« La Parole qui libère, qui guérit » – Marie Balmary

Article d’Antoine Peillon paru dans le journal La Croix du 06 octobre 2016.

NB : attention aux renvois ! Les (1), (2), (3) et (4) sont ceux de l’article de La Croix.

Les (0), ¹, ², ³, [4], [5], [6] relèvent de ma seule responsabilité.

« Quand elle vous reçoit dans son cabinet de psychanalyste (0), Marie Balmary ne va pas forcément jusqu’à vous installer, allongé, sur le divan réservé à ses patients, mais un entretien journalistique avec elle passe par plus d’écoute de son côté que par le récit déterminé de sa propre vie. Elle prévient d’ailleurs très vite qu’elle ne souhaite pas donner de « détails biographiques précis, personnels, voire intimes, du genre âge, dates, vie familiale … »

Un portrait de Marie Balmary ne peut être, en conséquence, que l’évocation de sa pratique de « clinicienne », d’écrivain et de lectrice insatiable de la Bible, « Ancien et Nouveau Testaments profondément reliés », en hébreu et en grec anciens.

Car cela fait longtemps qu’elle pratique sans exclusive, dans une « rencontre » et un enrichissement mutuel, dans un « rapport vivant bien plus qu’harmonieux », les lectures de Freud, de Lacan, des mythes antiques et du « Livre ». Preuve¹ en est, parmi d’autres : la Bible et ses versions interlinéaires (1) sont bien visibles sur un rayonnage de la bibliothèque de son cabinet de consultation.

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L’écoute comme fondement

À propos de cette « alliance spirituelle » de la psychanalyse et du judéo-christianisme, Marie Balmary s’est trouvée en quelque sorte interpellée, à la fin des années 2000. Il y eut, ainsi, une question qui lui fut posée à la fin d’une conférence, à l’aumônerie d’un hôpital : « La psychanalyse n’est-elle pas un luxe ? » Et sa réponse spontanée : « Vous avez raison, la psychanalyse est un luxe. Comme toute vie spirituelle. »

Il y eut aussi ce titre interrogatif d’un livre de Jean Allouch, célèbre psychanalyste lacanien, en 2007 : « La psychanalyse est-elle un exercice spirituel ? » Après mûre réflexion, Marie Balmary a répondu de la façon la plus sincère et la plus précise, sans cessation du questionnement, en 2010, à cette interpellation fondamentale, par « un petit livre », véritable clé de voûte, sans doute, de son œuvre inclassable² (2) : « Freud jusqu’à Dieu » (Actes Sud).

À cette occasion, la clinicienne, qui publia en 1986 son premier livre sur l’Écriture, « Le Sacrifice interdit » (Grasset), se souvenait : « Au tout début de mon intérêt pour la psychanalyse, au milieu des années 1970, je me demandais : quelle différence avec la direction spirituelle ? Car je voyais là deux expériences de la parole… » La « parole » ! C’est peut-être le mot clé de toute la (4) quête (elle préfère parler de « recherche ») de Marie Balmary. « Moi, je pars de la clinique, pas de la Bible, c’est-à-dire de l’écoute des gens, de la parole », confirme-t-elle aujourd’hui.

La lecture comme exégèse

Un séminaire de l’exégète et théologien jésuite Paul Beauchamp (1925-2001), suivi pendant trois ans, dans les années 1980, représente tout de même une ouverture à une « manière à la fois juive et chrétienne de lire la Bible ». Mais aussi à la lecture collective, « en petits groupes ».

Plus essentiellement, cette première rencontre savante, exigeante, radicale – au sens d’aller à la racine du texte³ – des deux Testaments (3) offre à Marie Balmary la confirmation qu’elle n’avait « rien à renier » de ce que la psychanalyse lui avait enseigné, qu’elle pouvait même « concilier la lecture de la psychanalyse et celle de la Bible dans une exégèse comme celle de Paul Beauchamp », lequel fut « un passeur précieux » pour elle. « J’ai découvert l’extraordinaire richesse de l’intelligence de l’Écriture quand on la lit dans le texte original », se souvient-elle.

