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La Présence à huis-clos – François Cassingena-Trévedy

Je vous propose ci-dessous une autre lettre de la série partagée au cours de l’année 2020 par le moine (d)étonnant qu’est François Cassingena-Trévedy. J’ai découvert son existence par hasard & nécessité dans « Le goût du vrai », Tract Gallimard d’Étienne Klein, et évoqué un de ses textes dans le billet « Épopée désinvolte ».

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« La Présence à huis-clos, ou seconde lettre pascale aux amis confinés

“Le soir, ce même jour, le premier de la semaine, et les portes étant closes, là où se trouvaient les disciples, Jésus vint au milieu d’eux et il leur dit : « Paix à vous ! »” (0)

(Jn 20, 19)

Confinement. Concentration. Circonférence. Intériorité. Recueillement. Comme le centre permet de construire le cercle, le cercle conduit au centre, surtout s’il s’entoure de silence, surtout lorsqu’il sait faire silence¹. Il est temps de laisser parler en nous l’image amoureuse du poète (Éluard) :

“La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur”.²

Le confinement est une contrainte qui s’impose à nous : tâchons d’en faire quelque chose. Tâchons de confectionner quelque chose avec la contrainte. Pas seulement un masque … Pas un masque, mais un révélateur. C’est en confectionnant quelque chose avec la contrainte même que l’homme exerce sa liberté. C’est à travers ce retournement de la contrainte en liberté qu’il révèle son génie et sa magnificence. Son inaliénable humanité.³

Au milieu du confinement, de la concentration, de la circonférence (si nous savons nous recueillir et demeurer en silence), il y a un vide à discerner, à accepter, à accueillir. Dans cet espace vide (qui d’ordinaire nous fait peur et que nous évitons sans cesse), il y a quelque chose qui advient. Il y a une Présence qui advient. Cette Présence (appelons-la de ce simple nom, pas d’avantage pour l’instant, pour longtemps), cette Présence ne brise pas les portes et n’entre pas par effraction. (4)

“Il ne crie pas, il n’élève pas le ton, il ne fait pas entendre sa voix au dehors.” (Isaïe, 42, 2).

Elle advient tout simplement, elle émane du tout-bas, elle monte en nous, obscurément. Elle émane et se fait doucement invasive, comme une lumière, comme un parfum, comme une source qui monte de la terre. Ne mettons pas la main sur elle ; ne mettons pas trop vite de nom sur elle, car elle transcende tout nom. Le confinement, la concentration provoque en nous l’avènement de l’immense et l’innommé. Au milieu. La Présence est notre hôte, le plus discret des hôtes. Le plus discret des habitants. Le plus immense des habitants. Le plus doucement envahissant des habitants. Non pas autoritaire, mais immanent, non pas asséné d’en-haut, mais en train de sourdre du très bas. (5)

“Ton Nom est une huile qui s’épanche.” (Cantique des cantiques, I, 3).

“La maison s’emplit de la senteur du parfum.” (Jn 12, 3).

L’émergence, l’avènement de cette Présence inouïe en nous est à vrai dire le seul événement capital de nos très humaines journées. Un événement que nous fuyons si souvent, et dont nous ne sommes guère familiers, parce que nous en recherchons d’autres, plus sensationnels … Notre vie “spirituelle”, que nous qualifions hâtivement de spirituelle, peut être parfois encore si matérialiste ! Cultivons, approfondissons “l’événemenu” de notre vie. (6)

Mais au fait, quel visage, quels visages prend cette Présence qui s’invite au milieu de notre vide ? Celui de tel ou tel, de tel et tel et de tel autre encore. Celui de tel ou tel qui nous tient à cœur, et qui est comme le centre de gravité de notre cœur, et qui est, tout bas, le trésor de notre cœur. Le visage de celui-là, de celle-là, de tous ceux-là dont nous avons le souci, et vers lesquels notre cœur gravite. Dans la Présence, d’innombrables présences confluent et cristallisent. La Présence récapitule en elle tous ceux qui “demeurent” en nous, comme nous “demeurons” en eux. Nous sommes habités, et du fond de cet espace, soigneusement laissé ouvert au fond de nous, au milieu de nous, c’est le Monde entier qui monte. C’est ainsi que le confinement – la concentration transfigurée par notre liberté créatrice, nous dispose à l’irrésistible et douce irruption, en nous, de l’Universel. En ces jours que nous traversons, le monde n’est plus le simple sous-entendu utilitaire de notre existence confortable : nous nous éveillons chaque matin au Monde comme à cet Entier naturel dont nous portons l’épreuve et le souci. En poètes du confinement (comme de tout le reste), essayons de faire de la prison un cénacle : en ces temps de corps à Corps, de prise de conscience aiguë de la solidarité du Corps humain, chaque monade peut se découvrir tabernacle de la Totalité. Il y a là un exercice spirituel pour tout homme de bonne volonté, un lieu de communion pour tous les hommes de bonne volonté par-delà les frontières tellement relatives du croire et du non-croire. (7)

Voilà, en ces jours, le très simple et très grand exercice spirituel qui nous est proposé. Il ne nécessite pas beaucoup de mots (“ne rabâchez pas comme les païens”, Mt 6, 7). Le confinement, matière qui s’offre à notre travail silencieux de “confection”, peut nous ouvrir à une conversation nouvelle avec la Présence : cette Présence qui “advient en chair” (Jn 1, 1), en toute chair de ce monde dont nous sommes.

