Tout ton ciel en moi écoute le dehors – Rainer Maria Rilke

« Je tourne autour de Dieu, l’antique tour,

je tourne au long des millénaires ;

et je ne sais encore : suis-je faucon, tempête,

ou un immense chant. »

Ainsi parle le moine dans « Le Livre de la vie monastique », et c’est Rilke que l’on entend. Car toute sa vie Rilke a tourné lui aussi autour de Dieu, et toute sa poésie, du « Livre d’heures » aux « Élégies de Duino », ne semble avoir été que sa longue, son obstinée recherche.

Le dieu qu’il a reçu en héritage n’était qu’une caricature modelée par la triste bigoterie de sa mère et la rigidité étouffante de l’École des Cadets. Peu importe pourtant : il appartient à chaque génération de le redécouvrir :

« Personne n’a-t-il donc pensé que la nouvelle loi que nous sommes incapables de créer pourrait commencer chaque jour avec ceux qui sont un nouveau commencement ? Ne sont-ils pas une fois de plus le tout, la création et l’univers ? »

Un monde est mort avec toutes ses certitudes, avec ses conventions et son imagerie, et tout est à reconstruire, mais rien n’est perdu.

« Je vis, dit le moine (et c’est bien sûr Rilke qui parle), exactement quand s’éloigne ce siècle.

On sent le vent d’une grande feuille

que Dieu et toi et moi avons écrite

et qui là-haut se tourne entre des mains inconnues. »

En rien pourtant le moine ne se laisse détourner de sa tâche, tout humble et prosaïque.

« Toi, voisin Dieu, si bien des fois durant la longue nuit

je te dérange en cognant fort –

c’est que je t’entends à peine respirer

[…] J’écoute sans cesse. Fais un petit signe,

 Je suis tout près. »

Veiller, écouter, telle est son continuel exercice. Car ce n’est pas une entité abstraite, ce n’est pas un être lointain qu’il cherche. Mais quelqu’un qui lui est plus proche, plus intime que lui-même. Ce n’est pas le haut personnage appris au catéchisme ni le rude justicier imposé par le destin.

« Tu n’es plus au centre de ta gloire,

[…] tu habites ta toute dernière demeure.

Tout ton ciel en moi écoute le dehors. »

Comme le moine du Livre de la vie monastique, Rilke ne cessera d’écouter le ciel en lui et de laisser le ciel écouter en lui le dehors : c’est le sens de ce terme de Weltinnenraum qu’il reprendra à la fin de sa vie : l’ »espace intérieur du monde ». Ce lieu où le ciel rentre en lui-même pour mieux s’écouter. Cette ruche que chaque jour enrichissent ces « abeilles de l’invisible » que nous sommes.

« Que feras-tu, Dieu, si je meurs ? s’interrogeait le moine

 Je suis ta cruche (si je me brise ?)»

Nourrie de la profonde méditation du Livre de la vie monastique – qu’elle cite dans son journal plus souvent qu’aucun autre livre –, Etty Hillesum ajoutait :

« C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. »

La Lettre du Lac Noir N° 7  – Octobre 2019

 

Cordialement

 

J’avais écrit précédemment mon admiration & ma gratitude pour les éditions Arfuyen dans un billet présentant « La Lettre du Lac Noir ». Comme j’aime aussi beaucoup les écrits de Rainer Maria Rilke, je n’ai pas hésité longtemps à relayer cette Lettre du Lac Noir N° 7.

Il y aurait bien des commentaires à écrire sur ce qui précède et ce qui suit … Mieux vaut utiliser son temps disponible à (re)lire du Rilke et à pratiquer la Vision du Soi selon Douglas Harding. Cette deuxième activité permet de constater par l’expérience à quel point l’expert en humanité & divinité qu’était Rilke « avait pigé le truc ». Vérifiez …

Permettez-moi juste d’écrire ici à quel point cet « espace intérieur du monde » (Weltinnenraum), ce « lieu où le ciel rentre en lui-même pour mieux s’écouter » est proche – pour ne pas dire identique – de la carte dessinée ci-dessous, « Mon, ton, son, notre … autoportrait ». Vérifiez …

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Cf. aussi « Ainsi parlait Rainer Maria Rilke » :

« Ce 14e volume de la collection Ainsi parlait est consacré à un auteur qui correspond mieux qu’aucun autre à l’esprit d’une collection de « Dits et maximes de vie » : car Rilke est bien plus qu’un écrivain ou un poète, sa méditation va si profond qu’elle constitue pour nombre de ses lecteurs une véritable sagesse de vie.

