« La vieillesse » – Christiane Singer

AgesDeLaVie« … un bonheur de lecture d’une rare qualité. »

C’est ainsi que s’achève la présentation de l’ouvrage de Christiane Singer :  « Les âges de la vie » sur la quatrième de couverture de l’édition  1984 chez Albin Michel.

 

Qu’écrire de mieux que ce qu’elle a dit elle-même dans un entretien avec Thierry Lyonnet sur RCF en 2001 : 

« J’ai écrit un livre sur Les Âges de la vie. J’ai tenté de montrer ces métamorphoses de l’être au cours de la vie. Il est évident que tout cela ne vaut que si l’on a appris en cours d’existence à mourir. Et ces occasions nous sont données si souvent ; toutes les crises, les séparations, et les maladies, et toutes les formes, tout, tout, tout, tout nous invite à apprendre et à laisser derrière nous. La mort ne nous enlèvera que ce que nous avons voulu posséder. Le reste, elle n’a pas de prise sur le reste. Et c’est dans ce dépouillement progressif que se crée une liberté immense, et un espace agrandi, exactement ce qu’on n’avait pas soupçonné. Moi j’ai une confiance immense dans le vieillissement, parce que je dois à cette acceptation de vieillir une ouverture qui est insoupçonnable quand on n’a pas l’audace d’y rentrer. »

Son départ prématuré en avril 2007 nous a bien sûr privé de sa présence infiniment aimante, de sa capacité étonnante à relier à peu près n’importe quel sujet de la terre à la dimension du « ciel », de son don d’écrire des textes aussi limpides qu’inépuisables, …

Mais en aucun cas, me semble-t-il, nous ne devrions regretter qu’il nous ait privé de sa lucidité  sur une compréhension possible, voire hautement souhaitable, du vieillissement. Dans le sixième et dernier chapitre de ce livre, sobrement intitulé « La vieillesse », elle nous offre, déjà, … l’essentiel.¹

Et je suis personnellement très heureux de pouvoir m’en inspirer pour construire l’atelier Vieillir en pleine conscience. Si les expériences d’attention de la Vision du Soi selon Douglas Harding permettent d’accéder simplement, concrètement, à cet espace d’accueil inconditionnel et illimité que nous sommes, les textes de Christiane Singer nourrissent les dialogues qui complètent ces expériences.

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Quel culot pour cette « gamine » de quarante et un ans d’oser s’attaquer au « monument » que représentait alors – et peut-être même toujours ? – l’essai de Simone de Beauvoir : « La vieillesse » !

  • Tant à son incomplétude anthropologique :

« Il serait certes possible d’opposer à la compilation désenchantée de tous les sévices dont la vieillesse est l’objet … un recensement inverse d’hommages à la vieillesse, glanés dans la Bible, le Talmud, le Yi-King, les mythologies indiennes ou africaines, etc. »

  • Qu’à son défaut de réflexion sur la signification propre de ce temps de vie :

« Nulle part, de bout en bout de cette longue étude, n’affleure le soupçon que la vieillesse pût constituer une autre étape, une autre présence au monde, le lieu d’une perception nouvelle. Prolongation obstinée de l’âge qui la précède, comment n’en serait-elle pas aussi la lente, l’inévitable dégradation ? »

  • Et qu’à ses conséquences pratiques :

« La représentation même de la déchéance entraîne irrévocablement sa venue. Nous vivons et mourons de nos images². »

Et quelle merveilleuse leçon d’audace et de confiance que de partir résolument dans la direction opposée à cet essai. Bien avant « Derniers fragments d’un long voyage », comme Ruth, la psychanalyste inventée par Marie Balmary, Christiane Singer « connaissait qu’elle ne serait jamais dans cette tombe qu’on allait ouvrir à son nom. »

« Si la vieillesse a un droit à revendiquer, ce n’est certes pas celui qui lui garantirait les mêmes actions, les mêmes tensions, les mêmes plaisirs, les mêmes responsabilités, la même sexualité que l’âge adulte, mais bien le seul que personne ne songe à lui accorder : le droit inaliénable à la transformation.

Mais à formuler ainsi les choses, déjà nous faisons fausse route : « droit », « revendication », « garantir », « exiger », « exercer sur la réalité une pression » sont les locutions d’un langage qui n’a déjà plus cours. … Une phrase de Joseph Delteil nous sera « Sésame, ouvre-toi » pour cet autre royaume :

«… le grand âge me permet enfin, sans visée de conquêtes et sans intentions, de fréquenter les femmes, si j’ose dire, pour le plaisir …»

Ces mots, dans leur rieuse volte-face, nous montrent le chemin. Ils révèlent une présence au monde où n’entre plus le désir d’effraction³. Cessant alors de « s’ajouter » toujours à ses rencontres, l’être âgé devient, entier, rencontre. Plus question pour lui de « percer » le sens des choses, d’y pénétrer par la ruse ou la force. Tout conflue tôt ou tard dans ses yeux.

[…]

Dans la perpétuelle mouvance du monde, dans l’infinie fluctuation des apparences, dans le transfert permanent d’énergie et d’informations, l’être âgé ne cherche plus de poignée où se cramponner ni de patère où suspendre son chapeau. Dans une souveraine dérive, il se donne au flux, devient flux.          La vieillesse est une révolution mentale.

[…]

… les gens âgés qui ont lâché prise et qui, par l’énigmatique loi de la coincidentia oppositorum, trouvent aussitôt accès à d’autres richesses. Cela ne signifie nullement qu’ils aient eu, pour ce faire, à se désintéresser du monde qui les entoure, à se dépouiller de leurs engagements, de leurs responsabilités, de leurs activités ; s’ils ont choisi de les poursuivre encore, c’est désormais dans une approche radicalement modifiée, où ne se mêlent plus les scories de la puissance, de la compétition, ni de l’affirmation de soi. N’en attendant rien pour eux-mêmes, ils en reçoivent beaucoup : tout ce qui n’est donné que par surcroît à quiconque n’exige plus rien.

[…]

Dans la haute vieillesse, là où logiquement, nous nous attendons à ce que le poids de la réalité devienne le plus lourd, il peut s’alléger jusqu’à n’être plus perçu. … Alors – mais pour lesquels d’entre nous désormais ? – (car si la clef de la vieillesse est tendue à bon nombre, combien trouvent la porte qu’elle ouvre ?), se révèle la dimension véritable de cette ultime étape : la possibilité donnée à l’être humain de tout saisir à la fois, de naître par le pouvoir de l’esprit à son humanité véritable. »

Je vous laisse avec cette photographie d’une grande vivante, qui connaissait et appréciait certainement, dans sa double culture franco-allemande, cette parole d’Angélus Silésius :

« Ich glaube keinen Tod – Je ne crois pas à la mort ».

singer christiane sourire
Christiane Singer

 

Cordialement

¹ – Bien entendu ce chapitre et le livre entier sont à lire, à relire …

² – Christiane Singer insère dans ce chapitre une magistrale réflexion sur la responsabilité de l’artiste : « Les représentations d’horreur … ouvrent à la machette, dans les forêts vierges de l’imaginaire, les pistes où s’engouffreront, demain, les cavaliers de l’apocalypse. … L’imaginaire est le talon d’Achille, le point vulnérable par lequel pénètrent dans le monde des vivants aussi bien le poison que la panacée. Aussi n’est-il pas d’œuvre innocente. »

³ – Cf. la parenté de ce paragraphe avec le sutra II 37 des Yoga-Sutras de Patanjali : « Quand le désir de prendre disparaît, alors les trésors apparaissent. »

 

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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