Qu’est-ce qui se passe ? Je tombe ? – Tolstoï

« Qu’est-ce qui se passe ? Je tombe ? Mes jambes se dérobent » (0), se demanda-t-il et il tomba sur le dos. Il ouvrit les yeux, voulant savoir comment s’était terminée la lutte des Français et des artilleurs, si le rouquin avait été tué ou non, si les canons avaient été pris ou sauvés. Mais il ne vit rien. Au-dessus de lui il n’y avait que le ciel, un ciel haut, légèrement voilé et cependant infiniment haut, sur lequel glissaient lentement des nuages gris.

« Quel silence, quelle paix et quelle majesté ! songea le prince André. Ce n’est plus du tout comme lorsque je courais, plus du tout comme lorsque nous courions, criions et nous battions¹, plus du tout comme lorsque le Français et l’artilleur, le visage convulsé de terreur et de rage, s’arrachaient le refouloir. Ce n’est pas du tout ainsi que glissent les nuages dans ce ciel infiniment haut.

Comment se fait-il que je ne voyais pas auparavant ce ciel infini ? Et quelle joie de le connaître enfin ! Oui, tout est vanité, tout est mensonge à part ce ciel. Rien, rien n’existe que lui … mais cela aussi n’existe pas. Il n’y a rien, il n’y a que le silence, le repos … Et Dieu en soit loué !²

… Autrefois, il ne savait voir en rien le grand, l’inconcevable, l’infini ; il pressentait seulement que cela devait exister quelque part, et il le cherchait. Dans tout ce qui était proche et compréhensible, il ne voyait que l’aspect borné, mesquin, quotidien, absurde. Il s’armait d’une longue-vue mentale³ et regardait au loin, là où le quotidien, le mesquin voilé par la brume, lui apparaissait grand, infini uniquement parce qu’il était indistinct. (…)

Maintenant, il avait appris à voir la grandeur, l’éternité, l’infini en tout (4). Aussi était-il naturel que pour le voir, pour jouir de sa contemplation, il eût jeté sa longue-vue avec laquelle il avait regardé jusqu’alors par-dessus la tête des hommes, et qu’il contemplât joyeusement autour de lui la vie perpétuellement changeante, toujours grande, incompréhensible et infinie. Et plus il regardait de près, plus il était calme et heureux.» (5)

«Guerre et paix»

Lev Nikolaïevitch Tolstoï

Portrait de Léon Tolstoï par Ilia Répine, 1887 – Galerie d’État Tretiakov, Moscou

 

Cordialement

 

0 – Texte découvert & « copié » sur la page fessebouc de Jean Bouchard d’Orval. Merci Jean. Parmi les commentaires, je retiens bien sûr celui de Josette Paganoni qui se demande à propos du Prince André :

 « Aurait il perdu la tête ? Dans le sens de Douglas Harding bien sûr ! »

NB : ce qui précède n’est pas une « bonne » raison pour me décider à utiliser fessebouc. Il n’en existe aucune. C’est un outil pervers, depuis son tout début, et je n’arrive pas à comprendre le « succès » insensé de ce réseau Asocial. Vous ne vous méfierez jamais assez de fessebouc.

¹ – Quel dommage d’attendre d’être gravement blessé sur un champ de bataille, au point de ne plus pouvoir « courir, crier et se battre » – au point d’en mourir peu de temps après – pour découvrir « silence, … paix et … majesté ». Cette ultime découverte vaut mieux que rien, certes, mais il est possible de découvrir beaucoup plus tôt que la mort du complexe corps & mental n’est pas nécessaire à cette « renaissance ». La mort de l’ego, du petit moi, non plus. La seule chose qui doive mourir, c’est cette prétention insensée, imbécile, antiscientifique … du moi à vivre de manière séparée, autonome, la prétention du « corps & âme » à ne pas reconnaître sa réalité « corps & âme – esprit ».

² – « Comment … ? » C’est sans doute Bernanos qui répond le mieux à cette question :

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

Le prince André est engagé dans la « civilisation moderne » de son époque, et les divers devoirs qu’elle lui impose & hochets qu’elle lui procure l’ont détourné jusqu’à cette blessure – ce « cœur brisé » – sur le champ de bataille de ce retour à soi-même qui ouvre à la « vraie grandeur », à la joie et au repos.

Mais il faut bien dire aussi que les tendances primaires de l’individu s’accordent plutôt bien avec cette « conspiration universelle ». Le « petit », le moi, l’ego … est tellement peu exigeant, il se satisfait de bien piètres compensations pendant si longtemps …

³ – Superbe trouvaille du fin connaisseur de l’âme humaine qu’est Tolstoï que cette « longue-vue mentale » ! Le mental est un fieffé menteur dans la mesure où il nous propose de chercher à l’extérieur et souvent très loin, ce qui ne se trouve qu’à l’intérieur, « plus près de nous que notre veine jugulaire ». Et cette proposition du chercher loin avec le mental, dénoncée depuis belle lurette par la totalité des voies spirituelles, évidente & logique dès qu’on y réfléchit un peu sérieusement, continue pourtant de générer « un pognon de dingue » !

La Vision du Soi selon Douglas Harding vous propose de troquer cette « longue-vue mentale » par un outil beaucoup plus performant, toujours disponible, qui vous permettra de voir ce qui doit être vu de manière parfaitement distincte : le couple d’index positionnés à 180° l’un de l’autre ci-contre.

Mode d’emploi : d’abord pointer un premier index vers l’intérieur – et Voir « Rien », ensuite pointer le deuxième vers l’extérieur – et voir « Tout ». La pratique régulière de ce geste – puis de cette attitude – amène progressivement à ne plus distinguer un « extérieur » d’un « intérieur ». Cet outil simplissime s’avère prodigieusement efficace pour dépasser toute dualité. N’en croyez bien sûr pas un traître mot, essayez, vérifiez !

4 – Pas d’autre solution que de « jeter sa longue-vue mentale » pour « voir la grandeur, l’éternité, l’infini en tout ». Et « en tout » veut réellement dire en toute occasion : il n’est aucunement nécessaire de se trouver dans des circonstances particulièrement favorables, comme celles des batailles d’Austerlitz ou de Borodino (dite aussi de la Moskova) … !

« Voir la grandeur, l’éternité, l’infini en tout » constitue une assez bonne définition de la méditation, et Douglas Harding considérait que la Vision du Soi constituait une magnifique« méditation pour la place du marché ». Ne soyons pas mesquin : pour le marché, le supermarché et l’hypermarché ! Partout, sans aucune exception. Essayez, vérifiez !

5 – Une belle mort, assurément. Comparable à « La mort d’Ivan Ilitch ».

NB : Michel Fromaget a consacré le chapitre 9 de son livre « Naître et mourir – Anthropologie spirituelle et accompagnement des mourants », Éditions François-Xavier de Guibert, 2007, à « La mort d’Ivan Ilitch » et à « Maître et serviteur » de Léon Tolstoï.

Mais, permettez-moi d’insister dans le prolongement de la note ¹ pour redire combien il serait dommage d’attendre la fin pour commencer à être « calme et heureux », en regardant non pas seulement « de près » mais résolument vers l’intérieur … L’éveil, la réalisation, la deuxième naissance, satori, kensho, … autant de mots différents pour désigner une même réalité qui est accessible … maintenant. Il suffit de le vouloir vraiment, d’avoir l’audace de « passer sur l’autre rive ». La Vision du Soi peut constituer une aide décisive … Essayez, vérifiez !

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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