Réunir quête spirituelle et action sociale

DionCyril
Cyril Dion

Je vous propose ci-dessous un article que Cyril Dion a publié le 6 mai 2014 sur le site de Kaizen Magazine.

Ce texte a le grand mérite d’exister, même si, selon moi, la démarche exposée demeure jusqu’à présent d’ordre tout à fait homéopathique dans le projet Colibris & Kaizen. Mais ce texte n’en comporte pas moins bon nombre d’approximations, voire de confusions.

Ce texte n’étant sans doute pas (encore … ?) majoritaire dans sa « paroisse » d’origine, j’ai préféré le rendre également accessible sur volte-espace.

NB : Les (trop) nombreuses notes de bas de page développent mon commentaire esquissé sur le site de Kaizen Magazine … et qui n’a jamais obtenu le moindre semblant de réponse.

 

« Le 29 avril dernier, j’étais invité à parler lors d’un colloque organisé par une maison d’édition québécoise très fortement orientée sur les questions de spiritualité et d’ésotérisme¹. En écoutant le public, très certainement constitué de lecteurs, en observant leurs réactions, il m’est alors apparu une chose : les communautés très engagées dans les questions spirituelles et celles impliquées dans le changement social (souvent farouchement laïques) partagent beaucoup de valeurs. Pourtant elles s’interpénètrent peu.

L’étude sociologique sur les « Créatifs Culturels » menée en France par Jean-Pierre Worms en 2006 mettait déjà en lumière ce paradoxe. Contrairement aux États-Unis où avait été conduite la première étude (qui avait fait apparaître ce courant sociologique et les quatre critères qui le définissent : l’ouverture aux valeurs féminines, l’intégration des valeurs écologiques et du développement durable², l’implication sociétale, le développement personnel avec une dimension spirituelle³), les instigateurs de l’étude française ont découvert une réelle fracture : 17 % de sujets interrogés se retrouvaient dans l’intégralité des critères, et 21% dans tous moins un : spiritualité/développement personnel.

On a coutume de dire que la France, et sa forte tradition laïque, est un pays où la spiritualité est un gros mot. Et pourtant, si l’on regarde les best-sellers des essais que lisent les français (pour ceux qui en lisent !), on trouve régulièrement des personnalités comme Matthieu Ricard, Frédéric Lenoir, Christophe André, Laurent Gounelle ou même Pierre Rabhi, qui n’hésitent pas à affirmer l’importance qu’une forme de spiritualité peut avoir dans leur existence et dans le changement de la société.

La spiritualité ?

On peut alors se demander si nous ne sommes pas face à un malentendu et ce que l’on entend exactement par spiritualité. Même si l’on a tendance à associer le mot aux religions, la spiritualité est directement liée à l’idée philosophique qu’il existe une réalité faite d’esprit et de matière (4). Sans développer plus avant et ouvrir le champ des controverses, on peut alors arguer que les tenants de la spiritualité (même s’ils le font de façons très différentes) s’intéressent à la partie la plus immatérielle de notre être : sa conscience, son raffinement, sa capacité à influer sur la réalité matérielle, sa potentielle persistance. Ils prônent en général une forme d’élévation (5) de l’être humain vers des valeurs d’amour, d’altruisme, de partage, de solidarité … Le projet de construire une humanité meilleure fait donc intégralement partie de leurs objectifs, tout comme les militants écologistes, des droits de l’Homme, de l’action sociale, etc.

Peut-être est-il temps, de faire tomber barrières et préjugés, et d’engager un rapprochement entre les mouvements qui croient que la mutation de la société viendra du changement intérieur et ceux qui privilégient la transformation des structures sociales.

Changer et agir vont de pair. Ce rapprochement (6) me semble profondément nécessaire pour plusieurs raisons.

La grande majorité des comportements déstructurant socialement ou destructeurs écologiquement sont liés à des névroses et à des compensations. Chercher l’épanouissement des êtres humains ne peut qu’avoir une conséquence immédiatement positive sur les crises que nous traversons.

