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S’émerveiller de l’arrivée du printemps – Olivier Rey

« S’émerveiller de l’arrivée du printemps : le conseil d’Orwell en temps d’épreuve » (0)

« Les voies respiratoires ne sont pas les seules à être gravement menacées par la propagation du coronavirus.

L’esprit est également touché¹ : depuis que l’épidémie sévit, la survie biologique a pris le pas sur n’importe quelle autre considération, et tout intérêt pour ce qui n’est pas le coronavirus semble avoir disparu. Il paraît que, du fait du confinement, le temps passé devant la télévision ou sur les sites d’information n’a jamais été aussi élevé, mais partout, tout le temps, il n’est question, obsessionnellement, que du Covid-19².

Le rétrécissement de l’horizon à un sujet unique a quelque chose d’inquiétant. Quelques personnes expriment leur crainte que les mesures exceptionnelles prises pour faire face à la crise permettent à la classe dirigeante d’accroître durablement ses moyens de contrôle et de coercition sur la population. La crainte est d’autant plus fondée qu’en laissant le monde se résumer au coronavirus, en laissant notre pensée être obnubilée par ce seul sujet, nous devenons déjà ces êtres unidimensionnels, “propagandés”, qui appellent la dictature comme les pots attendent leur couvercle.³

On admettra qu’en fait de guerre, la Seconde Guerre mondiale fut d’une autre ampleur que l’actuelle lutte contre le coronavirus. George Orwell ne s’en permit pas moins, début 1944, dans une chronique de l’hebdomadaire socialiste Tribune, d’entretenir ses lecteurs de jardinage.

“Le fait est, écrit-il, que nous vivons en un temps où les raisons de se réjouir ne sont pas nombreuses. Mais j’aime faire l’éloge des choses, quand il y a quelque chose à louer, et je voudrais écrire quelques lignes […] à la louange des roses de chez Woolworth.” (4)

Suit une évocation des bonheurs que lui ont valus, avant la guerre, ses cultures de rosiers, achetés pour la modique somme de six pence dans les rayons du grand magasin.

George Orwell – 25/06/1903 & 21/01/1950

Des lettres de protestation furent envoyées au journal : elles reprochaient à Orwell de flatter, avec ses roses, un sentimentalisme bourgeois, ou de détourner, en orientant le regard vers la nature, l’énergie qui aurait dû entièrement s’investir dans les luttes politiques. En réalité, l’évocation d’un rosier grimpant qui se couvre, chaque année, d’une multitude de magnifiques petites fleurs blanches à cœur jaune, n’était pas dépourvue chez Orwell de sens politique.

Être attentif à la végétation, s’en soucier, c’est en effet ménager au sein de son existence un domaine qui échappe aux passions massifiantes. Si les Allemands avaient eu autant de goût que les Anglais pour le jardinage, sans doute auraient-ils été moins disponibles pour les congrès de Nuremberg, et ne se seraient-ils pas laissé “encamarader” dans le national-socialisme hitlérien. (5)

Au lendemain de la guerre, Orwell récidiva en publiant un article qui commence ainsi :

“Précédant l’hirondelle, précédant la jonquille et peu après le perce-neige, le crapaud ordinaire salue l’arrivée du printemps à sa manière : il s’extrait d’un trou dans le sol, où il est resté enterré depuis l’automne précédent, puis rampe aussi vite que possible vers le point d’eau le plus proche.”

Vient ensuite une description de la vie du crapaud – cet animal qui, “contrairement à l’alouette et à la primevère, a rarement reçu la faveur des poètes”.

Orwell sait qu’une fois de plus, des lecteurs progressistes lui feront grief de s’émerveiller devant un humble batracien, quand toutes ses pensées devraient aller à la défense de la classe ouvrière. À quoi il répond : à quoi bon lutter pour améliorer les choses si, dans la lutte, on désapprend à aimer le monde ?