Le confinement peut être la chance d’une conversation plus profonde et plus vitale entre nous ; celle qui nous fait lever le voile (c’est si rare, au fond) sur l’essentiel qui nous travaille, qui nous inquiète, qui nous habite, qui nous unit. (8)

Nos ritualités chrétiennes habituelles sont en ce moment suspendues et cela peut nous coûter, la chose est bien compréhensible. Mais ne nous hâtons pas de combler ce vide, de saturer l’espace par un excès de spectaculaire et de virtuel. Plutôt que d’ajouter, tâchons d’approfondir. La vraie vie spirituelle n’a pas horreur du vide, au contraire. Il faut bien qu’il y ait de l’espace, du vide, pour qu’ “Il se tienne au milieu de nous”. Autrement. Tout autre. Un moment favorable nous est offert pour que nous explorions d’autres voies. Des voies plus exigeantes et plus fécondes que nous avions peut-être oubliées et que les conditions de vie de demain nous rendront certainement indispensables. “Toutes portes étant closes” malgré nous, mais aussi de notre plein gré, laissons venir à nous, laissons monter en nous : nulle circonstance, nul obstacle ne saurait entraver l’avènement de la Présence, constellée de tous les visages du Monde. » (9)

François Cassingena-Trévedy

19 avril 2020

Cordialement

 

0 – Rappelons que de nombreux « guignols » – ou plus exactement des Chibroc, Flageolet, La Ramée, brigadier Lafleur … – ont déclarés que nous étions en « guerre » dès le début de la pandémie. Celle-ci ne nous appelle-t-elle pas plutôt à faire d’urgence la paix avec nous-même et l’ensemble du monde vivant ? La Vision du Soi selon Douglas Harding pourrait nous y aider …

Puis notre « douce » France a succombé à ses travers habituels : suite à la déclaration de « guerre », il a comme d’habitude été considéré dans les hautes sphères parisiennes que « l’intendance suivrait ». Alors que depuis des dizaines d’années ces mêmes hautes sphères méprisent les forces vives et détruisent les infrastructures de la plupart des services d’intendance … Il ne faut dès lors pas s’étonner de cette nouvelle « étrange défaite » … que nous sommes en train de subir.

&

[ουσης ουν οψιας τη ημερα εκεινη τη μια των σαββατων και των θυρων κεκλεισμενων οπου ησαν οι μαθηται συνηγμενοι δια τον φοβον των ιουδαιων ηλθεν ο ιησους και εστη εις το μεσον και λεγει αυτοις ειρηνη υμιν]

¹ – Comment ne pas proposer ici, sans commentaire, cette remarquable représentation du « cercle » et du « centre », notre « autoportrait » à tous :

² – “La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur” : poème de Paul Eluard dans le recueil « Capitale de la douleur ».

« La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur, …
Ailes couvrant le monde de lumière, …
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards. »

Douglas Harding a souvent été interrogé sur cette mise en avant du regard et de la vision dans sa recherche et son partage : ce poème est une belle réponse à la question.

³ – Surtout pas un « masque » ! Nous avons déjà tellement de mal à cesser de jouer le « jeu du masque ». La Vision du Soi propose de les enlever tous – simplement, concrètement, joyeusement – de Vivre Sans Tête !

« C’est à travers ce retournement de toutes les contraintes » – que la  périphérie nous prodigue avec tant de créativité et de générosité … – « en liberté » – centrale : la zone « Je Suis » du dessin de la note n° 1 « qu’il révèle son génie et sa magnificence. Son inaliénable humanité. » Cette posture n’est pas si difficile : il suffit de maintenir ce geste des index pointant à 180° l’un de l’autre, pour Voir l’asymétrie, ici & maintenant, partout & toujours.

4 – Il y a peut-être moins « un vide … à accueillir » que reconnaître ce « vide » que nous sommes, tous – tout au bout du « retournement » – cet espace d’accueil illimité & inconditionnel. C’est notre véritable nature de « contenant ultime », notre Visage Originel, …

A mon humble avis, c’est également le sens du projet chrétien, et il n’est peut-être même pas nécessaire de prendre le risque de nommer ce qui advient comme « une Présence » … Il est sans doute préférable de demeurer dans un apophatisme strict. A la rigueur se contenter de « l’Ouvert ».