D’autant qu’elle avait déjà été sensibilisée à la puissance nouvelle de ce texte original par la lecture, « en petits groupes de voisins », des premières traductions d’André Chouraqui à partir de la Bible massorétique (rabbinique), parues dans les années 1970 : « Là, nous avons découvert que c’était beaucoup plus fort, beaucoup plus râpeux, incarné, physique, charnel que nos traductions usuelles, lisses, rabotées, domestiquées… C’était soudain de la parole libre ! » [4] L’apprentissage de l’hébreu s’était déjà imposé, dès 1979, « en milieu juif ».

La parole comme référence

Un jour, lors de l’un de ses séminaires, Jacques Lacan a dit : « La voie (ou la voix), la vérité. » Dans l’assistance, Marie Balmary écrit « la voie, v-o-i-e ». « Je regarde alors les notes de mon voisin qui avait écrit”la voix, v-o-i-x” et je raye ma propre transcription. » Mais Lacan continue son propos : « Il y a un certain saint Jean qui a dit ça … »

La jeune psychanalyste se dit alors : « Toi, mon bonhomme, ta culture chrétienne est quand même en soubassement de ton œuvre… » Le « bonhomme » ne disait-il pas aussi, parfois, avec colère : « Si vous n’interrogez pas le vrai de la Trinité, vous êtes faits comme des rats. » [5]

La référence à l’Évangile de Jean apparaît ici comme centrale, comme un nœud qui tient fermement ensemble les voies et les vérités de la psychanalyse et de la théologie. Notamment par ses quatre premiers versets :

« Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Tout a été fait par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes. »

Versets qui font écho à la Genèse, ouverture de la Bible qui « est le sujet principal de trois de mes livres », souligne Marie Balmary.

La vie spirituelle comme libération

L’expérience clinique dit quelque chose de proche, aussi, selon elle : « La parole peut libérer, soigner, plutôt qu’être le support de nos maux, de nos maladies. On peut arriver malade, dans l’Église, en disant : “Je crois en un Dieu sévère, culpabilisateur”, et l’Église a toujours de quoi alimenter ce genre de pensées. C’est mortifère. Mais l’Église peut aussi guérir en même temps le texte de la Bible et la personne, par de saines traductions et de vivantes transmissions. Car le plus libérateur est le plus près de la lettre. » [6]

Dès lors, la vie spirituelle est source de joie, voire de « gloire de l’homme », de « vie éternelle » ici et maintenant, « au-delà de l’emprise du surmoi ». Dans le dialogue initiatique qu’elle a mené avec sa nièce Sophie Legastelois, depuis l’été 2013, et qui a produit un nouveau livre (4), Marie Balmary décortique l’épisode dit de « la femme adultère », dans le chapitre huit de l’Évangile de Jean. Elle y affirme que « ce passage est un beau texte de libération », où le « Je suis » de Jésus est « la lumière du monde ». Parole, vie, lumière … Encore un écho au prologue de l’Évangile de Jean.

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Coup de cœur. Une soirée à Taizé

« J’en ai beaucoup, vous savez, des coups de cœur. Le deuxième mouvement de la 7e Symphonie de Beethoven, le Mont-Saint-Michel … Je pense cependant premièrement à une soirée à Taizé, parce que nous sommes des chanteurs, dans cette famille. C’est un lieu où nous chantons à quatre voix, sans que personne dirige. Ce n’est pas la théologie qui s’y promène, c’est le mode d’être ensemble. Le mode de rassemblement de la musique, la polyphonie, ça me paraît une des façons d’être du Royaume des Cieux. »

Antoine Peillon

(1) Ces volumes comprennent les textes en hébreu de l’Ancien Testament (Biblia Hebraica Stuttgartensia) et en grec du Nouveau (Nestle-Aland, 28e édition 2012), une traduction interlinéaire mot à mot, ainsi que les textes de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB, édition 2010) et de la Bible en français courant.

