Une part de ciel – Claudie Gallay

Voici deux extraits du roman de Claudie Gallay, « Une part de ciel », édité chez Actes Sud :

 

UnePartDeCiel« Je me suis vue dans le miroir. Ce n’était pas glorieux. J’ai ouvert grands les yeux. Je connais tous les détails de mon visage, parfois je cherche les liens avec ce que je suis dedans. J’ai approché encore, les cils au ras du reflet. J’ai cherché mon âme. Mon âme, ou quelque chose¹ qui devrait être là, quelque part.

Je me suis rappelé un faux miroir acheté par les filles dans un magasin de farces et attrapes. Elles l’avaient installé dans la salle de bains. Une glace sans tain, quand on se regarde, il n’y a rien², je détestais ça. »

Carole, lundi 10 décembre

[…]

C’était vaste et ça donnait le vertige. On est restés, les yeux dans les étoiles. Des milliards d’étoiles.

« C’est parce qu’ils ont eu peur de l’espace³ que les hommes ont inventé les dieux, ils ont mis du vivant dans les nuages. »

Jean, mercredi 9 janvier

 

 

Cordialement

 

¹ – Lendemain de bringue ! Mais même un matin ordinaire ce n’est pas très glorieux : ce visage, cette chose qui est vue dans le miroir n’est qu’un reflet périphérique, lointain, limité, conditionné, qui vieillit à chaque seconde et qui est promis à la … décomposition. Cette « chose » est peut-être « moi » pour les autres, mais je ne saurai en aucun cas me réduire à ça. L’essentiel n’y est pas.

La bonne nouvelle, c’est que ce miroir, en me montrant très précisément ce que je ne suis pas, me renvoie dans la direction opposée, vers le dedans, à 180° de la direction programmée, tant par mon corps que par le vaste « corps » social. Et Ici au Centre, il n’y a ni mon âme – Cf. à ce sujet les remarquables travaux de Michel Fromaget sur la tripartition anthropologique Corps – Âme – Esprit – ni la moindre « quelque chose ».

² – La vérité sort des blagues des enfants ! Effectivement en regardant Ici au Centre il n’y a « rien », aucune « chose » [no-thing]. On peut commencer par détester cette surprise, mais en y regardant à deux fois, attentivement, nous avons tout à gagner dans la perte du reflet et dans la (re)découverte de l’espace d’accueil, illimité, inconditionnel et éternel que nous sommes vraiment, qui est notre vraie nature.

Pour conformer votre salle de bains au logion quatre de l’Évangile de Thomas :

« Le vieillard n’hésitera pas à interroger l’enfant de sept jours à propos du lieu de la Vie et il vivra. »

… vous pouvez y installer un faux miroir comme celui dont il est question ci-dessus, ou alors, ainsi que le proposait Douglas Harding, un tube pour faire quotidiennement l’expérience du même nom.

Avec un peu de pratique de la Vision du Soi, aucun accessoire n’est même plus nécessaire, juste un peu d’attention. Redisons-le : le miroir est un remarquable outil pour nous montrer clairement qui nous ne sommes pas.

³ – « Peur de l’espace » … peur de ce que nous sommes vraiment, peur de la seule façon d’échapper, entièrement, définitivement, parfaitement à la peur. Cette attitude est à la fois incompréhensible … et quasiment universelle. La spiritualité pourrait n’être considérée que comme une méthode pour apprivoiser l’espace et cette peur de l’espace …

La plupart des êtres humains préfèrent effectivement les « choses » qu’ils pensent pouvoir maîtriser, alors que l’espace exige que nous lâchions prise, que nous nous abandonnions à lui en toute confiance …

Quand l’auteure écrit à propos de son livre :

« Chacun a sa part de ciel, une petite lumière dans la tête. »

… n’est-ce pas également cette peur de l’espace qui s’exprime ?

Non, chacun d’entre nous, dans son absence de tête au Centre, est espace pour le Tout, pour la totalité de l’univers et ses milliards d’étoiles, est l’intégralité de la grande lumière de La Conscience, une et indivisible. Et même si nous vivons des temps d’individualisme forcené et sauvage – le Kali-Yuga – il ne saurait être question Ici de part et de partage :

« Qui a fait de moi un homme de partage ?

