La vision de Monsieur Perrier (extraits) – Maurice Bellet – Revue VST n°3/06-98

« Nous avons eu la merveilleuse surprise de découvrir un roman de Maurice Bellet : « Les Allées du Luxembourg » (Éditions Desclée de Brouwer), dans lequel Monsieur Périer Voit, une vision qui ressemble étrangement à ce que nous partageons dans cette revue.

« … Or, ce jour que je dis, où Monsieur Périer sort de chez lui comme d’habitude, rien n’annonce quoi que ce soit de particulier. Le temps est clair ; il fait soleil ; le vent est un peu frais. Monsieur Périer entame la traversée. La chose arrive au moment où, sortant de l’ombre des arbres, il débouche en haut du large escalier qui descend vers la pièce d’eau. Les ânes sont là, qui attendent les enfants ; le vieux bonhomme qui les mène attend aussi, et Monsieur Périer regarde les ânes – animaux chers à son cœur, Dieu sait pourquoi. Puis il regarde devant lui le large espace découvert.

Et il voit.

Vision extraordinaire, prodigieuse, inouïe.

Que voit-il ? Des monstres, des chimères, des dieux descendants du ciel ? Ou quelque sylphide confondante de beauté, dont la nudité le transit de désir ? Ou bien quoi ? Le kaléidoscope vertigineux, genre Odyssée de l’espace, le futur, l’arrière-monde, le secret des origines ? Non, rien de tel. Monsieur Périer voit ce que tout le monde voit : la pièce d’eau toute ronde, le jet d’eau, les gens sur les chaises, un bambin qui court après un pigeon qui s’envole, la façade du Luxembourg, les lointains de l’Observatoire. Et il voit le ciel ouvert.

C’est quelque chose de si inattendu, de si peu préparé, de si étranger à tout ce qui peut se mouvoir dans sa tête, que Monsieur Périer ne sait pas qu’il a une vision. Il ressent seulement une sensation étonnante de chaleur, de douceur, de bienveillance universelle ; la lumière paraît plus douce et plus forte, les visages plus dignes d’amour, l’âne plus fraternel. Tout a basculé, invisiblement et sans secousse, dans l’absolument inentamable : une splendeur de l’être, une douceur de la création, une saveur de la vie, une générosité du temps, qui ne passe plus – soudain Monsieur Périer est dans l’éternité, l’éternité ici et maintenant, le suspens bienheureux de toutes choses dans l’instant pur de l’origine.

Monsieur Périer s’est arrêté en haut des marches, le souffle coupé. Il sait, en cet instant, que le monde s’est ouvert devant lui, comme une écorce amère qui libère un beau fruit. Mais il sait sans savoir et l’oublie aussitôt : où pourrait-il ranger ce savoir-là ? C’est un savoir qui ne se pose nulle part, c’est un souffle, c’est une absence, c’est un parfum subtil comme d’un vase précieux soudain brisé et qui se répandrait, gaspillage à tout homme sensé, dans la pièce où le vin endormait les convives.

C’est fini. La vision a passé. Monsieur Périer a seulement le sentiment confus qu’il a laissé s’échapper quelque chose et qu’une tristesse sans cause le rattrape au pied de l’escalier. Il s’en va vers sa brasserie et pense à son déjeuner.

Mais la faille s’est faite, la ligne est marquée – indélébile. Désormais, l’insaisissable vision demeure et veille dans l’ombre tandis que Monsieur Périer, marchant, mangeant, causant, vivant la vie normale, continue à dormir debout, comme presque tous les humains. »

 

A la fin du livre, la vision de Monsieur Périer reste toujours la même, mais comme dirait Catherine Harding, cette fois le centre de gravité est descendu au niveau du cœur.

 

« … Et il voit.
Ce n’est pas la vision obscure d’autrefois, c’est une vision éclatante. Et il voit qu’il voit. Non qu’il réfléchisse, qu’il s’examine au miroir. Pas du tout. Aucune distance. Il est dedans, il est dans ce regard qu’il donne à toutes choses, et son regard est doucement pris et aimé par cet éveil des choses, où Jean Périer s’illumine tout entier – car la lampe du corps, c’est l’œil.

Il voit ce qu’il a toujours vu, bien sûr : la pièce d’eau, le jet d’eau, la façade un peu sévère du Palais du Sénat, et là-bas, la trouée de l’Observatoire, et les massifs de fleurs, et les pelouses, et les pigeons, les merles et les moineaux, et les gens, les gens sur les chaises, les gens marchant, les enfants courant, les mères attentives et, tout près de lui, les ânes revenant.

Et pourtant ce qu’il voit, c’est l’envers lumineux du monde. A moins que ce soit l’endroit, et que notre regard ordinaire ne voie que l’envers de la tapisserie, confus et laid. De l’autre côté, de l’autre côté est la merveille. (…)

Les gens. Les humains. Il voit. C’est quelque chose qui lui a été mystérieusement donné en ces mois, en ces années où il cheminait sans savoir, en ces années où l’âge montant commence à délier les liens de la vie ; c’est quelque chose qu’il ne pourrait dire que de biais, s’il était poète, par exemple, ou dans la rumination philosophique ; à moins qu’il ne le dise tout droit, dans cette suprême naïveté qui peut venir au plus vif du chemin extrême. De toute façon, il ne sait. C’est d’ailleurs, de nulle part, que vient cette étrange douceur dont il connaît qu’elle est plus violente que la haine. Il est là. Il se tient là, sur ses pieds – ô station debout improbable ! – et il est tout remué en dedans par ce qui remue les humains, tripes, cœur et cerveau. Mais ça ne fait rien. Rien ne fait rien. Il existe comme Adam et vierge des douleurs infâmes où nous nous plongeons quand manque ce premier moment. (…)

Monsieur Périer voit tous ces pauvres humains dans la lumière du premier jour – à moins que ce ne soit le dernier. Il pressent que s’il pouvait, à chacun d’eux, donner à entendre ce qu’il voit, et si chacun d’eux consentait à l’entendre, ce serait un changement prodigieux. Rien de magique, oh ! non ! Monsieur Périer sait d’expérience que le changement, le très grand changement, est imperceptible, infime, un quasi-rien, une décision qui ne se sait pas elle-même, le don fait en passant de je ne sais quoi par je ne sais qui. Mais c’est ainsi que la vie, la très improbable vie, a dû commencer sur la terre, dans l’immensité désertique de l’univers.

Même cette grosse vieille femme, qui s’ébroue de son sommeil pâteux, l’air geignard, avec ses jambes lourdes et ses cheveux dépeignés, même elle, avec son visage sculpté dans la douleur et les longs détours de la vie, elle pourrait, elle peut devenir elle aussi cette splendeur : un être humain, éveillé dans la ténèbre des mondes muets, une parole hardiment jetée par-dessus le grand vide, un regard pour un regard, un visage pour un visage, elle serait, dans l’épreuve du désert où Jean Périer pliait d’angoisse, elle serait la bienheureuse et la bien-aimée, la divine apparition qui met fin à la crucifixion du Seul.(…) »

Maurice Bellet
Maurice Bellet

Cordialement

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils.
La lecture de « La philosophie éternelle » d’Aldous Huxley m’oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d’abord la voie du yoga, puis celle de l’enseignement d’Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d’accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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