes yeux, si je peux dire (4). Je ne savais pas d’où jaillissait cette perception, tout à fait nouvelle pour moi, qui me faisait être partout et en même temps nulle part. Je ne me voyais pas moi-même, c’est-à-dire en chair et en os, mais je savais que j’étais là, présent (5). Aucun son, aucune pensée ne venait à mon esprit, aucune image non plus. (6)

J’expérimentais une paix incommensurable. (7)

Je m’identifiais (8) à chaque brin d’herbe, à chaque caillou du chemin, aux différentes mouvances de l’air. Habitué comme je l’étais à capter l’existence à partir de mon corps, il me semblait étrange – et merveilleux à la fois – de pouvoir la saisir à partir de rien (9).

Car je n’étais qu’un vide qui englobait tout. Une présence sans limites.« 

« Les mouvements du silence. »

Gregorio Manzur

Gregorio Manzur

 

Cordialement

 

0 – Dans l’édition de 2006 chez Albin Michel, ce passage se trouve dans le cinquième chapitre, « L’abbaye au bord de l’eau », dans la partie intitulée « La source éternelle », pages 161 et 162. Je me suis permis de découper cet assez long paragraphe, et de mettre en gras quelques phrases, afin d’améliorer la lisibilité à l’écran.

Les deux journées précédentes – très longues puisque passées au cœur de l’été suédois – ont été respectivement consacrées à de conséquents travaux de jardinage, conserves et bûcheronnage. Ce jour là est un jour de relâche, de détente …

¹ – Marcher, une panacée, qui prépare aux plus belles surprises, aux plus magnifiques ouvertures … Des textes magnifiques sont consacrés à la marche, mais rien ne remplacera jamais l’expérience personnelle. La marche a construit l’être humain et peut continuer de le faire encore  grandir en … marchant consciemment ! N’en croyez surtout pas un traître mot, essayez, allez marcher … sans prendre l’avion au préalable, par pitié !

C’est un peu le même conseil que pour la Vision du Soi selon Douglas Harding : avoir l’audace de faire l’expérience d’abord, et ensuite lire pour vérifier si « les experts ont bien pigé le truc » !

² – D’accord, Gregorio ne se promène pas dans une banlieue industrielle et cette surabondance de beauté naturelle l’aide considérablement à se mettre en (dé)condition. Mais sans aller à l’autre bout du monde – parce que cela contribue très activement à le détruire – chacun peut trouver facilement au moins un arbre, au moins une touffe de (mauvaises …) herbes, au moins quelques merveilleux insectes, … à contempler. La rareté a parfois plus d’effet que la surabondance.

Karkfried Graf Dürckheim, entre autres, a écrit d’utiles réflexions sur la capacité de la nature à nous émerveiller, à nous sortir des limites auxquelles tout un conditionnement social s’efforce assez souvent de nous réduire, à nous éveiller.

³ – « Tout à coup, je n’étais plus là. J’étais partout. » pourrait s’écrire avec plus de précision : « Tout à coup, “je” n’était plus là … », et alors « avoir pour corps l’univers entier » (parole des Upanishads) se révèle comme une évidence. Le lien avec « Vision » est bien sûr immédiat :

« Je découvris instantanément que ce rien, ce trou où aurait dû se trouver une tête, n’était pas une vacuité ordinaire, un simple néant. Au contraire, ce vide était très habité. C’était un vide énorme, rempli à profusion, un vide qui faisait place à tout – au gazon, aux arbres, aux lointaines collines ombragées et, bien au-delà d’elles, aux cimes enneigées semblables à une rangée de nuages anguleux parcourant le bleu du ciel. J’avais perdu une tête et gagné un monde. »

4 – Phrase – et expérience – paradoxale au possible : « Ma vision ne partait plus de mes yeux, si je peux dire. », mais si justement exprimée. C’est bien d’une expérience de « vision » qu’il s’agit, simple, concrète, sensible … et pas du tout pathologique. Mais d’une vision d’abord ancrée – entée – dans la Source, une vision à double sens, la vision du « Grand », infiniment plus vaste, ouverte, précise … que celle du « petit ».

