La voix brisée de Jean-Louis Chrétien – Rodolphe Olcèse

La voix brisée de Jean-Louis Chrétien (0)

Jean-Louis Chrétien – 24 juillet 1952 & 28 juin 2019

« Celles et ceux qui ont eu la chance inestimable d’assister aux cours de Jean-Louis Chrétien le savent, ce qui faisait le prix de son enseignement, c’est qu’il pouvait, d’une certaine manière, se vérifier au lieu même où il se formulait. Tout ce que le philosophe aura exprimé, dans cette immense phénoménologie de la parole qu’il n’aura cessé de développer et de relancer au fil des œuvres, avec une rigueur aussi discrète que considérable, se laissait entrevoir dans sa manière d’être là. La voix nue, le tremblement, l’inquiétude et la joie spacieuse¹, autant de dimensions de sa pensée qui pouvaient se lire in situ, et trouvaient un enracinement dans le concret d’une présence qui avait à cœur de pouvoir réellement appartenir, non seulement à son auditoire, mais aussi à ce qu’il lui offrait.

Jean-Louis  Chrétien  forçait le respect et l’admiration, non seulement par l’ampleur et la profondeur de sa pensée, mais aussi par la manière qu’il avait de la partager et d’inviter ceux qui l’écoutaient à y prendre place. Pour ce très grand lecteur de Kierkegaard, il ne faisait nul doute que le comment de la réflexion décide pleinement de son quoi². Ceci se traduisait également dans le style de son enseignement, où l’humour et la plaisanterie avaient une fonction heuristique évidente et particulièrement efficace.

L’hospitalité de sa démarche philosophique à l’endroit de l’histoire de la philosophie, de la théologie et de la littérature a été soulignée à maintes reprises et à juste titre. Elle a un pendant et un ressort qui ne sont pas moins remarquables, qui sont l’hospitalité offerte à la singularité de son auditeur ou de son lecteur, qui peut et doit faire siennes les références nombreuses – et vertigineuses par l’amplitude historique qu’elles dessinent – qui habitent ses livres, dès-lors qu’il comprend que c’est de lui qu’elles parlent finalement. L’érudition de Jean-Louis Chrétien, dont chacun pouvait apprécier l’étendue, dans ses cours comme dans ses livres, n’était pas affaire de spécialiste, mais bien un acte d’enseignement.

Pour cet heideggerien pratiquant, comme il lui est arrivé de se désigner lui-même avec une douce ironie, la pensée est à la fois grave et joyeuse. Elle est le lieu d’une exigence dont il est pour tout dire impossible de s’excepter. Cette pensée, qui s’est offerte en partage avec générosité, à travers une trentaine d’ouvrages, est traversée de part en part par un même souci fondamental, qui est de comprendre comment la parole nous donne la capacité, mais aussi la charge, en parlant et en écrivant, de nous recevoir les uns les autres, de nous introduire dans une arche invisible dont l’histoire a commencé avant nous et nous porte au-delà de nous-même, de participer à l’édification d’une cathédrale de souffles³ dans laquelle le moindre tremblement à sa place et sa nécessité et qui a besoin d’une pierre qui soit vraiment la nôtre pour ne pas s’effondrer.

Ce 28 juin 2019, la philosophie a vu s’éteindre sa voix la plus singulière et la plus généreuse. Sa voix la plus ample aussi. Pour l’écrivain qui a su nous rendre attentif à l’humanité des larmes, la philosophie a aussi une dimension de consolation. Comme la poésie, la théologie ou la mystique, avec lesquelles, dans les écrits de Jean-Louis Chrétien, elle ne cesse de dialoguer, cette discipline nous engage intégralement, dans toutes les dimensions de notre existence. C’est pourquoi elle peut et doit aussi être source d’espérance. L’une de ses tâches les plus hautes et les plus décisives, à laquelle Jean-Louis Chrétien ne s’est jamais dérobé, est de nous rappeler au miracle d’exister, de réveiller en nous la joie d’être tourné vers l’inconnu, de nous assurer que la rencontre la plus simple, comme celle qui peut se jouer entre le maître et son élève, peut changer le cours de notre vie – et par son imprévisibilité même, nous adresser sans réserve à l’inoubliable et à l’inespéré.