A contrario, mener une quête spirituelle, sans l’incarner dans des actions concrètes (7), m’apparaît aujourd’hui incohérent et anachronique. Nous ne pouvons plus nous permettre de nous retirer sur notre montagne. Le temps est à la mobilisation.

L’être humain est insatiable. Sa quête d’absolu est inhérente à la conscience de sa propre mortalité. Un projet de décroissance, de limitation, n’a aucune chance de rencontrer l’adhésion du plus grand nombre s’il n’est accompagné d’un projet de croissance intérieure (8). Toute la créativité, l’intelligence, la recherche que nous avons investie dans la technologie et le déploiement de notre projet matérialiste pourrait aujourd’hui être consacrée au développement de nos capacités cognitives, relationnelles, à une nouvelle approche de la santé, de l’éducation, à la connaissance et à la compréhension des éco-systèmes, à la culture de la bienveillance, de l’altruisme. Les recherches menées par Matthieu Ricard sur l’impact de la méditation, les avancées dans les neurosciences et particulièrement sur les neurones miroirs, les recherches sur les différentes dimensions de la réalité évoquées notamment par Hubert Reeves et Ervin Laszlo, le travail sur la physique quantique sont autant de champs à explorer, susceptible d’entraîner l’humanité dans la voie de l’équilibre et de l’épanouissement. Et d’associer militants et spiritualistes (9).

Il nous reste très peu de temps pour agir et il est fort probable que l’action seule ne suffira pas. C’est d’un profond changement de conscience dont nous avons besoin. Et ce changement viendra tant par l’action que par la libération de nos conditionnements (10). »

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Voici également le commentaire d’une internaute qui illustre bien le « malentendu » :

« Danger : Les “religions divisent” Les passions sont néfastes à la bonne santé du mouvement. Et justement le mouvement ne doit pas se disperser dans des impasses “spiritualo-sectaires”. Il faut chercher “LA” cause (qui peut avoir plusieurs facettes) à défendre tous ensemble et laisser à chacun sa liberté de penser. […] Notre plate forme commune est bien circonscrite par “Colibris” et Pierre Rabbi ; l’organisation mise en place est souple, ouverte et créative. La rationaliser autour de la spiritualité est à mon avis un très grand danger qui programme un déclin du mouvement. »

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Mon commentaire de ce commentaire :

« Je commente ce commentaire avant de consacrer un peu de temps à ce remarquable texte, même si ce n’est guère logique.
Cyril Dion ne parle pas de “religions” mais de spiritualité. Celle-ci, car il est bien sûr possible et même souhaitable de l’utiliser au singulier, vise plus à revenir en-deçà des passions qu’à les attiser.

“La bonne santé du mouvement …” Ouvrez les yeux : depuis que les 1° grandes voix écologistes (au sens large et exigeant du terme) ont retenti, le “mouvement” piétine, la situation s’aggrave de jour en jour.

Pourquoi ? Je suis pour ma part persuadé que la clé du problème se trouve dans cette articulation transformation personnelle & transformation sociale dont parle Cyril Dion.
Pourquoi associer le mot “secte” à celui de spiritualité ? La seule grande secte nuisible, ultra-majoritaire, c’est celle du monde comme il va, mal, du « business as usual », de l’égocentrisme exacerbé. De tous temps et en tous lieux la spiritualité a été la “médecine” pour guérir non pas l’ego, mais de cette “maladie” qu’est l’ego.

Penser, comme sentir, sont des fonctionnements très utiles et intéressants, mais la spiritualité ne se joue pas sur ce terrain là. “Rationaliser autour de la spiritualité” … , étrange oxymore totalement incompréhensible ?