(2) Psychologie, philosophie, exégèse, théologie ? Les titres de ses principaux ouvrages témoignent de l’originalité irréductible de sa recherche : “L’Homme aux statues. Freud et la faute cachée du père”, Paris, Grasset, 1979 ; “Le Sacrifice interdit. Freud et la Bible”, Paris, Grasset, 1986 ; “La divine origine. Dieu n’a pas créé l’homme”, Paris, Grasset, 1993 ; “Nous irons tous au Paradis. Le Jugement dernier en question”, avec Daniel Marguerat, Paris, Albin Michel, 2012.

(3) Paul Beauchamp est l’auteur de “L’Un et l’Autre Testament” (Seuil, 1977 et 1990).

(4) « Ouvrir le Livre. Une lecture étonnée de la Bible », Albin Michel. Sortie le 6 octobre. »

 

Cordialement

 

0 – Une étiquette infiniment réductrice pour cette grande dame. A moins de considérer que la technique, freudienne qui plus est, sert ultimement à se frayer un passage jusqu’à … Dieu. En choisissant de moindres mots, disons que le travail de Marie Balmary nous aide à « venir et à voir »

Cet étonnement de journaliste est en lui même étonnant … « L’homme qui vient » devrait nécessairement être un people qui étale complaisamment le miel de sa vie sur les tartines des médias ! Marie Balmary a tellement mieux à nous offrir : la connaissance fine des lois de la relation à travers les exemples de personnes dont « on » parle sans arrêt depuis 28 ou 23 siècles, sans pour autant que « Je » les connaisse vraiment … De quoi alimenter la réflexion sur l’utilité des médias !

¹ -La « preuve » se trouve surtout dans les propres livres de Marie Balmary ! Pour garnir des étagères il est sûrement possible d’en acheter au mètre linéaire chez un prestataire de services … nous vivons une époque moderne où le progrès fait rage …

Pour les curieux intéressés par le Nouveau Testament à partir du grec biblique il existe un « Nouveau Testament Interlinéaire Grec/Français ». Cet ouvrage n’est pas vraiment offert, mais pour ce prix vous disposerez de quatre versions : grecque, mot à mot français, TOB et Traduction en français courant. Et même de cinq, puisque vous serez en mesure grâce à cet outil de construire la version qui vous « parle » le plus.

Cf. aussi Modeste soutien aux langues anciennes

² – Dans notre « douce » France ce qualificatif « inclassable » risque de faire un peu office de relégation. Le registre majoritaire est tellement imprégné de peur qu’il existe une volonté de classement sécuritaire de tout ce qui paraît. Vite, vite … trier le bon grain de l’ivraie, ne pas prendre le moindre risque de « se libérer du connu » (Jiddu Krishnamurti), de se retrouver, enfin, dans une zone de « bienheureuse insécurité » (Alan Watts)… Quelle misère ! Heureusement … « l’esprit souffle où il veut » !

³ – Les « radicalisés » de tous bords pourraient & devraient plutôt s’inspirer de cette radicalité là, creuser intelligemment – dans un collectif de sujets égaux – à la racine des textes pour en exprimer tout le potentiel de compréhension & écoute & communion & amour … C’était une grande part du projet d’André Chouraqui …

4 – N’en croyez pas un mot, vérifiez : traduction de la Bible par André Chouraqui.

5 – Cet homme disait également : « … le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer. On peut aussi bien s’en passer, à condition de s’en servir . » (Dans Le Sinthome, leçon du 13 avril 1976, avec les réponses aux questions posées à la fin de la leçon.)

6 – Quel fantastique et motivant programme ! François, quand est-ce que nous nous y mettons pour de bon ? Quand est-ce que vous nous inviterez officiellement à cette « polyphonie » à la manière de Marie Balmary … ? Il serait plus que temps.

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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