« Le petit livre de la vie et de la mort » – Commentaires de John Wren-Lewis – Revue VST n°2/02-98

PLVM« C’est toujours en remettant en question une vérité soi-disant évidente et considérée comme allant de soi que l’on fait progresser la compréhension humaine, et c’est pourquoi je recommande fortement ce « petit livre de la vie et de la mort«  à tous ceux qui s’intéressent à l’approche de la mort.

Il remet en question toute une série d’idées reçues sur la vie et la mort, au point que le célèbre thanatologue Ram Dass en arrive à déclarer dans sa préface qu’après ce livre « la littérature sur la mort ne sera plus jamais la même ».

Et, bien qu’il ne parle des NDE (Expériences Proches de la Mort) que brièvement, à la fin du livre, il les aborde dans une perspective totalement différente de tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent – une perspective dont je pense qu’elle pourrait être la clef qui ouvre la porte à des découvertes nouvelles importantes dans ce domaine.

La perspective est un sujet inhérent à la profession initiale de D.E. Harding, l’architecture. Diplômé de l’Université de Londres entre les deux guerres mondiales, il a commencé ensuite à appliquer le principe de la flexibilité de la perspective à toute la vie, de manière radicale. Il est devenu un champion de la « pensée latérale », proposant un « changement de paradigme » fondamental dans la compréhension de la conscience humaine vingt ans avant que ne soient inventés ces deux termes si répandus aujourd’hui (et généralement mal compris).

Inévitablement, presque personne n’a saisi alors ce dont il parlait dans son premier livre, « La Hiérarchie du Ciel et de la Terre », qu’il publia en Angleterre en 1952. N’y comprenant¹ rien moi-même, j’avais mis une croix sur lui, le considérant tout simplement comme un propagandiste religieux de plus, assez bizarre – bien loin d’imaginer qu’un quart de siècle plus tard le livre serait republié comme un classique par une prestigieuse université américaine (University Presses of Florida, 1979).

En 1961, il fit une autre tentative avec un livre beaucoup plus court qui attira l’attention par son titre qui sonnait comme un koan : « On having No Head » (Vivre Sans Tête).

Cette fois-ci, grâce au développement du « Mouvement du Potentiel Humain » consacré à la recherche d’approches nouvelles en psychologie, quelques lecteurs perspicaces lui accordèrent toute leur attention. (L’un d’entre eux était le Professeur Huston Smith du Minnesota, doyen des philosophes contemporains de la religion, qui écrivit par la suite une introduction élogieuse à la nouvelle édition de On Having No Head (Penguin, 1986). Quant à moi, hélas!, je ne comprenais¹ toujours rien.

Dans les années 70, considérant Harding comme un visionnaire d’importance internationale, Werner Erhard, de EST, organisa pour lui un tour du monde, dans le sillage de Buckminster Fuller, tandis que l’historienne anglaise Anne Bancroft lui consacrait un chapitre dans son livre « Twentieth century Mystics and Sages » (Sages et Mystiques du Vingtième Siècle), parmi d’autres figures telles que Martin Buber, Teilhard de Chardin, G.I. Gurdjieff, Thomas Merton et Ramana Maharshi.

Au moment où il écrivait « Le Petit Livre de la Vie et de la Mort » à l’âge de 79 ans, (véritable préparation à sa propre mort dont il pensait alors, non sans raison, qu’elle pouvait survenir désormais à n’importe quel moment), sa réputation était telle qu’il était accueilli comme un génie par les plus grands érudits du monde, tout en figurant au hit-parade de la pop musique dans « The Douglas Harding Song » chanté par le groupe anglais The Incredible String Band.

Et peut-être cette dernière distinction est-elle celle qui lui convient le mieux. Car les termes « mystique », « sage » ou « génie » ne lui rendent pas justice en raison de l’usage habituel que l’on en fait. Son but a toujours été la démystification, et tandis qu’un génie ou un sage sont sensés normalement nous apprendre les habitudes mentales courantes, profondément enracinées, il pense que non seulement elles nous induisent gravement en erreur, mais qu’elles sont en fait destructrices.

Il affirme haut et clair que la plupart des angoisses humaines, y compris la peur de la mort, ne sont pas de tout naturelles ni inévitables, mais le résultat des limitations totalement non-naturelles imposées à la conscience par le lavage de cerveau social, et transmises de génération en génération par l’éducation parentale et autre, depuis l’aube de l’histoire de l’humanité.

Mais loin de faire la propagande pour une croyance religieuse ou mystique comme je l’avais cru, il considère au contraire de telles croyances, y compris la croyance New Age en une « conscience supérieure », comme faisant également partie de ce lavage de cerveau, parce qu’elle accepte la conscience ordinaire comme une fonction de la personnalité individuelle, alors qu’en réalité l’individualité séparée n’est qu’une construction mentale comme le carroyage sur une carte géographique, mais ne fait pas du tout partie de l’expérience réelle.