Pierre Rabhi … tiens c’est drôle, vous avez écrit “Rabbi”, comme dans l’évangile de Jean pour désigner Jésus !
Pierre donc : tout ce qu’il porte vient d’une “Source” (appelez cela comme vous voulez) située bien plus en amont de lui, et que Krishnamurti, notamment, lui a aidé à dégager. Sa pensée, ses engagements, ses réalisations, … tout porte la marque du “spirituel”, de l’Esprit. Continuer à cacher cette Source plus longtemps contribuerait à mon humble avis à condamner le mouvement, alors que le temps est de plus en plus compté.
Cordialement »

&

Mon commentaire en ligne du texte de Cyril Dion :

Remarquable texte, merci Cyril d’avoir (enfin) osé franchir le pas.
Mais quand est-ce que Colibris et Kaizen vont se mettre au diapason de cette réflexion pour être plus crédibles et plus efficaces ?
Quand est-ce que Pierre Rabhi va faire un “coming-out spirituel” clair ?

Cependant ce texte reste bien imprécis, voire inexact :
– “le développement personnel avec une dimension spirituelle” : le spirituel c’est à peu près l’exact opposé du développement personnel. Confondre les deux c’est rendre service à cette grosse machine à sous qu’est le développement personnel. (Même si parfois il y a des propositions très utiles dans le développement personnel.)
– La spiritualité ne vise pas à développer l’ego, à construire des super egos plus ceci et moins cela. Elle vise à remettre l’ego à sa juste place qui n’est pas la première. Personnellement j’aime beaucoup cette parole des Upanishads : “Le sage a pour corps l’univers entier.”
– Tout est là, disponible, de toute éternité : il suffit de cesser de s’y opposer, de cesser de refuser ce qui est offert. C’est simple, évident, concret, utile, …
Vous avez la responsabilité de l’écrire et de le dire. Sinon : effondrement, brutal ou continu, mais je doute qu’il se fasse sans pleurs et grincements de dents …

 

Cordialement

 

¹ – « … spiritualité et ésotérisme » : Je sais bien qu’au Québec comme ailleurs il faut bien vivre, engranger du chiffre d’affaires, mais, par pitié, que les éditeurs et les libraires, surtout ceux qui se prétendent spécialistes, cessent d’entretenir sciemment la confusion entre ces deux domaines qui sont rigoureusement divergents.

L’ésotérisme commercial c’est au mieux une agréable distraction, au pire de la vraie m…., qu’on se le dise, qu’on s’en convainque et qu’on cesse de l’engraisser.

Et l’éso-tourisme c’est bien pire encore.

Un site intéressant :  Créatifs Culturels Belgique

² – « … valeurs écologiques et du développement durable » : là encore la confusion est dangereuse et dommageable. Voici ce que dit du développement durable un de ses spécialistes mondialement reconnu :

« Nous parlons de développement durable depuis plus d’une vingtaine d’années. C’était une tentative pour dissocier la croissance du PIB de la consommation d’énergies et de ressources naturelles. Nous savons maintenant que c’est impossible. Deuxième diagnostic sévère sur le développement durable : ce devait être une démarche de prévention, d’anticipation à l’échelle des problèmes globaux, tant en matière d’environnement que de répartition de la richesse. Or force est de constater que le développement durable est à cet égard un échec, même s’il a inspiré maintes actions intéressantes à une échelle locale, et également pour les entreprises. (…) Repensons à ce que disaient les grands textes fondateurs de la réflexion écologique des années 1970, ceux d’Illich, des époux Meadows, les auteurs du rapport au Club de Rome, de Georgescu-Roegen, Goldsmith ou Gorz. Tous n’envisageaient d’autre possibilité qu’une décroissance des économies. Or nous sommes désormais contraints de considérer à nouveau cette perspective. Tel est par exemple la position défendue en mars 2009 par la commission britannique du développement durable. Le rêve d’un découplage entre la croissance des économies et la consommation de ressources a fait long feu. Il convient donc de refermer la parenthèse du développement durable. Cessons de croire que nous pouvons harmoniser une économie purement financière, dont les instruments visent à rendre impossible toute considération de long terme, et la préservation de la biosphère. Finissons-en avec la rhétorique des trois piliers et d’un équilibre aussi trompeur que mensonger entre les dimensions économique, sociale et écologique. »

Dominique Bourg, revue Études, juillet 2010.

³ – « … le développement personnel avec une dimension spirituelle » : la confusion continue, peut-être de la pire manière qui soit. Si « la corruption du meilleur engendre le pire » (Corruptio optimi pessima.), alors la corruption de la spiritualité dégénère en développement personnel. Les positions de ces deux approches vis à vis de l’ego sont en effet diamétralement opposées.

