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Rien d’important … – Jacques Ellul

Rien d’important

“Je n’ai rien écrit pendant ce combat d’ombres que représentait la « campagne présidentielle » entre les « quatre grands », car aucun ne me semblait aborder les trois problèmes vraiment fondamentaux auxquels notre monde est en proie. Bien sûr, on discutait de questions conjoncturelles comme le chômage et la crise économique, mais de telle façon que l’on est assuré que ni l’un ni l’autre ne pourraient rien y répondre. Et je ne peux qu’attendre et prédire d’amers réveils pour ceux qui délirent d’enthousiasme parce que l’on a changé de président. Le socialisme (lequel ?) au pouvoir me paraît radicalement impuissant à remettre sur pied une société, une civilisation mises en question par ces trois questions de fond. (0)

  1. Le rapport Nord-Sud, ou nations développées-nations du tiers-monde. Il faudrait une mutation économique interne, une orientation vers une réduction de la consommation, vers une production pour les peuples sous-développés, une aide à leur développement sans contrepartie, pour aider à un démarrage humain et économique de ces peuples. Nous avons eu droit à de vagues généralités, à de brumeuses bonnes intentions ;¹
  2. La croissance exorbitante de l’État-nation bureaucratique. Ici encore, les socialistes ont benoîtement parlé de régionalisation, de décentralisation. Mais rien de précis, rien de radical. Le président est un jacobin. Il n’y a aucune chance pour que les autonomies régionales soient acquises (1), ni pour une autogestion administrative locale, ni pour la suppression des ministres dirigeant ce qui devrait être des corps autonomes comme la justice et l’université, ni pour une complète régionalisation économique et fiscale ; au contraire, on annonce (pour résoudre le chômage) 200 000 fonctionnaires nouveaux, c’est merveilleux pour réduire l’appareil bureaucratique ! On proclame les nationalisations, ce qui en langage clair veut dire étatisation, c’est-à-dire croissance encore de cet organisme fabuleux, de ses corps de techniciens, de contrôleurs, etc.²
  3. La mise en question décisive de notre civilisation par la croissance industrielle indéfinie, avec son accompagnement immanquable de pollution, de déchets, de réduction des entreprises secondaires, d’urbanisation, de production en série, etc. Va-t-on changer ? Rien. Là encore, le plus vague, le plus flou. D’incertaines promesses au sujet du nucléaire ; cependant, on continuera le surrégénérateur (mais on sait que, quand on s’engage dans cette filière, il faut continuer : il y en aura d’autres), et on promet de s’arrêter aux programmes déjà en cours, mais à quel stade ? Et la ferme décision, à cause de la croissance du chômage, de continuer la croissance. C’est ici que tout se décide. Une croissance plus forte, a dit le président. Et c’est la sottise majeure. Depuis un demi-siècle bientôt, on cherche à faire la prouesse de la croissance plus forte. Il faut bien pour le discours démagogique ; évidemment, aucun président ne sera élu s’il annonce une vie ascétique, une réduction de la consommation, mais une orientation vers la qualité de la vie : parce que la qualité de la vie est rigoureusement contradictoire avec l’accroissement de la production industrielle et l’industrialisation de l’agriculture.³

Ainsi rien de fondamental dans les tendances de notre société ne sera modifié. (4) La lutte contre le chômage est la priorité des priorités, je ne sous-estime pas du tout la gravité du problème, je le crois même tellement grave qu’il implique, à mes yeux, un changement radical de toutes les structures et de toutes les conceptions de la société actuelle, dont ni les socialistes ni les communistes n’ont la moindre idée.

Car que nous propose-t-on ? des nationalisations ? des créations d’emplois de fonctionnaires ? ce qui est ridicule. Et puis, disions-nous, la relance de l’économie. Mot magique. (5) Mais selon quelle méthode ? la croissance du pouvoir d’achat ! On croit rêver. Voilà donc reparue la plus vieille recette, déjà appliquée plusieurs fois, exprimant d’ailleurs une pensée tout à fait classique : si les gens ont beaucoup d’argent, ils achètent ; s’ils achètent, il faut produire… C’est merveilleux ! Ça a raté chaque fois. Ça a produit uniquement de l’inflation (2). Et vous espérez vraiment relancer l’économie en menaçant les grandes entreprises de nationalisation, en augmentant les salaires et en bloquant les prix ? (6)

Et nous ne sommes pas au bout de nos peines. J’ai vu dans les promesses du président d’innombrables contradictions ! (7) Il faut augmenter la croissance. Bien. Cependant, il faudrait réduire la production d’électricité nucléaire. (8) Alors ? augmenter sans consommer plus d’énergie ? Car on sait que les nouvelles sources d’énergies douces ne seront importantes qu’en 1985 au plus tôt. De même, augmenter la croissance… tout en réduisant le nombre d’heures de travail (avant d’avoir largement, énormément automatisé et informatisé les usines ?), tout en augmentant les salaires et en augmentant les charges des entreprises… C’est à rêver.