Comment accéder pleinement à cette si particulière « sagesse » ? Car loin de se résumer aux fameuses Lettres à un jeune poète, l’œuvre de Rilke est vaste et diversifiée, et son abondante correspondance recèle des trésors. Présentés dans l’ordre chronologique de leur date de publication (ou, pour les lettres, de leur envoi), les fragments ici reproduits renvoient à l’ensemble de l’œuvre de Rilke et permettent de comprendre cet itinéraire prodigieux. »

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« C’est le Rilke préoccupé de spiritualité et d’éthique qui est ici traduit par Gérard Pfister, qui consacre également une préface émouvante et profonde à ce recueil. Il nous rappelle l’engagement moral du poète tout au long de sa vie, son choix de solitude et de travail, ses difficultés de création et le jaillissement des Élégies de Duino ou des Sonnets à Orphée … »

La lecture d’Isabelle Baladine Howald

&

« Derrière le dandy courtois, l’élégant, distant et tolérant névrosé qui pond de virtuoses lettres de condoléances (que la mort rêverait d’apprendre à lire), on devine chez Rilke, disait Jaccottet, « une nécessité aussi dure que celle qui fait errer une bête près de mettre bas en quête d’un gîte propice » (comme l’avoue Rilke au fragment 43).

Ce petit livre de très brefs morceaux (chronologiquement) choisis et traduits par G. Pfister l’illustre remarquablement : la précise et périlleuse mission de l’homme est, pour Rilke, d’élargir l’Invisible ici-bas. Élargir le visible, la technique et le jeu le font déjà, sans profit essentiel. Mais l’invisible (dont la pensée humaine n’est qu’un élément, un départ local) est bien à déployer et élargir, estime Rilke, ici-bas : transférer l’invisible dans un au-delà, par principe plus invisible que nous, qui n’en aurait cure, est vain.

Trois passages ici le disent : « Pas d’attente d’un autre monde, pas de regard vers l’au-delà, / seul le désir de ne pas profaner la mort/ et de s’exercer humblement au terrestre / pour n’être plus neuf entre ses mains » (fr.17) « Cette exploitation croissante de la vie, n’est-elle pas la conséquence d’une dépréciation de l’Ici-Bas qui dure depuis des siècles ? Quelle folie de nous détourner vers un Au-delà, alors que nous sommes ici pressés de toutes parts de tâches et d’attentes et d’avenirs ! Quelle imposture de confisquer les images de l’extase d’Ici-Bas pour les marchander au ciel, derrière notre dos ! » (fr.156). « … il s’agit d’intégrer tout le visible et le tangible d’ici dans un cercle plus vaste, dans le plus vaste cercle. Non pas dans un au-delà dont l’ombre enténèbre la terre, mais dans un tout, dans le Tout » (fr.209).

À cet effet, pourtant, ni la nature, ni à proprement dit l’art, n’aideront. La nature parce qu’elle travaille devant nous et en nous, mais non pour nous. Elle n’est qu’un modèle qui s’ignore, un summum innocent – trouble modèle de beauté comme une Vénus aveugle, d’horreur comme un témoin sourd-muet […] Mais même le visible et le tangible haut-de-gamme, c’est-à-dire le sensible prestigieux que l’art élabore, fait comme obstacle à la fluide et indéfinie ouverture requise. L’art n’est pas du tout là pour multiplier les artistes (fr.152) ni produire ces choses supérieures que seraient les œuvres d’art (telles sont en réalité les machines, fr.178), mais la parole poétique ne nomme les choses que pour les rendre à elles-mêmes, et ne nous inscrit dans le monde que pour nous y dissoudre. Nous intégrer à ce qui nous dépasse, voilà pour Rilke la tâche spirituelle de l’art, et non pas nous cloîtrer dans de l’indépassable.

Il y a pour cela deux moyens infaillibles d’échouer : la violence et la foi (y compris la foi de la psychanalyse dans la refonte rationnelle du moi malade). D’une part, en parvenant à écarter tous ceux qui les feraient disparaître, les violents ne peuvent qu’échouer à recevoir ce qui leur apparaît (le violent ignorera toujours que la force a tort de se donner raison) : « Nous les violents, nous durons plus longtemps. / Mais quand, dans quelle vie entre toutes, / sommes-nous enfin ouverts et recevants ? » (fr.182).