Dans un monde dont la violence s’accuse chaque jour davantage, où les nuits sont toujours plus sombres et où nous devons pourtant continuer de progresser, c’est notre guide le plus sûr que nous voyons disparaître au loin. »

Rodolphe Olcèse

Billet sur le blog de Médiapart – 2 juilllet 2019

 

Cordialement

 

0 – Jean-Louis Chrétien vient de disparaître à 66 ans, le 28 juin 2019 … Il m’a semblé nécessaire de relayer ce bel hommage de Rodolphe Olcèse, en signe de gratitude pour le livre majeur indiqué ci-dessous.

¹ – Le seul livre de Jean-Louis Chrétien que j’ai pour l’instant lu s’intitule :

« La joie spacieuse – Essai sur la dilatation »

NB : L’option « Feuilleter un extrait » du site des éditions de Minuit vous donne généreusement accès à la totalité de l’introduction : « La question de l’espace dans la joie et le destin du mot “dilatation” ».

Et je dois bien avouer que je ne suis toujours pas revenu de cette lecture, des lectures multiples de ce texte d’une classe & profondeur exceptionnelles, si totalement, si méticuleusement en accord avec ce que me permet de vivre la Vision du Soi selon Douglas Harding. Cette superbe expression, « la joie spacieuse », fait désormais partie de mon vocabulaire, tant pour évoquer la « Vision » – autre exemple majeur de « dilatation » – que pour partager la méditation dans l’esprit du zen. Merci pour cet immense livre cher Monsieur.

² – « … le comment de la réflexion décide pleinement de son quoi. » Cette remarque essentielle vaut aussi pleinement pour la recherche de l’auteur qui m’a informé de l’existence de « La joie spacieuse » : Marie Balmary. Merci pour ce judicieux conseil de lecture Marie.

Et vaut aussi pour la Vision du Soi : un ensemble d’expériences simples, concrètes, précises, joyeuses … mais sans échappatoire, pour partager une Réalité simple, concrète, précise, joyeuse … et sans échappatoire : notre Vraie Nature ! N’en croyez bien sûr pas un traître mot, essayez, vérifiez !

³ – « Participer à l’édification d’une cathédrale de souffles … ». Le « plan » de celle que propose la Vision du Soi est exposé dans le dessin ci-dessous :

Vivre ainsi, ce n’est d’une part pas si difficile, et cela permet d’autre part d’enfin respirer au grand large, de vivre en « Grand » … Essayez, vérifiez !

&

« La joie intérieure, avec sa dilatation, se porte elle-même spontanément, avec un doigté de sourcier, à la rencontre du joyeux dans le monde. Nous sommes prêts pour lui, nous sommes préparés pour lui, car nous sommes déjà au large. L’ouverture de la joie forme un espace d’accueil pour ce qui arrive. » (« La joie spacieuse », page 41)

&

« Mon enfance n’ouvre pas plus tôt ses yeux

Qu’aussitôt la terre spacieuse (the spacious earth)

Déborde de joie, de paix, de gloire, de gaieté ».

(Poème de Thomas Traherne, « The designe » – page 178)

NB : Cf. aussi « Douglas Traherne Harding Song – The Incredible String Band »

&

« J’aspire de grandes gorgées d’espace,

L’est et l’ouest sont à moi, et le nord et le sud sont à moi ».

(Walt Whitman, « Song of the open road » – page 215)

&

« L’homme est quelque chose d’organisé autour d’un vide et d’un creux. Dieu nous respire et nous Le respirons ».

(Paul Claudel, page 233)

« Il faut que chaque individu devienne conscient de cette humanité totale qui le baigne comme une onde, qui le pénètre comme un air respirable et intelligible, et où chacun de ses mouvements propage comme à l’infini ses répercussions ».

(Paul Claudel, page 244)

&

« L’enjeu de la dilatation est toujours d’introduire l’infini dans le fini sans le détruire, de libérer l’infini dont le fini est lourd sans que ce dernier explose et se dissolve. » 

(Page 254)

Un très très grand & beau livre, vraiment …

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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