… Qui suis-je pour partager ? »

Thomas, logion 72

 

Mais ne croyez surtout pas un traître mot de tout ceci, vérifiez, vérifiez, … !

by-nc-sa

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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7 Responses to Une part de ciel – Claudie Gallay

  1. Nicolas dit :

    Bonjour Jean Marc. Merci encore pour cet article. Je suis régulièrement votre blog. J ai assisté a l un de votre atelier a Lyon. La vision sans tête est une très belle voie. J ai une question : vous parlez de La Conscience. Mon expérience directe me donne l intuition qu il n y a pas une seule conscience mais plusieurs (visuelle, auditive etc mentale…) qui apparaissent en fonction de différentes conditions. Il est clair qu il m est impossible de voir l apparition et la disparition de ces instants de conscience mais je sens profondément que le monde mais aussi la conscience sont impermanents. Cela rejoint l enseignement du Bouddha. Et cette différence avec les autres traditions ou religions peut paraître subtile mais elle m apparaît de plus en plus énorme. Douglas rapproche dans ces
    Livres la vst du dharma. Pourtant dans la voie du Bouddha il n y a pas de primauté donnée à la conscience. Pas d objet, pas de conscience. Pas de conscience, pas d objet. Les deux apparaissent simultanément. Et tout se défait d instant en instant. Quelle est votre avis sur le sujet? D avance merci. Amitiés. Nicolas

    • admin dit :

      Bonjour Nicolas,

      Merci pour ce commentaire qui va sans doute en susciter quelques autres …

      Pouvons-nous dire que La Conscience adopte différents modes – visuel, auditif, … – selon la personne considérée et les conditions dans lesquelles elle se trouve ? Dans ce livre de Claudie Gallay par exemple, Carole et Jean voient le ciel étoilé, écoutent le vent qui transporte les cristaux de neige, perçoivent le froid mordant de l’hiver, etc … Si Carole et Jean cela semble faire deux, c’est seulement en périphérie ! Au centre, dans cet espace d’accueil inconditionnel qui est leur réalité commune, « Cela » qui seul voit, entend, perçoit, … « Cela » ne fait qu’Un. Ou pour être encore plus précis « Cela » se situe dans un espace de non-dualité où il n’est plus possible de compter ni de qualifier. Tout langage, dualiste par nature (la grande poésie mise à part) devient inadapté, quasiment inutile dans cet espace, dans ce non-lieu … Même « Cela » est de trop, même juste « est » est de trop … Mais sans mots comment aurions-nous le plaisir de cet échange ? Lin-Tsi écrit quelque part qu’il faut bien se résoudre à parler malgré tout … C’est pour cette raison que Douglas et la Vision du Soi insistent tant sur les expériences en-deçà du langage.

      Est-il possible de garder la phrase suivante « Il est clair qu il m’est impossible de voir l’apparition et la disparition de ces instants de conscience mais je sens profondément que le monde mais aussi la conscience sont impermanents. » pour un prochain échange ?

      Je ne suis pas certain que Douglas ait tenté de « rapprocher » la Vision du Soi du dharma bouddhiste. En essayant de comprendre la signification profonde de son expérience initiale, « Vision » [article du 12/11/2012], puis en s’efforçant de trouver des moyens habiles (upayas) pour la partager, il a cherché dans divers champs de la recherche humaine, et c’est le ch’an qui lui a permis d’établir les premières correspondances. Le ch’an, ce n’est déjà plus le « pur » bouddhisme du Bouddha, c’est une transition dans un autre univers, y compris linguistique. [Cf. à ce sujet le schéma de Douglas dans l’article du 9/01/2014]. François Julien a écrit des remarques très pertinentes sur le quiproquo initial autour de ce mot de « vide », très différemment compris dans le monde indo-européen et dans le monde chinois. Mais (grâce à Dieu !) l’expérience était suffisamment forte pour « passer » en-deçà des mots.
      Douglas a également trouvé de nombreuses coïncidences avec le soufisme, l’hindouisme, et bien sûr le christianisme.

      A mon avis, il s’agit peut-être moins d’une question de primauté que de priorité. Les sens sont orientés vers ce monde des objets et sont très friands pour « les dix mille choses », et notre société de marché renforce jour après jour cette tendance naturelle, ce penchant fatal. Dans cette direction nous ne trouverons jamais la paix, la joie qui demeure, la libération … Donc inversons notre regard de 180° et … voyons ce qui est ! Ensuite pour tenter de décrire ce qui « est » nous aurons besoin de mots ou de paradoxes … mais nous n’y sommes pas obligés.

      Mon avis est qu’il n’est pas digne de nous (tous) de continuer à entretenir des distinctions au niveau très périphérique et très conditionné du langage : revenons-en à l’expérience immédiate, simple, concrète, joyeuse, … Et choisissons ensuite le moyen de l’évoquer qui nous convient le mieux, en étant parfaitement conscient de son indigence et de sa relativité.