Quand on lui parlait développement personnel, Douglas Harding répondait invariablement : « My job is quite the opposite. » La Vision du Soi selon Douglas est véritablement l’exact opposé du développement personnel, ce qui explique pour une grosse partie son faible retentissement médiatique.

NB : « La corruption du meilleur engendre le pire », c’est aussi le titre du testament spirituel d’Ivan Illich.

4 – « … la spiritualité est directement liée à l’idée philosophique qu’il existe une réalité faite d’esprit et de matière … » : mais pourquoi donc exprimer cela de façon aussi alambiquée, pour ne pas dire incompréhensible ? La spiritualité … ne serait-ce pas simplement l’expérience de l’Esprit, dans le cadre d’une anthropologie ternaire, Corps Âme Esprit, telle que décrite notamment par Michel Fromaget ?

NB : wordpress ne me permet pas (pour l’instant) plus de trois notes de bas de page, d’où cette numérotation improvisée.

5 – « … Ils prônent en général une forme d’élévation … » : non, les véritables spirituels  donnent à Voir, à réaliser, que le fondement de l’être est autre, tout autre … Ce que décrit Cyril Dion relève de l’idéalisme et de l’Âme, pas de l’Esprit. Comme le tao l’exprime si bien, il s’agit d’une expérience de « vallée », pas de « sommet ».

6 – Je ne pense pas qu’il y ait véritablement quoi que ce soit à attendre d’un simple « rapprochement ». Si les militants ne deviennent pas des « méditants & militants » (Michel Maxime Egger, notamment dans « La Terre comme soi-même »), si l’action de transformation de soi-même et du monde ne repose pas entièrement sur une vision spirituelle, et bien il continuera de ne rien se passer ou quasiment. L’Esprit représente la seule alternative à l’entropie, à l’effondrement. Nous avons la chance et le privilège de vivre une époque de choix simple : « métastrophe ou catastrophe », pour reprendre les mots de Jean Guitton !

7 – « … mener une quête spirituelle, sans l’incarner dans des actions concrètes … », cela n’a tout simplement rien à voir avec une véritable spiritualité dont le fondement consiste justement en l’incarnation, quelle qu’en soit la forme. Ce qui est reçu en sagesse est nécessairement rendu en amour, comme l’expriment aussi bien Maître Eckhart que Nisargadatta Maharaj …

8 – « Un projet de décroissance, de limitation, n’a aucune chance de rencontrer l’adhésion du plus grand nombre s’il n’est accompagné d’un projet de croissance intérieure. » Je suis profondément d’accord avec cette proposition, mais je considère que la deuxième partie devrait être formulée différemment. Si « projet » il y a , ce devrait être de recouvrer, de dévoiler, notre immensité intérieure qui est déjà là, qui est ce que nous sommes de toute éternité, et que nous nous épuisons à refouler avec passion.

9 – Transformer la méditation en « outil », l’étudier comme un « objet » extérieur, la « récupérer » pour son « impact » sur la santé, l’éducation, … risque à mon avis de compromettre cette inestimable ressource. Yvan Amar a écrit de remarquables réflexions sur le sujet dans « Les nourritures silencieuses », et notamment ceci :

« La méditation est le lieu où l’univers se réjouit d’être l’univers. »

10 – « … ce changement viendra tant par l’action que par la libération de nos conditionnements » : ce n’est pas totalement faux, mais c’est pile dans le désordre ! Libérons-nous d’abord du conditionnement racine nous faisant croire que nous ne sommes que des individus isolés, que nous ne sommes que ce petit ego étriqué, et voyons ce qui se passe ensuite. Autrement dit, Voyons d’abord le Royaume des Cieux et sa justice, et ce dont nous avons réellement besoin nous sera ensuite accordé, par surcroît.

En fait c’est assez simple, et la Vision du Soi selon Douglas Harding nous le rend de plus accessible à volonté. Essayez, vérifiez, … !

 

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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