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4 - Méditation

Le zen, aujourd’hui et demain – Jacques Brosse

UZenJB1Ce billet porte le titre du dernier chapitre de la quatrième et dernière partie :

« L’Occident découvre le zen »

… de cette œuvre magistrale de Jacques Brosse :

« L’univers du Zen »¹.

Étrange façon de commencer une série d’articles sur ce maître-livre en commençant par la fin, allez-vous certainement penser.

Mais, d’une part, je ne propose pas une « présentation » de ce livre. Si l’histoire de cette exceptionnelle aventure humaine qui porte le doux nom de dhyana & ch’an & zen vous intéresse vraiment², et bien lisez-le et … relisez-le, encore … ! Appréciez par vous-même le sens de la synthèse, la précision du détail, la richesse de l’iconographie et, surtout, le poids de l’expérience personnelle que feu Jacques Brosse, maître zen, nous offre généreusement.

Et, d’autre part, le mot d’ordre du zen étant « ici et maintenant », il me semble logique de commencer en évoquant le questionnement essentiel³ de la fin du livre :

« Quel avenir pour le Zen en Occident ? Sera-t-il en mesure d’introduire dans notre mentalité un ferment rénovateur, une critique utile et, éventuellement, la réforme des façons de penser, de sentir et de vivre (4) dont les hommes d’aujourd’hui semblent avoir besoin ? »

Certes, le Zen paraît capable de répondre, au moins partiellement, aux exigences profondes de ceux qui, déçus par leur héritage culturel et spirituel, s’en détournent et cherchent ailleurs, de ceux surtout, toujours plus nombreux, qui espèrent substituer à une croyance extérieure la certitude d’une expérience intérieure (5). Mais la voie est ardue et le résultat incertain (6). Le Zen prétend ne nous apporter que ce que nous possédons déjà et nous le faire découvrir (7).

Son mode de pensée expérimental, radicalement différent, est de ce fait nécessairement subversif. Il ébranle les fondations de notre pensée en réduisant à néant les concepts sur lesquels nous nous appuyons d’ordinaire : l’existence d’un moi autonome et séparé (Cogito ergo sum) et le dualisme occidental tel qu’il procède d’Aristote, de Saint Augustin et de Descartes, mode de pensée que remettent déjà en cause la théorie de la relativité et la mécanique quantique. (8)

On conçoit que des vues aussi compromettantes rencontrent des résistances obstinées. Les uns souhaiteraient conserver intacts l’héritage et leur ancienne mentalité ; ils n’utilisent alors le Zen qu’afin de les étayer à nouveau. D’autres, à l’inverse, voudraient éliminer un passé qu’ils considèrent comme périmé, en se ralliant à une philosophie étrangère et à des pratiques exotiques ; dans leur zèle, ces néophytes se conforment scrupuleusement à des usages qu’ils croient zen, mais qui ne sont que japonais. » (9)

Confronté à cette immense question – qu’il a activement travaillée dans « Zen et Occident », Albin Michel, 1999 – il me semble que Jacques Brosse hésite, tergiverse … ce qui ne lui ressemble guère et qui est quand même un comble pour un spécialiste d’une telle envergure. Aurait-il été un peu trop pressé de rendre sa – longue, belle et utile – copie par son éditeur !

Il commence d’abord par évoquer une « voie moyenne véritablement œcuménique » à laquelle il relie les « tentatives » de Thomas Merton et d’Enomiya Lasalle. Mais il rattache juste après le « Zen chrétien » à la catégorie du Gedo zen, un « zen extérieur » … (10)

Il invite ensuite à « ne pas négliger non plus l’apport moderne de l’approche analytique … » Mais la formulation laisse déjà deviner qu’il n’y croit pas plus que cela …

Il rappelle aussi l’ancienne définition des cinq variétés de Zen par Kuei-feng Tsung-Mi (780 – 841) :

  • Bompu Zen : la pratique « hygiéniste » de l’homme ordinaire. « Ce Zen est en somme comparable à ce qu’est devenu le Yoga en Occident. » Sous la plume de Jacques Brosse ce n’est pas vraiment un éloge … !
  • Gedô Zen – « Zen extérieur »
  • Shôjô Zen – Hinayâna
  • Daijô Zen – Mahâyâna
  • Saijôjô Zen – « Ici Voie et but, fins et moyens se confondent. » (11)