Certains contestent parfois l’importance majeure  accordée à cette fonction dans la Vision du Soi (Vision Sans Tête). On la retrouve pourtant dans la plupart des traditions spirituelles. Cf. notamment : « La grandeur de l’Inde … – Svami Prajnanpad ».

Et pour Douglas comme pour Prajnanpad :

« Voir, ce n’est pas seulement regarder avec ses yeux, mais utiliser tous les sens physiques : toucher, sentir, écouter, goûter. »

5 – « Je ne me voyais pas moi-même, c’est-à-dire en chair et en os, mais je savais que j’étais là, présent. »

Cette expérience-là est peut-être un peu moins justement exprimée que dans la « Vision » de Douglas Harding :

« Et voir quoi ? Deux jambes de pantalon couleur kaki aboutissant à une paire de bottines brunes, des manches kaki amenant de part et d’autre à une paire de mains roses, et un plastron kaki débouchant en haut sur… absolument rien ! Certainement pas une tête.« 

Dans la plupart des situations, toute la partie du corps en-dessous de cette « ligne de base » qui relie une épaule à l’autre reste en effet visible, seule la tête ne l’est pas. Quand on est vraiment « là, présent », on perd une tête … pour gagner instantanément un monde. Mais n’en croyez surtout pas un traître mot, essayez, vérifiez !

6 – « Aucun son, aucune pensée ne venait à mon esprit, aucune image non plus. »  Là, je ne suis pas sûr de bien comprendre. Dans mon expérience, le silence central que Je Suis accueille tous les sons, la transparence centrale que Je Suis accueille toutes les images, l’espace de conscience central que Je Suis accueille toutes les pensées … Tout ce qui se présente est vu avec beaucoup plus d’acuité, d’intensité … tout est infiniment plus net, plus beau.

Mais il est vrai que rien ne « vient à l’esprit ». Le centre vide explose instantanément aux dimensions de l’univers pour accueillir … tout. Tout est là au Centre, tout y a toujours été en réalité. Mais n’en croyez surtout pas un traître mot, essayez, vérifiez !

7 – « J’expérimentais une paix incommensurable. » se relie aussi naturellement à « Vision » :

« En dehors de l’expérience elle-même ne surgissait aucune question, aucune référence, seulement la paix, la joie sereine, et la sensation d’avoir laissé tomber un insupportable fardeau. »

Il apparaît clairement qu’un langage dualiste a bien du mal à exprimer une expérience de non-dualité. En réalité, c’est l’espace d’accueil illimité et inconditionnel qui est notre vraie nature – le contenant ultime – avec ses qualités de paix et de joie, qui expérimente l’éveil – l’évidence et la simplicité de l’éveil – d’un être humain qui jusque là se croyait réduit à un corps & mental.

8 – Il serait là encore plus juste d’écrire « j’étais » que « je m’identifiais ». Ce fameux éveil consiste tout simplement à sortir – enfin – de l’identification au corps & mental – le « corps & âme » étudié par Michel Fromaget – pour revenir à sa réalité d’espace d’accueil illimité et inconditionnel, pour retrouver sa complétude « Corps & Âme – Esprit », ou toute autre dénomination qui vous agrée.

Grâce aux expériences de Vision du Soi selon Douglas Harding, c’est devenu simple, concret, joyeux … Mais n’en croyez surtout pas un traître mot, essayez, vérifiez !

9 – Encore un sacré paradoxe : c’est l’expérience de ce « rien » central, en-deçà de l’espace, du temps et de toute causalité, qui permet de retrouver son véritable « corps »

« Le sage a pour corps l’univers entier. »

Upanishads

« L’univers entier est réellement le corps de l’homme. »

Dôgen Zenji

 

Douglas Harding

&

En fait Gregorio Manzur nous propose avec ces quelques phrases une belle « in-finition » de la méditation :

« Tout à coup, je n’étais plus là. J’étais partout.

J’expérimentais une paix incommensurable.

Car je n’étais qu’un vide qui englobait tout. Une présence sans limites.« 

N’en croyez pas un traître mot, essayez, vérifiez, méditez … !

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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