« L’hypothèse de travail minimale » – Aldous Huxley

Le cœur incandescent de ce texte d’ Aldous Huxley, ce visionnaire, est déjà accessible ici, mais il me semble nécessaire d’en permettre la lecture intégrale.

« Des recherches dans le domaine sensible, motivées et guidées par une hypothèse de travail, mènent par inférence logique à la formulation d’une théorie explicative et permettent une action technologique appropriée. Ainsi procèdent les sciences naturelles.

Pas d’hypothèse de travail signifie pas de motivation de recherche, pas de raison de faire une expérience plutôt qu’une autre ; et pas moyen d’inculquer le sens de l’ordre aux faits observés.

A l’inverse, un excès d’hypothèses implique qu’on ne trouve que ce que l’on sait déjà être là et qu’on ignore le reste. Le dogme fait de l’homme un Procuste intellectuel qui veut forcer les choses à entrer dans sa théorie, alors que c’est sa théorie qui devrait s’adapter aux choses.

La religion, entre autres choses, est aussi une recherche. Recherche qui mène à des théories et à une action éclairées par une expérience non sensible et non psychique, purement spirituelle.

Pour motiver et guider cette recherche, de quel genre d’hypothèse de travail a-t-on besoin, et jusqu’où doit-on développer cette hypothèse ?

« D’aucune », disent les humanistes sentimentaux. « D’un peu de Wordsworth », disent les adorateurs de la nature. Résultat : rien ne les pousse à des expériences plus ardues ; ils sont incapables d’expliquer les faits non sensibles qu’ils rencontrent ; ils ne progressent que peu sur la voie de la charité.

A l’autre extrémité du spectre : les catholiques, les juifs, les musulmans, adeptes de religions historiques et cent pour cent révélées. Ceux-là ont une hypothèse de travail sur la réalité sensible ; ce qui veut dire qu’ils sont motivés pour agir. Mais parce que leurs hypothèses de travail procèdent d’une élaboration trop dogmatique, la plupart d’entre eux ne découvrent que ce qu’ils étaient censés croire initialement. Et ce en quoi ils croient n’est qu’un salmigondis de bien, de douteux et de mal avéré. Les intuitions infaillibles des grands saints sur la réalité spirituelle y voisinent avec les intuitions psychiques moins fiables et infiniment moins pertinentes issues des niveaux inférieurs de la réalité non sensible ; et à cela s’ajoutent des créations imaginaires, des raisonnements discursifs et du sentimentalisme, toutes ces choses étant projetées dans une sorte d’objectivité secondaire et adorées comme des faits divins.

Pourtant, de tout temps et malgré ces handicaps, quelques-uns ont poursuivi la recherche, au minimum jusqu’à ce point d’où ils peuvent voir, au-delà du dogme, la claire lumière du vide.

Pour ceux d’entre nous qui ne font pas partie d’une Église instituée, pour ceux qui trouvent que l’humanisme et l’adoration de la nature sont un peu courts, pour ceux qui ne se satisfont pas de rester dans les ténèbres de l’ignorance, dans la souillure du vice ou dans cette autre souillure qu’est la respectabilité, l’hypothèse de travail minimale peut s’énoncer ainsi :

  • Il existe une divinité, un fondement, un Brahman, une claire lumière du vide qui est le principe non manifesté de toute manifestation.
  • Ce fondement est à la fois immanent et transcendant.
  • Il est possible à l’être humain de l’aimer, de le connaître et, potentiellement, de s’identifier à lui.
  • Accomplir cet acte de connaissance unitive de la divinité est l’objet ultime de l’existence humaine.
  • L’homme doit respecter la loi, ou dharma, suivre le Tao ou Voie, s’il veut réaliser son objet ultime.

Plus il y a du moi, moins il y a de divinité ; le Tao est par conséquent une voie d’amour et d’humilité, le dharma une loi vivante de mortification et de conscience de sa propre transcendance. Bien sûr, on ne peut pas négliger les faits historiques : les gens aiment leur ego et ne souhaitent pas se mortifier ; ils prennent plus de plaisir à être brutaux et à s’aduler eux-mêmes qu’à se montrer humbles et à faire preuve de compassion ; ils sont bien décidés à ne pas voir pourquoi ils ne devraient pas « faire ce qui leur plaît » et pourquoi ils ne devraient pas « prendre du bon temps ». Du bon temps, ils en prennent ; et avec lui, inévitablement, les guerres et la syphilis, la tyrannie et l’alcoolisme, la révolution et, faute d’une hypothèse religieuse adéquate, le choix entre une idolâtrie délirante, comme le nationalisme, et un sentiment de désespoir et d’absolue futilité. Indicibles souffrances ! Tout au long de l’histoire, hommes et femmes ont préféré courir à coup sûr au désastre plutôt que de partir à la recherche prenante et épuisante du royaume de Dieu.

A la longue, on finit par obtenir exactement ce qu’on veut. »

Aldous Huxley, « Dieu et moi – Essais sur la mystique, la religion et la spiritualité »

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Aldous Huxley

Malgré quelques limites, ce texte est essentiel :

  • si le mot « religion » vous gène, remplacez le par « spiritualité », …
  • si le mot « charité » vous gène, remplacez le par « amour inconditionnel », …
  • si les mot « divinité » et « royaume de Dieu » vous gênent, remplacez les par « Cela », « Ici », « Source », « Centre », « Espace d’accueil », …
  • si le mot « mortification » vous gène, remplacez le par celui qui traduira au mieux cette expérience du « petit » qui cède la première place au « Grand », cette ascèse de ré-harmonisation, …

Retenez que le choix qui subsiste en dehors de l’hypothèse de travail minimale ne permet pas à l’individu de vivre une vie humaine digne de ce nom, ni à la société de s’établir dans la justice et la durée. L’alternative c’est soit prendre au sérieux cette hypothèse, soit l’effondrement

Retenez aussi que la Vision du Soi selon Douglas Harding permet de s’établir dans le « royaume de Dieu », ou dans le mot qui vous convient le mieux pour désigner ce non-lieu : « Cela », « Ici », « Source », « Centre », « Espace d’accueil », … de manière concrète, passionnante et joyeuse. C’est espérer maintenir le mensonge d’un ego séparé qui s’avère épuisant, illusoire … et vain.

NB : Que les Éditions du Seuil me pardonnent cet emprunt conséquent, mais je suis certain que mon travail, tant lors des ateliers que sur le site & blog de Volte & Espace, leur suscite bien des lecteurs, notamment pour leur excellente collection Sagesses.

Un bémol cependant concernant la collection Voix spirituelles, un peu légère … Autant aller directement aux sources, même si elles s’avèrent parfois un peu plus exigeantes.

 

Cordialement

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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