Il termine en reliant cette dernière catégorie à la pratique du zen reçue de Taisen Deshimaru et qu’il a transmise à son tour : « shikantaza : être simplement assis sans rien faire » et en enfonçant le clou de la tradition ininterrompue :

« Mais désamorcer le Zen en le détachant de la tradition millénaire qui, encore aujourd’hui, l’actualise et surtout en le retranchant de sa racine, l’enseignement silencieux du Bouddha Shakyâmuni, serait non seulement le trahir, mais rendre vaine son introduction dans la société matérialiste, technocratique et destructrice dont il pourrait constituer l’antidote. »

« Quel avenir pour le Zen en Occident ? » La Vision du Soi me semble constituer une bonne partie de la réponse. Vérifiez !

 

Cordialement

 

¹ – Éditions Albin Michel octobre 2003 pour le grand format (de très loin préférable – nombreuses occasions sur le wouèbe). Et en collection de poche Spiritualités Vivantes chez le même éditeur, juin 2015.

Jacques Brosse écrivit encore un ultime ouvrage sur ce sujet : « Pratique du zen vivant », Albin Michel, 2005

² – Si le zen vous intéresse vraiment, foncez méditer dans un zendo, de préférence sans lire quoi que ce soit au préalable. Un site de référence pour vous guider : zen-occidental.net

L’animateur de ce site, Eric Rommeluère, est notamment l’auteur d’un « Guide du zen » – Livre de poche, 1997.

Si c’est avant tout l’esprit du zen qui vous intéresse, la Vision du Soi selon Douglas Harding peut vous apporter … une percée décisive. Mais n’en croyez pas un traître mot, essayez, vérifiez … Cf. notamment : Objections et réponses – 5

³ – Essentiel en soi, et surtout particulièrement urgent pour nos sociétés à bout de souffle,  confrontées à une crise systémique d’une ampleur sans précédent. Nos sociétés, et sans doute l’humanité entière vu sa contamination quasi générale par le « modèle » occidental.

4 – Je sais bien que je commence à être un peu dé-formé (au sens strict !) par la Vision … mais comment ne pas plutôt attendre et espérer d’abord une nouvelle façon de Voir – voir parfaitement ce que nous sommes : espace d’accueil illimité et inconditionnel – principale clé d’une « réforme des façons de penser, de sentir et de vivre » ?

Nous en avons tous – individuellement et collectivement – désespérément besoin. Je continue donc à enfoncer le clou, ou à radoter, au choix : c’est « le seul espoir ».

5 – Ces personnes sont-elles si nombreuses … ? A cet égard Jacques Brosse fait vraiment figure d’oiseau rare, voire rarissime : tant par sa connaissance étendue et précise, quasi encyclopédique, de sa propre culture gréco-judéo-chrétienne, que par une exigence en terme d’expérience qui l’a mené très loin, parfois presque trop … Aujourd’hui beaucoup sont tout simplement ignorants de « leur héritage culturel et spirituel », ce qui ne les empêchent pas de le critiquer à loisir. Quand à ce désir de « la certitude d’une expérience intérieure », ma petite expérience des ateliers de Vision du Soi me montre régulièrement qu’il n’est pas si courant et si puissant que cela non plus … C’est là que resurgit la bonne vieille question :

« Veux-tu être guéri ? »

[Θέλεις ὑγιὴς γενέσθαι ;]

Évangile de Jean 5, 6

Non pas « guérir », comme certaines traductions le proposent, c’est-à-dire s’engager une fois de plus dans un processus progressif inscrit dans le temps. Mais bien « être guéri », recouvrer son état de pleine santé originelle par un « éveil subit ».

Pour information, Jacques Brosse est également l’auteur d’une « Histoire de la chrétienté d’Orient et d’Occident. De la conversion des barbares au sac de Constantinople, 406-1204 ». Éditions Albin Michel, 1995 … 1111 pages !