      Amitiés

      Jean-Marc

  2. Nicolas dit :

    Merci de votre retour Jean Marc.
    En effet,je suis bien d accord avec vous. les mots ne sont qu’un pale reflet de la réalité. Mais on n’a que ça…sinon le tête a tête (ou plutôt le tête a espace),une rencontre silencieuse, qui parfois peut être plus efficace que de belles phrases.
    Mon problème est que j ai trop voulu rapprocher la vst du dharma qui m est cher. Et (ce n est que mon avis), ce n est pas possible de les rapprocher.
    S en remettre a l’instant présent ne suffit pas. Comprendre comment fonctionne le monde ou plutôt son monde, ce Corps et ce mental est primordial. A la question « qui suis je? » qui est fortement orienté à trouver quelque chose, je préfère le « qu est ce que c’est », « qu est ce que ce « je » »? Nous ne remettons jamais en cause l existence de ce « je » mais seulement sa nature. On passe d un « je » limité au corps ou dans le corps a un « je » infini, illimité qui contient ce corps. Le corps et le mental sont laissés la bas a la périphérie….Et la seule chose que l on puisse dire est qu ils jaillissent de cette source vide, de ce « je ». Parce que l on n a pas clairement vu le fonctionnement de tout cela. Je pense qu il manque bcp. Comment apparaît cette sensation de « je »? Qu est ce que c est?
    Nous ne sommes pas « un » en substance. Mais en « fonctionnement » oui. Il n y a rien de caché. Pas d arrière plan. Tout est conditionné. Donc tout est vide d existence propre.
    Je ne sais pas si je suis bien clair! 🙂 Bien a vous.

    • admin dit :

      Bonjour Nicolas,

      Concernant votre volonté de rapprocher la Vision du dharma, je vous invite à lire, ou peut-être à relire ce texte de John Toler publié sur volte espace le 18 octobre 2012 : The zen of seeing. (http://volte-espace.fr/the-zen-of-seeing-extraits-john-toler/).
      Impossible de rapprocher des choses qui sont, au fond, parfaitement identiques : avant d’avoir réalisé, au sens le plus fort de ce mot, que nous sommes, d’abord et avant tout, cet Espace d’accueil illimité et inconditionnel, il n’y a pas le moindre début de dharma, de christianisme, d’islam, d’hindouisme, etc … Et je vous invite aussi à continuer de faire cette chose impossible qui consiste à parler de « Cela » !

      Je n’ai pas encore complètement répondu à votre commentaire précédent, et vous m’engagez déjà sur le terrain difficile du « comprendre » … Aie !
      Je vais vous faire un aveu : je ne « comprends » rien à la Vision du Soi, mais je vois très clairement à quel point elle marche bien, dans tous les domaines. « Comprendre », c’est encore vouloir « prendre », pour des tas de « bonnes » raisons et notamment celle de se sécuriser. Mais le sutra 2, 37 de Patanjali donne merveilleusement la clé : « Quand le désir de (com)prendre disparaît, alors les trésors apparaissent. » (http://volte-espace.fr/yoga-sutras-introduction/)

      Je partage votre réticence envers la fameuse question « Qui suis-je ? ». Le « qui » délimite trop fortement le champ dans lequel trouver une réponse. Douglas lui aussi préférait dire « Que suis-je ? », voire « Où suis-je ? »

      « Sensation de « je » … » : aie, de nouveau ! Sentir et comprendre sont des fonctionnements réflexes de notre « body-mind complex », et ils n’attendent pas notre autorisation pour continuer à fonctionner en permanence, plus ou moins en sourdine, plus ou moins efficacement, de manière plus ou moins limitée par toutes sortes de chaînes de causes et d’effets. Mais, globalement, ce ne sont pas des outils aussi fiables que celui de la « simple » Vision, le fait d’ouvrir les yeux et de voir « les choses comme c’est » (Shunryu Suzuki). Là réside le génie de Douglas : revenir à voir, juste voir, voir juste.

      Comme cela fait déjà pas mal, je vais arrêter là. A bientôt.

      Très cordialement.