“Certes, nous devons être mécontents, et ne pas nous satisfaire du moindre mal. Et pourtant, si nous étouffons tout le plaisir que nous procure le processus même de la vie, quel type d’avenir nous préparons-nous ? Si un homme ne peut prendre plaisir au retour du printemps, pourquoi devrait-il être heureux dans une Utopie qui circonscrit le travail ? Que fera-t-il du temps de loisir que lui accordera la machine ?”

Aujourd’hui, nous pourrions demander : à quoi bon lutter pour “sauver des vies”, si ces vies deviennent indifférentes au retour du printemps ?

Des lecteurs prompts à l’injure (la lecture des commentaires en ligne des articles montre qu’il en existe) m’accuseront de tenir ces propos confortablement installé dans quelque résidence secondaire à la campagne et, ce faisant, d’oublier tous ceux qui n’ont pas cette chance. Eh bien non. Je n’ai pas de résidence secondaire, et quant à mes conditions de confinement, je les qualifierais d’“intermédiaires” : à Nantes, dans un quartier de maisons disparates qui, progressivement, sont détruites pour laisser place à des immeubles (“densification urbaine” oblige) d’allure aussi rébarbative que leurs noms sont ronflants — “Les Terrasses de Saint-Félix”, “Élégance”, “Villa céleste” …

Je ne me plains pas : par la fenêtre, je vois un couple de pies sautiller sur un carré de pelouse, un vieux cerisier à demi ruiné par une tempête qui, dans son grand âge, trouve encore les moyens de fleurir sa moitié subsistante. Lorsque je vais faire des courses à l’Unico du rond-point de Rennes, je vois les chênes fastigiés de la rue Paul-Bellamy se couvrir d’une verdure toute neuve, et les rares voitures n’empuantissent pas trop l’air léger.

Orwell le remarquait :

“Même dans la plus sordide des rues, l’arrivée du printemps se manifestera d’une façon ou d’une autre, qu’il s’agisse seulement d’un ciel bleu plus clair entre les conduits de cheminée ou du vert éclatant d’un sureau qui bourgeonne sur un site bombardé. […] même les rues étroites et lugubres autour de la banque d’Angleterre ne semblent tout à fait en mesure de le chasser. Il s’immisce partout, comme l’un de ces nouveaux gaz toxiques qui traversent tous les filtres.”

À titre personnel, j’ai de quoi être inquiet : ma mère est malade, l’opération qu’elle devait subir a été reportée à … on ne sait quand, parce qu’il n’y en a plus que pour le coronavirus. Il n’empêche : le printemps est là. Et il mérite d’être accueilli avec joie et gratitude. Le printemps nous invite à nous réjouir non pas seulement d’être en vie, mais d’être au monde. J’entends beaucoup de personnes affirmer que la crise passée, il sera impossible de recommencer comme avant. Cela étant, chacun semble se faire son idée bien à lui sur les leçons à tirer de l’événement et sur les changements qui doivent intervenir.

Il y a les partisans des “circuits courts”, les partisans d’un retour à la nation, les partisans d’une Europe élargie (eux ne chôment jamais : le 24 mars la procédure d’adhésion de l’Albanie et de la Macédoine du Nord a été lancée), les animalistes qui réclament une interdiction du commerce des animaux … En bref, chacun voit l’après-coronavirus à sa manière.

Un point me semble clair : pour avoir une chance que l’après soit meilleur que l’avant, il faudrait, pendant, préserver, cultiver et même développer sa faculté à s’intéresser au monde dans son infinie variété. Le corona à picots, sans doute – mais pas seulement. Par exemple, il serait bon que nous demeurions capables d’apprécier les changements de saison. »

Olivier Rey

06 avril 2020

 

Cordialement

 

0 – Ce qu’écrit Olivier Rey est très généralement de grande qualité. Je ne suis pas sur que ce soit mieux à sa place & mieux compris dans « Le Figaro » que partout ailleurs, mais l’essentiel est qu’il puisse s’exprimer. Ce journal n’offre pas l’accès à la totalité de l’article. Je l’ai découvert sur un autre site auquel je préfère ne pas faire de publicité …

J’apprécie le peu que j’ai lu de ce qu’ont écrit Orwell et Olivier Rey, et il se trouve que quelques citations de cet article recoupent celle du billet intitulé : « Quelques réflexions sur le crapaud ordinaire ». Il se trouve aussi que cette éclosion du printemps 2020 m’est apparue encore plus miraculeuse & nécessaire que d’habitude en cette période de « confinement ». Et ce même si « je ne suis pas confiné » !