En fait, il prend beaucoup plus au sérieux que ne l’ont jamais fait la plupart des bouddhistes, le paradigme de Gautama Bouddha selon lequel la conscience séparée est une illusion, niant énergiquement que, pour se libérer des angoisses et « besoins maladifs » créés par cette illusion, il faille absolument des années de discipline spirituelle. L’illusion naît, dit-il, simplement parce que nous avons été entraînés depuis la plus tendre enfance à interpréter notre expérience consciente, d’instant en instant, en terme d’images de soi basées sur la façon dont les autres nous perçoivent dans les relations sociales – c’est à dire comme des animaux debout, pensants et doués de parole.

Ses derniers livres sont construits autour d’un certain nombre d’expériences de dé-conditionnement mental, simples et variés, destinés à permettre aux lecteurs d’éviter ce processus d’interprétation et de faire réellement l’expérience de leur propre expérience. Le résultat, affirme-t-il, c’est la réalisation instantanée que l’individualité séparée n’est qu’une perspective particulière dans une conscience vivante qui est littéralement infinie, non la victime du temps mais le théâtre éternel dans lequel le temps se produit. Et si l’on prend cela au sérieux, ce n’est pas une simple intuition intellectuelle, mais la découverte réelle d’une profondeur insoupçonnée, et pourtant vraiment évidente, dans la conscience elle-même, ce qui transforme les conflits et la peur, en sérénité et amour.

C’est de ce point de vue qu’il examine les découvertes de la recherche moderne dans le domaine des NDE (Expériences Proches de la Mort) : il considère à la fois la profonde tranquillité qui caractérise les NDE elles-mêmes, et les changements de vie positifs qui les suivent habituellement, comme la preuve qu’à l’approche de la mort, le conditionnement social lâche prise et la conscience est capable de faire l’expérience de sa réalité infinie, éternelle.

En d’autres termes, il voit la rencontre avec la mort comme un processus de désapprentissage radical mais décisif – et si j’ai enfin été capable d’apprécier Harding, c’est précisément après avoir fait moi-même l’expérience d’un tel désapprentissage lorsque j’ai failli mourir d’empoisonnement en 1983.

L’événement lui-même ne comporta aucune des visions célestes que l’on trouve communément dans les récits de NDE. Ce fut tout simplement l’expérience de l’élan vital intemporel et infini, de la conscience pure, absolue, sans la moindre trace de personnalité, qui convergea vers et se concentra dans la perspective corps-mental appelée John Wren-Lewis quand les médecins ressuscitèrent mon cerveau. Depuis ce moment-là, j’ai la conscience directe que je ne suis pas, et n’ai jamais été, un individu isolé faisant l’expérience d’un environnement étranger. Je suis, et ai toujours été, l’Élan Vital Éternel Infini jouant à une sorte de jeu appelé « John Wren-Lewis » dans un univers qui est aussi Cela.

Les termes sont abstraits et métaphysiques, mais la conscience elle-même est si vivement concrète que pendant les premiers mois j’éprouvais souvent le besoin impératif de tâter l’arrière de ma tête, car c’était exactement comme si le docteur avait ouvert mon crâne sur le sombre infini de l’espace – non pas l’espace des astronomes qui est simplement une autre perspective particulière, mais la conscience infinie qui est l’histoire intérieure de tous les univers possibles, que Harding appelle « une obscurité qui a l’éclat d’un millier de soleils. »

Rétrospectivement, je suis tout à fait surpris de ne pas m’être souvenu de Harding immédiatement, mais en 1983 cela faisait plus de vingt ans que j’avais lu ses livres et pensé à lui et j’étais entièrement préoccupé par la nécessité de m’adapter à cette nouvelle perception de la vie, si étonnante. Quand je me suis décidé à écrire mon histoire pour la publier, la pensée m’a brièvement traversé l’esprit : « Se pourrait-il que ce soit cela que voulait dire, il y a bien des années, cet étrange bonhomme nommé Harding lorsqu’il parlait de n’avoir pas de tête ? » Mais on ne trouvait pas facilement ses livres en Australie et je ne savais même pas s’il était encore vivant. Je cessai donc d’y penser. Puis, en 1989, ayant lu quelque part un récit de mon expérience, il m’écrivit de façon tout à fait inattendue et m’envoya un exemplaire du Petit Livre de la Vie et de la Mort. Inutile de dire qu’en lui répondant, je commençai par m’excuser de n’avoir pas saisi ce qu’il voulait dire avant que la vie ne m’y force par la méthode dure.

Comme Ram Dass, j’ai trouvé le livre « un régal », fascinant surtout pour moi parce qu’il posait exactement le problème même qui me préoccupait depuis six ans : si, comme je l’avais maintenant découvert, le sens d’une individualité humaine séparée n’est qu’une illusion, y a-t-il des façons moins radicales de désapprendre que jouer avec la mort ?