6 – Cette affirmation –  » la voie est ardue et le résultat incertain » – n’est pas des plus pédagogiques … ! Celle qui structure la Vision du Soi :

« Le but de l’atelier est que chaque participant fasse pivoter son attention de 180 degrés, et la porte sur ce qu’il est pour lui-même, selon sa propre expérience de l’instant présent. […] Chacun verra sa véritable nature, même si ce n’est que brièvement et provisoirement.

Ce qu’il fera ensuite de cette vision intérieure, s’il la pratiquera jusqu’à ce qu’elle devienne stable et naturelle, et donc parfaitement efficace, c’est là une autre question. »

Douglas E. Harding

… ne vous paraît-elle pas préférable, et de loin ? N’est-elle pas plus conforme à cette proposition de Dogen : « Sur dix hommes qui pratiquent le zen, dix doivent parvenir à l’éveil » … ?

Voir sa véritable nature est aussi simple, évident et certain que « voir une groseille dans la paume de sa main ». Mais effectivement la deuxième partie du programme, intégrer cette évidence à l’ensemble de son fonctionnement quotidien, peut s’avérer un peu plus « ardue » et nécessiter patience & persévérance, une « discipline assidue ».

7 – Évidence … paradoxale que l’on retrouve dans l’Évangile de Thomas :

« … Ce que vous attendez est déjà venu, mais vous, vous ne le connaissez pas. »

Logion 51

« Les anges viendront vers vous ainsi que les prophètes, et ils vous donneront ce qui est à vous. Et vous aussi, ce que vous tenez dans vos mains, donnez-le et dites à vous-mêmes : Quand viendra-t-il le jour où ils recevront ce qui est leur ? »

Logion 88

« … Le Royaume du Père est répandu sur toute la terre et les hommes ne le voient pas. »

Logion 113

Est-ce que nous ne serions pas particulièrement motivés pour « découvrir ce que ce que nous possédons déjà » ? Est-ce que notre voracité naturelle orientée vers toujours plus de choses nouvelles nous détourne de ce qui est déjà et a toujours été là ? Est-ce que la difficulté ne consisterait pas plus à « s’ajouter ce que l’on trouve » plutôt qu’à « trouver » (pour paraphraser Paul Valéry) ?

Il est sans doute aussi difficile de constater qu’en réalité nous ne « possédons » rien : nous ne « possédons » rien tant que nous n’avons pas « découvert » – réalisé – cet espace ; cet espace relève de l’être : je suis cet espace d’accueil, ce n’est nullement un mode, une attitude, un outil, … que j’aurais. Et, peut-être le plus difficile à accepter : c’est en réalité cet espace qui contient et déborde de toutes parts le petit corps & mental, qui le remet à sa juste place dans la totalité :

Avec la carte maîtresse ci-dessus, et plus largement avec les diverses expériences d’un atelier, la Vision du Soi peut vous donner un sérieux coup de main pour « découvrir ce que  vous possédez déjà ». N’en croyez surtout pas un traître mot, essayez, vérifiez !

8 – Je ne développerai pas les immenses perspectives ouvertes par ce paragraphe. Disons simplement que les expériences de Vision du Soi aussi « réduisent à néant les concepts sur lesquels nous nous appuyons d’ordinaire ». A vous ensuite de décider si vous voulez vivre votre vie à partir de concepts périphériques – je ne suis qu’un pauvre petit corps & mental exilé en périphérie et séparé de tout & tous – ou de percepts centraux … radicalement inverses.

9 – Cf. « N’imitez pas le zen ! »

10 – La fertilisation croisée zen & christianisme a effectivement déjà donné naissance à des figures humaines exceptionnelles. Et toutes ne sont certainement pas encore connues, ni même désireuses de l’être. L’aventure commune ne fait que commencer.

Pour que le « Zen chrétien » ne demeure pas un « zen extérieur », peut-être conviendrait-il – tout simplement … – de lui laisser l’entière liberté de laisser advenir la « Gottheit » de Maître Eckhart, le mystère … ? De laisser l’Esprit libre de souffler où et comme Il veut (Jean 3,8), sans induire ce retour en une périphérie culturelle (éminemment respectable) en utilisant un mantra (« maranatha ») … superflu ? Les chrétiens intéressés par la méditation pourraient peut-être s’inspirer des débats Bohr & Einstein pour cesser de dire à « Dieu » ce qu’il doit faire … ?