¹ – Après avoir écrit mon admiration, me voilà obligé d’exprimer mon désaccord : non, « l’esprit » n’est pas touché. L’esprit au sens véritable de troisième terme de la conception anthropologique « Corps & Âme – Esprit » ne saurait l’être. Jamais au grand jamais. Seul le mental (conscient & inconscient), que Michel Fromaget nomme « âme » dans le prolongement de la tradition, a bien sûr été affecté, plus ou moins selon les individus, ce qui accentuera sans doute encore un peu plus le désordre (inconscient & conscient) de notre époque moderne.

« La survie biologique », celle du complexe corps & mental (« corps & âme ») a effectivement encore plus « pris le pas sur n’importe quelle autre considération » que d’habitude. Espérons que la pandémie de Covid-19 ait également suscité chez le plus grand nombre possible de « happy few » l’idée & le désir d’aller voir du coté de l’Esprit …

L’Esprit est bien sûr espace d’accueil pour tout, et donc pour toutes les saisons, mais il me semble avoir une connexion particulièrement heureuse avec le printemps.

² – Nous n’avons effectivement pas eu la chance que la pandémie coupe ces « chaînes » là … Dans un vieil article, Jacques Vigne relatait les effets éminemment positifs induits sur la société par une grève dure et longue du secteur de la presse aux États-Unis … Je vais essayer de vous le retrouver.

Espérons que cette intoxication obsessionnelle ait également suscité chez le plus grand nombre possible de « happy few » l’idée & le désir de se libérer de « l’information », d’admirer l’éclosion du printemps, d’aller voir du coté de l’Esprit …

³ – La seule alternative à ce « rétrécissement de l’horizon à un sujet unique … la survie biologique »« le seul espoir » – c’est de réaliser notre vraie nature d’espace d’accueil illimité & inconditionnel. L’Esprit si ce vocable vous agrée. Comme le (désastreux) triomphe de la dictature unidimensionnelle « corps & mental » est d’ores et déjà pratiquement complet, il est on ne peut plus nécessaire d’avoir recours sans tarder à des moyens très puissants pour l’éviter. Je n’en connais pas de meilleur que « l’entrée principale » de la Vision du Soi selon Douglas Harding.

La « dictature » constitue le destin d’un être « corps & mental » comme la liberté est celui d’un être « Corps & Mental – Esprit ». Considérable proposition qu’il conviendrait d’avoir l’audace de vérifier soigneusement !

4 – Plus que « l’éloge des choses », ne conviendrait-il pas de célébrer la réalité de cette « Non-chose » centrale vers laquelle toutes les choses périphériques nous renvoient ? La rose, l’arbre, l’oiseau, le nuage, … ne sont que de merveilleuses occasions de fêter l’asymétrie. Pourquoi autant négliger cette source de joie ?

Ce que menacent toutes les dictatures, et la dictature économique actuelle plus que toutes les autres, c’est la possibilité d’accès au Centre, au « Je Suis ». Seul un accès – simple, concret, joyeux – peut nous débarrasser de cette contrefaçon de société, cette mortifère dissociété.

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! »

Georges Bernanos

La France contre les robots, VI

Pléiade Essais et écrits de combat tome II, 1995, p. 1025

5 – Pas si fréquente cette critique d’une « camaraderie » qui peut conduire aux pires dérives « massifiantes ». Elle a été particulièrement bien décrite par Sebastian Haffner dans « Histoire d’un allemand ».

Alain Finkielkraut consacre au témoignage de Haffner un chapitre important dans son essai « Un cœur intelligent » (« L’encamaradement des hommes »), Éd. Folio, 2010.

&

Pour soutenir votre libraire préféré, durement éprouvé par le confinement, commandez sans tarder la magnifique biographie d ‘« Orwell » en bande dessinée.

 

Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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