Harding, lui, pose question à sa manière très personnelle pleine d’humour : pourquoi attendre et risquer une NDE alors que vous pouvez avoir à tout moment une PDE = Present Death Experience (Expérience Présente de la Mort) en suivant simplement le conseil du sage médiéval chinois Huang Po et observant les choses telles qu’elles sont, au lieu de croire ce qu’on vous a toujours dit à leur sujet ?

Harding, alors, recommande à nouveau son expérience classique de l’absence de tête : si vous observez réellement votre expérience de première main, vous réalisez que vous venez d’appliquer la méthode la plus sûre qui soit pour tuer le « moi », à savoir la décapitation, car, dans votre expérience réelle, au-dessus de votre chemise il n’y a rien d’autre que le monde qui se présente. Votre tête est quelque chose dont vous pensez seulement qu’elle est au centre de votre conscience, parce que vous avez été conditionné à vous identifier avec ce que vous voyez dans les miroirs et sur les photographies.

Prenez simplement cette expérience vraiment au sérieux et faites-en le fondement de votre vie, recommande-t-il avec insistance, et vous êtes déjà illuminé. Vous n’avez pas besoin de trouver la Réalité éternelle, car vous n’avez jamais vraiment été sans elle et ne pourriez jamais l’être.

HuangPoCitation

Ah, mais voilà la difficulté ! Prendre cela assez au sérieux pour en faire la base de notre vie. Pour moi, désormais, la conscience-éternité est absolument et incontestablement évidente, tout comme l’affirme Harding. Mais mon incapacité à voir ce qu’il voulait dire pendant toutes ces années n’était pas simplement un préjugé superficiel. A cause du lavage de cerveau qui, depuis mon enfance, me faisait croire à une individualité séparée, la perspective du moi-séparé se remettait sans cesse en place même si j’essayais sincèrement de faire ses exercices, ce qui m’avait amené à conclure qu’il jouait simplement avec les mots pour transmettre une croyance mystique.

En 1991 j’eus la chance de pouvoir l’interroger sur ce point au cours de sa visite en Australie pour la promotion de son livre « Head Off Stress » (Vivre Sans Stress), pour lequel il était lui-même la meilleure publicité que l’on puisse imaginer : un octogénaire se pliant sans effort à un emploi du temps chargé de conférences, d’ateliers et d’interviews, à travers tout le continent australien, selon un rythme que la plupart des gens ayant la moitié de son âge auraient trouvé exténuant.

Je lui ai demandé combien de gens il avait rencontrés, au cours des années, capables de s’ouvrir à l’expérience de l’éternité et d’y rester ouverts simplement en faisant ses exercices, et il reconnut volontiers que « prendre l’expérience au sérieux » était « le » problème. Lui-même, disait-il, avait eu besoin de longues années de pratique, mais il insistait – et je le lui accordais aisément – sur le fait que ce genre de pratique est une toute autre affaire que la plupart des disciplines spirituelles fondées sur la foi et la croyance plutôt que sur l’observation simple et directe.

Mon idée, alors, c’est que nous avons encore besoin d’étudier dans le détail la psychodynamique de la « non-illumination » dans la conscience soi-disant normale, et c’est ce à quoi je consacre désormais ma vie. Mais en attendant, je ne peux pas recommander assez l’œuvre de Harding². Quelque limité soit le succès pratique de ses exercices (et peut-être d’autres ont plus de chance que je n’en ai eue) ils sont, selon moi, la seule pratique sérieuse offerte pour le moment, et je suis persuadé que son paradigme de conscience est la clef de l’avenir, non seulement dans l’étude de l’approche de la mort, mais pour l’ensemble de la psychologie et de la science du comportement. »

(Article paru dans NOUMENON)

 

Cordialement

 

¹ – J’ai souligné ces aveux d’incompréhension parce qu’ils sont très fréquents chez les personnes bardées de références … Considérant que c’est en dessous de leur « standing » intellectuel, elles négligent totalement de pratiquer les expériences proposées dans les livres et/ou les ateliers, expériences qui sont la quintessence de la Vision du Soi … Et donc, assez logiquement, elles bloquent et décident que cette méthode ne vaut pas grand chose.

Quand John Wren-Lewis écrit : « … nous avons encore besoin d’étudier dans le détail la psychodynamique de la « non-illumination » … », je doute d’ailleurs qu’il ait vraiment saisi la valeur de ces expériences … Mais bon, c’était son problème.

Une autre sommité spirituelle, John Blofeld, était lui aussi passé à côté de l’essentiel de Douglas Harding, ses expériences.

² – Sacrés universitaires asservis à leurs foutues publications ! L’œuvre véritable de Douglas Harding ce sont : 1° ses expériences, 2° ses expériences et 3° ses expériences.

« La seule pratique sérieuse » « la clef de l’avenir » … réside dans l’expérience, et tout le reste est littérature ! Hors de l’expérience immédiate, point de salut !

 

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils.
La lecture de « La philosophie éternelle » d’Aldous Huxley m’oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d’abord la voie du yoga, puis celle de l’enseignement d’Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d’accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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