      Jean-Marc

  3. Nicolas dit :

    Merci pour le texte. Cela ne change pas mon point de vue même si c est l abbé d un centre zen qui parle de la vst. Permettez moi de vous dire que le Soi, notre nature de Bouddha, l état naturel etc…n est pas un arrière plan, un espace d accueil etc…ou se déploie le monde. C est un potentiel a actualiser. C est la cessation de toutes ces perturbations mentale justement. C est la cessation du désir, de la colère etc…dire tout va bien, ils apparaissent dans cet espace d accueil est absurde. S ils continuent a apparaître c est bien qu il y a encore un problème. Le problème justement c est qu aujourd’hui hui on se refuse de comprendre, de voir clairement tout ce qui tourne en sourdine comme vous le dites. De pénétrer tout ça. On met vite ça a distance en se construisant un mirador. Du coup on voit rien. Inverser la flèche de son attention est pour moi simplement s installer dans une attention nue, dans l instant présent. Et ça procure un bien être, un « ptit » samadhi ou la dualité parfois entre sujet et le monde s écroule. Alors on reste avec ca, on ne comprend pas et on dit que notre véritable nature, notre « je », qui est rien, contient le monde. Et puis ça continue a tourner en sourdine : la preuve : cette sensation de je, ce « je suis »( qui pour rappel n’est rien!) qui est tout simplement encore un positionnement, un point de vue qui renaît a chaque instant a cause justement du désir, de l ignorance etc…bref. Il manque bcp dans la spiritualité contemporaine. Je ne cherche pas a vous déstabiliser, je ne cherche pas quelqu un sur qui taper…mais la souffrance reste. Il est bon quelques fois de pousser des gueulantes pour réveiller les gens. J ai été remis a ma place par un ami parce que je partais dans ce genre de discours et heureusement qu il était la. Merci de cet échange. L atelier a lyon reste cependant un bon souvenir.

    • admin dit :

      Bonjour Nicolas,

      Notre échange à distance démontre, s’il en était encore besoin, tout l’intérêt de la rencontre « classique », en présentiel, face à … espace ! Quand les choses commencent à s’embrouiller un peu, à coincer, une expérience permet en général de dépasser ces difficultés inhérentes au langage. Il suffit juste de conclure l’atelier – ce cycle expériences & échanges – par une dernière expérience « sèche », sans recours ultérieur au langage.

      Mais, comme nous sommes à distance, voici donc quelques mots à propos de votre dernier commentaire.

      John Toler, méconnu en France, n’est pas quelqu’un d’ordinaire : débarqué comme GI en 1945 avec les troupes américaines, c’est le premier occidental à devenir abbé d’un monastère zen japonais. Mais c’est moins à son « autorité » que je fais appel qu’à sa sincérité et à son courage de relativiser totalement le prestige du zen.

      L’Espace d’accueil est … suffisamment illimité (!) pour tout accueillir, et notamment tout ce que le « petit », la 3° personne, l’ego, … va lui fournir comme échantillons humains, trop humains. Dans notre époque de grande confusion existe une fâcheuse tendance à confondre spiritualité et développement personnel : il est bien sûr possible et souhaitable d’améliorer ce « petit » ego, mais ne rêvons pas : comme l’exprime si bien le zen, il sera toujours impossible de « polir une brique pour en faire un miroir ». « La cessation de toutes ces perturbations mentales », [citta vritti nirodha, le but du yoga], ne se fera pas là-bas en périphérie, au niveau du « petit » : elle est déjà là, de toute éternité, Ici au Centre dans l’Espace d’accueil. Il « suffit » d’y demeurer, et il en découlera naturellement une « amélioration » durable, toujours relative et fragile, du « petit » ego.

      Ces « problèmes » que vous évoquez sont précieux pour 1) nous rappeler que nous sommes 100 % humains, et 2) pour nous renvoyer vers cet Espace – Claire Lumière du Vide, Royaume, … – que nous sommes aussi à 100 %. Je maintiens que c’est simple, mais je n’ai jamais prétendu que c’était facile. Comme tout ce qui a de la valeur, cela demande de la patience et de la persévérance.
      Je vous souhaite un Noël dans la paix et la joie, c’est-à-dire dans l’Espace d’accueil.

      Très cordialement

      Jean-Marc

  4. nicolas dit :

    Bonjour Jean Marc.
    Pour l’instant, je trouve qu’il manque pas mal. Ce point de vue changera peut-être demain, la « décapitation » n’ayant peut être pas eu lieu encore. Je ne me ferme pas à cette ouverture qui m’apporte je dois le dire une certaine paix. Peut-être resterai-je alors sans point de vue !
    Je vous souhaite aussi de joyeuses fêtes. Et félicitations pour vos efforts à parler de cette voie tout à fait originale.

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