– Cf. Thomas Merton Center

– Cf. « Le milieu de la pratique zen : Pour une spiritualité du dialogue ».

11 – « Ici Voie et but, fins et moyens se confondent. » N’avons-nous pas là une excellente définition de la Vision du Soi ?

Ce que Douglas Harding résume à sa façon en une phrase révolutionnaire, pas toujours bien comprise lors d’une première lecture inattentive :

« Dans notre méthode, méditer en vue de l’Illumination consiste à en jouir. »

Life is short – Eat dessert first !

C’est loin d’être la plus mauvaise manière d’envisager l’aventure humaine : → …

Le « dessert » de l’éveil n’est qu’un commencement, à nourrir soigneusement, notamment en méditant :

« Cette Vision du Soi n’est pas une solution de rechange qui rendrait inutile toute méditation sérieuse. Elle ne nous dispense pas d’un travail convaincu et continuel sur nous-même, mais au contraire elle nous y stimule puissamment. […]

 

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Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

2 réponses sur « Le zen, aujourd’hui et demain – Jacques Brosse »

« Veux-tu être guéri ? », excellente question, cher Jean-Marc, et qui en appelle immédiatement deux autres, que je n’ai cessé de me poser : de quoi exactement veut-on être guéri? Et pourquoi? Si être guéri revient à être libéré non seulement de ses infirmités ou de ses fautes, mais aussi de sa finitude, comme le Christ le propose, mais aussi le Zen ainsi que la Vision du Soi et toutes les pratiques non-duelles, c’est-à-dire à être libéré ce qui est constitutif de l’être humain, de son essence ou de sa « nature », ne s’agirait-il pas là d’un acte transgressif? Une guérison qui excéderait les limites de l’être humain, en vue de le diviniser par exemple, ou pour le faire accéder à ce qui est au-delà de l’humain, ne serait-ce pas aussi un pur fantasme que toutes les spiritualités ont nourri pendant des siècles? La véritable guérison ne consisterait-elle pas au contraire à démystifier ce genre de fantasmes irréels, à s’en détacher pour accepter notre humaine condition et travailler ou vivre avec elle, sans s’illusionner sur des états mystiques et imaginaires qui ne transforment en réalité jamais rien ni personne?
Bruno (qui vous souhaite un bon déconfinement…)

Bonjour Bruno,

Je vois que le déconfinement vous trouve en bonne forme. Restez néanmoins prudent.
« De quoi exactement veut-on être guéri ? » Sans doute de l’illusion que l’être humain est par essence limité, fini. Le Christ et d’autres sont venus nous dire et nous montrer que notre véritable nature est au contraire illimitée, espace d’accueil inconditionnel. C’est sans doute moins une « transgression » qu’un accomplissement, la nouvelle naissance qui fait passer de l’état néoténique « corps & âme » à la complétude « corps & âme – esprit », pour écrire comme Michel Fromaget (et tous ses prédécesseurs). Dans cette nouvelle configuration, il y a de la place pour « ses infirmités ou ses fautes »

S’agit-il d’un « pur fantasme » ? Je crois que là il faut avoir eu la chance de rencontrer au moins un témoin de cet état transformé, « transfiguré », qui nous prouve que c’est possible. Sinon, c’est effectivement beaucoup plus difficile. Est-ce qu’une illusion, une mystification, un « fantasme irréel » auraient pu ainsi s’inscrire dans la très longue durée, au sein d’expressions culturelles radicalement différentes … ? Impossible à mon humble avis. Et la rage avec laquelle notre modernité déboussolée s’efforce de nier toute spiritualité constitue un argument supplémentaire de son intemporelle validité.

« Accepter notre humaine condition et travailler ou vivre avec elle » : il me semble que la pandémie de Covid 19, dernier épisode d’une interminable litanie, prouve que l’humain tout seul, l’humain néoténique « corps & âme », ne vaut pas, n’est pas viable. Qu’il se réinscrit toujours dans une logique babélienne, une logique de viol et de violence.

En fait il s’agit plus de « réajustement de nos composantes » que de transformation. « Polir la brique pour en faire un miroir » c’est effectivement cela l’illusion.

Cordialement

Jean Marc

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