Dans six mois, il ne subsistera pas grand-chose des promesses électorales, parce que nous n’avons jamais été en présence d’un véritable plan cohérent, pensé, fondé en théorie et correspondant à une nouvelle compréhension des réalités du monde moderne, ce qui, il faut le dire, impliquerait une aventure de toute la société que l’on ne pouvait pas proposer pour se faire élire. Il s’est agi d’un catalogue de mesures disparates, correspondant à une analyse anticapitaliste bonne pour 1930. Rien d’important, vous dis-je, ne s’est passé le 10 mai 1981.(9)

Notes

1. Je revois sa face convulsée, à la TV en mai 1968, interpellant de Gaulle en hurlant : « Qu’avez-vous fait de l’État ? » L’État, suprême valeur !

2. Il est vrai que l’on a promis qu’il n’y aurait pas d’inflation, mais, une fois épuisées les réserves accumulées par le précédent gouvernement, on n’a pas dit comment on ferait !

Jacques Ellul

Le Monde, 27 mai 1981

(Deux semaines après l’élection de François Mitterrand
à l’élection présidentielle)

Cordialement

 

0 – J’ai grand plaisir à partager ce texte vieux de quarante et un ans et néanmoins essentiel, que l’on devrait à mon humble avis rééditer & méditer sérieusement (au sens occidental du terme) au lendemain de chaque nouveau deuxième tour de l’élection présidentielle. Il n’est pas si facile à retrouver dans l’océan du wouèbe et donc un grand merci aux Amis de Bartleby.

Ce texte date, certes, mais le recul permet de constater à quel point l’essentiel du débat (combat …) politique officiel consiste à dissimuler les véritables enjeux et à différer les indispensables transformations … « D’amers réveils » sont effectivement non pas à prévoir, mais d’ores et déjà programmés. D’autant plus qu’en 1981 il était encore assez peu question des limites à la croissance dans le débat politique français : le rapport Meadows date pourtant de 1972 … tout comme son édition française chez Fayard ! Trois mises à jour en langue anglaise et deux en langue française plus tard – 50 ans tout rond – la prise en compte sérieuse de l’importance & l’urgence des problèmes écologiques n’est toujours pas la priorité n° 1 …

Petit rappel : Jacques Ellul a souvent été traité de Cassandre : cette dernière disait toujours la vérité – présente & à venir – et n’était jamais crue …

Les « quatre grands » de 1981 étaient François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac et Georges Marchais. Le cinquième, Coluche était sans doute le seul qui avait le sens de la « véritable grandeur », mais il a été contraint de renoncer à sa candidature …

« Homme politique c’est pas difficile : cinq ans de droit … et tout le reste de travers. »

¹ – « Le rapport Nord-Sud » est toujours bien présent en 2022. Des êtres humains du « Sud » cherchant à survivre ou à vivre plus décemment tentent de rejoindre un « Nord » qui, globalement ne veut plus d’eux … Nous restons toujours très loin « d’une aide à leur développement sans contrepartie », et les difficultés ne cessent de s’aggraver avec le dérèglement climatique, l’épuisement des ressources, l’instabilité politique, la surpopulation, les crises sanitaires, …

² – « L’État-nation bureaucratique » étend sans cesse son champ d’intervention et prétend décider de tout comme vient encore de le démontrer la gestion scandaleuse de la pandémie de Covid-19. Son empire englobe désormais la sphère de l’intime et de la santé, ce que l’on doit penser … Big mother is watching you ! Cela coûte « un pognon de dingue » et s’avère au mieux inefficace, au pire contre-productif.