5 – Oui, « … l’avènement de l’immense … », l’éveil à cette « immensité intérieure » que « Je Suis », que nous sommes tous. Ce « Je Suis » – ou quelque autre nom dont vous préférez désigner cette « non-chose », ce mystère, ce « ? » – est effectivement « hôte » au deux sens du terme : ce que nous accueillons au plus intime de nous-même & ce qui nous accueille, ce qui nous « fait » espace d’accueil illimité & inconditionnel. Le « contenant ultime » contient un « contenu » humain dont la liberté & dignité consiste à réaliser qu’il est lui-même, au fond, « contenant » … vertigineux !

Tout ce qui précède vous parait trop beau, trop « grand » ? Vous savez bien pourtant que « jouer petit ne sert pas le monde » ! Ayez l’audace de tenter l’aventure de la Vision du Soi, vérifiez par vous-même l’évidence de l’éveil.

6 – « Le seul événement capital »  … réaliser comme dans « Vision » que je vis sans tête ! Ce qui se déroule exclusivement dans la zone « je suis humain » du dessin de la note n° 1 ci-dessus n’est effectivement que « matérialiste ». Entrer dans la dimension « spirituelle » nécessite de passer par le « vide » central avant d’exploser instantanément aux dimensions de toute la périphérie, de tout l’univers. Cet « événemenu » ne change apparemment rien, et en réalité tout est transformé, la vie bascule en « a festival of newness » !

Est-il possible d’établir un lien avec le verset 8, 22 de Matthieu ?

Jésus lui dit :
« Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel, des nids.
Mais le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. »

[και λεγει αυτω ο ιησους αι αλωπεκες φωλεους εχουσιν και τα πετεινα του ουρανου κατασκηνωσεις ο δε υιος του ανθρωπου ουκ εχει που την κεφαλην κλινη]

7 – Superbe paragraphe ! Je m’oppose, parfois et toujours gentiment, avec un couple de voisins & amis sur l’utilité du monachisme, qui pour eux n’est que survivance de l’ignorance la plus complète. Mais qui d’autre qu’un moine pourrait aujourd’hui écrire un tel paragraphe ? Quoi de mieux que la clôture et la stabilité monastiques pour réaliser l’interdépendance universelle de tous et de tout ? Peut-être la Vision du Soi … ? J’ai essayé d’écrire & montrer dans le billet « Je ne suis pas confiné » à peu près le même processus que celui décrit ici.

Il me semble aussi qu’à coté des « frontières tellement relatives du croire et du non-croire » existe une frontière absolue : celle qui sépare le Voir du … refus de Voir. Vérifiez !

8 – De nombreux débats relatifs à ce qui serait vraiment « essentiel » ont émaillés l’année écoulée … Il ne s’agissait en réalité que de dur commerce, du « business as usual » menacé par le confinement. Il n’y a en réalité pas d’autre « essentiel » que celui « qui nous habite & qui nous unit ». Tant que nous n’aurons pas progressé dans cette direction, « le seul espoir », aucun vaccin ne changera rien à notre tragique situation. Nous en resterons à ce constat de Maurice Bellet :

« Le virus, c’est l’obscur désir qui jette les humains dans la destruction de leur humanité. »

Trop peu de voix comme celle de François Cassingena-Trévedy se font entendre pour dire fermement que le confinement est une « chance ». Raison de plus pour les écouter soigneusement !

9 – Il est effectivement possible de se demander si les « ritualités chrétiennes habituelles » n’ont justement pas pour fonction « de combler ce vide, de saturer l’espace par un excès de spectaculaire et de virtuel » … ?

Toute « vraie vie spirituelle » repose sur le « vide ». Pas sur le concept de « vide », mais sur l’expérience du « vide ». Il existe bien des façons de la faire ; celle que propose la Vision du Soi n’est pas la plus mauvaise, ni la moins structurée, ni la moins féconde. Essayez, vérifiez !

« … Espace vide … Comme il est étrange que ce vide soit le plus puissant symbole, et de la mort, et de la vie la plus comblée, la plus intense. »

Aldous Huxley, « Île » – chapitre 10

Cette évocation de « voies plus exigeantes et plus fécondes » fait écho, me semble-t-il, à cette « … réflexion autrement exigeante » de Jean-Claude Guillebaud … Et il est certain que si nous espérons un « demain », il va falloir cesser de « se contenter de trop peu ».

« Toutes portes étant closes » : en réalité il n’existe pas de « huis-clos » ni de « face-à-face » ailleurs que dans notre imagination ou notre défaut d’attention. Tous ceux qui ont participé à un atelier de Vision du Soi savent, par une expérience de première main qui change tout, qu’ « il manque toujours un mur à toute chambre », que personne, absolument personne n’est confiné. Encore une fois, n’en croyez pas un traître mot, essayez, vérifiez !

Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 62 ans, marié, deux fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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