D’autre part, la foi (qui s’efforce d’aimer ce en quoi il faut croire) est un contresens, même spirituel : l’unique travail artistique et religieux, chez Rilke, consiste à aimer (et faire aimer) l’énigme, ce qui requiert cette « direction pour le cœur » : ne croire au divin que là où notre amour en dispose. Même sans ordre. « La foi ! Cela n’existe pas, oserais-je presque dire ! Seul existe l’amour. Forcer le cœur à tenir pour vrai ceci ou cela – ce qu’on appelle d’ordinaire la foi – cela n’a aucun sens. Il faut d’abord en quelque lieu trouver Dieu, avoir l’expérience de lui comme tellement infiniment, tellement absolument, tellement immensément disponible–, après cela, que ce qu’on saisit de lui soit crainte, étonnement, stupeur ou pour finir amour, cela n’a guère d’importance » (fr.147).

« La psychanalyse est une aide pour moi trop radicale : elle aide une fois pour toutes, elle fait le ménage. Me retrouver un jour nettoyé de cette manière me laisserait sans doute moins de chances encore que mon désordre » (fr.118). La violence, qui fait mourir arbitrairement quelque chose en quelqu’un, et la foi qui l’y fait vivre illusoirement, passent l’une et l’autre à côté de la substance de la mort – qu’amour et travail, au contraire, fréquentent et cultivent.

Le lien entre amour et mort est, on le sait, le plus puissant chez Rilke : d’abord, dit-il (fr.191), à qui donc la mort pourrait-elle confier l’être qu’elle abolit sinon au cœur qui l’a aimé, c’est-à-dire qui l’a voulu silencieusement pour toujours ? Ensuite, puisque notre seule certitude est de mourir, rien ne nous est plus fidèle que notre mort : aucune de nos foucades, passes et pirouettes (fr.194) ne la découragera de nous atteindre (que rien de réel ne puisse semer pour toujours la mort, voilà le réel). Enfin, l’âme humaine est équipée d’origine pour traverser ce qui la nie ; puisque, disait Aristote, l’âme est d’une certaine façon toutes choses (qu’elle considère à loisir), et puisque qui peut le plus peut le moins, toute âme, même meurtrie ou traquée, peut toujours être et assimiler les rares choses qui la confirment. « Il n’est personne dans le monde dont la situation soit telle qu’elle ne puisse tourner au profit particulier de son âme »  (fr.202).

Le lien entre travail et mort, enfin, est – dans ce florilège sobre et intelligent – partout suggéré : le travail fait se déplacer la force de vivre dans le monde et en l’être mortel lui-même : il est l’activité de vie qui structure le vivable (comme l’amour le mûrissable) et fédère les initiatives (les métamorphoses inspirées) des hommes : « Il n’y a rien de plus heureux que le travail, et l’amour, du fait même qu’il est l’extrême bonheur, ne peut être rien d’autre que travail » (fr.63).

« Tous les discours ne sont que malentendu. Il n’y a de compréhension qu’à l’intérieur du travail » (fr.77). Là où la vie fait des réponses ambiguës (puisqu’elle travaille toujours en même temps pour un être et pour le monde), la mort – assure Rilke – ne sait dire que oui ; mais c’est un oui devant l’éternel seulement, c’est-à-dire devant ce qui n’a jamais à durer pour être toujours : « La vie dit toujours à la fois oui et non. La mort, elle (je vous conjure de le croire) est la seule qui-dise-toujours-oui (= der Eigentliche Ja-Sager). Elle ne dit que cela : Oui. Devant l’éternité » (fr.195).

Ce qu’on découvre ici de Rilke, grâce à ce précieux petit livre, qui ne cache du personnage ni la passivité sociale (un migrateur égaré devenu vagabond, et un vagabond fluent et influent que s’arrachent les douairières), ni la régressivité (le poète ne semble arpenter le réel qu’en parcourant en marche arrière sa fuite même de lui), c’est le prodigieux chant de son esprit, l’indétectable souffle de cette pensée « qui aura fait tourner la barque sans toucher terre » (Jaccottet). […]

La lecture de Marc Wetzel

&

Site de la Fondation Rilke

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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