L’ancien & nouveau président est « en même temps » jacobin (dans sa pratique) et girondin (pour ses promesses). Il n’y a effectivement guère de « chance pour que les autonomies régionales soient acquises ». Vu l’ampleur des difficultés de tous ordres, il y aurait pourtant urgence à prendre enfin au sérieux cette lumineuse observation de Leopold Kohr :

« Chaque fois que quelque chose va mal, quelque chose est trop gros. »

« L’État-nation bureaucratique » – obèse – ne lâchera pas une once de pouvoir autrement que forcé, lorsque le chaos formant système l’y aura contraint. Attention, je ne suis pas en train de prôner ici le « dégraissage du mammouth », mais de signaler l’importance d’une décentralisation aussi poussée que possible. Face au désordre, c’est la commune qui devient l’échelon le plus pertinent.

³ – « La mise en question décisive de notre civilisation par la croissance industrielle indéfinie »

C’est effectivement une question qui dépasse infiniment notre tout petit hexagone :

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

Paul Valéry

La Crise de l’esprit (1919)

Le système technicien dans ses diverses variantes économico-politiques va-t-il être capable de changer radicalement de cap avant de … dérailler pour de bon ?

4 – Cinq « tendances de notre société » – majeures – ont été soulignées & étudiées par Pierre Thuillier dans « La Grande Implosion ». Un livre de 1995 qui n’a rien perdu de son actualité … malheureusement ! Pour mémoire ce livre étudie « Homo Urbanus, Homo Economicus, Homo Corruptus, Homo Technicus et Homo Scientificus ».

5 – Volte-espace a déjà évoqué une « relance de l’économie » assez particulière !

6 – Le président Ma€ron propose des moyens totalement contraires à ceux que Mitterrand avait mis en œuvre – quelques mois seulement – mais le cap demeure résolument identique : la croissance du PIB … En (in)digne successeur de cet autre disciple de Machiavel, il mettra en œuvre ce que bon lui semble et ce qui sera conforme à ses intérêts et à ceux de ses amis … Nous disposions pourtant, très tôt, de « l’avertissement du Président ». Nous n’avons guère tiré de leçons de ce travail de Marie Balmary.

7 – La campagne électorale présidentielle 2022 n’est pas en reste … Elle a été largement perturbée par la Covid-19 et la guerre en Ukraine, certes … Mais comment ne pas lire derrière ce « Nous tous », si contraire au bilan du quinquennat précédent, un « Moi d’abord » jupitérien en diable, toujours doublé d’un « Je ne souffre pas d’opposition » ? Ces « innombrables contradictions » s’enracinent dans l’être même de M. Ma€ron – idolâtre de lui-même et du marché – plus encore que dans sa pratique délétère du « en même temps ». Effectivement, « nous ne sommes pas au bout de nos peines » …’

8 – Pour rester « optimiste », disons qu’il n’y aura pas de réduction significative de « la production d’électricité nucléaire » sans nouvel accident grave ; et en Ukraine on ne doit plus en être très loin … Le nucléaire s’avère peut-être nécessaire à la transition énergétique … – je ne sais plus vraiment – mais je suis certain qu’il ne sauvera pas le climat. Il n’est sans doute pas inutile de replacer ce débat en termes de « salut ou damnation » ; c’est sans doute la seule façon d’espérer un (relativement) rapide « Adieu au nucléaire ».

9 – Fourre-tout « anticapitaliste » en 1981 et fourre-tout capitaliste lors du deuxième tour 2022. Alors qu’il conviendrait plutôt désormais, pour éviter que le monde ne se défasse, de « détruire le capitalisme » … (Ne vous arrêtez pas à la violence de l’expression, allez lire ce texte).

Le dérèglement climatique et l’épuisement des ressources sont les incontournables « réalités du monde moderne » que tout (ir)responsable politique préfère soigneusement éviter d’aborder de front jusqu’ici. Mais comme « les faits sont amicaux » (« Facts are friendly » – C. Rogers), elles nous acculent à des changements majeurs, dès maintenant. Comme il serait préférable de les intégrer et de les organiser dans la justice et le respect de tous … L’heure d’une « retraite réussie, bien organisée » a sonné.

Alors rien d’important ne s’est passé le 24 avril 2022 ? Bien sûr que si, le RN a été repoussé encore une fois … Mais s’il a encore nettement progressé, c’est à cause du « projet » et du comportement délétères de M. Ma€ron. Et s’ils ne changent pas au cours de ce second quinquennat, pour de bon, alors le RN progressera encore …

(Pour mémoire, c’est « grâce » à Mitterrand que le FHaine a pu commencer son ascension. Et c’est « grâce » à Hollande que nous avons Ma€ron …)

Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 62 ans, marié, deux fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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