La grandeur de l’Inde … – Svami Prajnanpad

Prajnanpad
Svami Prajnanpad

« La grandeur de l’Inde c’est d’avoir mis en valeur le fait de voir (drsti) et non pas croire, non pas imaginer, non pas spéculer mais voir directement ce qui est. »

 

Svami Prajnanpad

« Svami Prajnanpad – Le quotidien illuminé »

&

Cet ouvrage constitue le tome deux, de l’étude en trois tomes que Daniel Roumanoff a consacré à Svamiji.

La citation se trouve dans le chapitre deux, « Voir », partie A, « Voir », sous-partie deux, « Comment voir ? »

La première sous-partie, « La nécessité de voir »¹ recèle déjà tout son lot de trésors. Voyez donc … par vous-même :

« Essayez simplement de voir qui vous êtes, ici et maintenant, intérieurement (subjectivement) et extérieurement (objectivement)², comme individu et comme personne et essayez de concilier ces deux aspects. »

Cette phrase constitue une bonne introduction à un atelier de Vision du Soi selon Douglas Harding, puisque s’y retrouve l’essentiel du protocole expérimental proposé :

  • Doigt dans les 2 sensJPGsimplement voir,
  • sur l’évidence de l’instant présent, sans faire appel ni à la mémoire ni à l’imagination,
  • d’abord qui je suis pour moi-même Ici au Centre,
  • et ensuite ce que cela implique dans ma relation aux « autres » et à l’univers : une « conciliation », voire une « réconciliation » …

« Si vous pouvez vous voir vous-même tel que vous êtes, vous ne pouvez pas ne pas voir l’autre tel qu’il est. Aussi, si vous sentez que vous êtes infini, vous pouvez voir toute chose comme étant infinie. »

Même si le « sentiment » défini par Svamiji est un état infiniment plus stable que « l’émotion » – qui elle ne cesse effectivement d’avoir des hauts et des bas – ce « sentez » me gêne un peu désormais. L’expérience du tube me permet ainsi de voir clairement que je suis infini de mon coté, me permet de voir qu’Ici Je Suis ta réalité (de Conscience) et que là-bas, à l’autre extrémité, j’ai ton apparence. Cette expérience, souvent bouleversante, permet de voir, simplement et concrètement, tout un chacun – son « plus que prochain » – comme étant infini … Waouh, cela change à peu près tout !

« Vous ne pouvez atteindre la libération qu’en voyant tout ce qui est tel que c’est. Ni l’imagination ni un quelconque effort mental ne vous seront d’aucune aide. »

« Voir “deux” comme “deux” c’est se rendre libre de “deux”. C’est être un. Bien sûr, cela semble paradoxal. Après avoir vu deux, comment peut-on être un ? Mais essayez. La vérité est paradoxale. »

« Que se passe-t-il quand on voit ? Celui qui voit et ce qui est vu cessent d’être séparés et deviennent un. »

« Dire que l’illusion disparaît implique que le fait de voir a un effet libérateur immédiat. »

Merci Svamiji de formuler aussi clairement les « choses » dans cette dernière citation. Il ne peut y avoir d’éveil que subitement, instantanément. Mais, la puissance des conditionnements et l’inertie de l’habitude sont telles que cet « éveil subit » il va nécessairement falloir l’entourer, le nourrir, le valoriser … avec beaucoup de patience et de persévérance, un peu comme un enfant qui vient de naître finalement³.

« Voir, ce n’est pas seulement regarder avec ses yeux, mais utiliser tous les sens physiques : toucher, sentir, écouter, goûter. »

La citation ci-dessus complète la réponse à l’objection évoquée dans la note de bas de page n°1. De même que quelques expériences de Vision du Soi qui sollicitent ces autres sens.

« Voir implique d’utiliser toutes les ressources de l’intellect : examiner les faits, réfléchir, délibérer, distinguer, discriminer, déterminer les lois, etc. »

« Seul un intellect fort acéré et subtil peut voir. »

Ces deux dernières citations me questionnent, je l’avoue. Il me semble d’ailleurs qu’elles dévient quelque peu de la première de cette série insistant sur « simplement » voir …

Douglas quant à lui aimait dire que Voir était accessible à toute personne capable de :

  • vérifier l’approche d’un véhicule avant de traverser la rue,
  • compter au moins jusqu’à … deux !

Assurément les ressources de l’intellect servent, dans un deuxième temps, à nourrir cette Vision, à la valoriser afin qu’elle s’ancre de plus en plus dans le quotidien. Mais servent-elles au préalable … ? A dire vrai, j’ai plutôt l’impression du contraire : « un intellect fort acéré et subtil » a, souvent, bien du mal à simplement voir, à se contenter de l’évidence de cette expérience de vallée – tout le contraire d’une expérience de sommet – telle qu’évoquée par Alain Bayod dans « Satori c’est gris ».

Cordialement

¹ – Dans les ateliers de Vision du Soi, la question revient de manière récurrente : pourquoi cette insistance sur la « Vision », qui n’est bien sûr que le simple fait de voir « tout ce qui est tel que c’est ».

Il n’est bien sur pas du tout question de « vision » au sens que Helmut Schmidt donnait à ce mot dans la célèbre citation qu’il dégainait dès que lui était reproché son pragmatisme résolu :

« Celui qui a une vision doit consulter un médecin. »

Oui, pourquoi … ? Poser cette question, c’est assurément ne pas avoir assez cherché dans l’histoire de la quête spirituelle, où ce fait de voir s’avère absolument central. Comme ici auprès de Svamiji, mais, globalement, dans la plus grosse partie de la spiritualité hindoue : cherchez les occurrences depuis les Upanishads jusqu’à Nisargadatta Maharaj en passant par Ma Ananda Moyi et Ramana Maharshi … et vous trouverez !

« Oui, bon, d’accord, mais dans la tradition chrétienne, la vision n’est quand même pas aussi centrale … ? » Et bien justement si.

J’ai déjà écrit à quelques reprises sur ce site qu’à mon avis un assez bon résumé du christianisme peut être trouvé dans l’évangile de Jean :  une question suivie de deux réponses, l’une conjuguée au pluriel par Jésus, l’autre au singulier par Philippe. Le christianisme, c’est d’abord et essentiellement cette expérience fondatrice consistant à Voir le lieu de liberté et de paix où il est possible de « demeurer ».

« Rabbi, … où demeures-tu ?

Il leur dit : « Venez et voyez. » [traduction d’André Chouraqui] « Venez et vous verrez. » [TOB] Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui ce jour là.

Jean 1, 38-39

[Ῥαββί ποῦ μένεις; Λέγει αὐτοῖς, Ἔρχεσθε καὶ ἴδετε. Ἦλθον καὶ εἶδον ποῦ μένει: καὶ παρ’ αὐτῷ ἔμειναν τὴν ἡμέραν ἐκείνην:]

Philippe lui dit : « Viens et vois » [TOB et Chouraqui …]

Jean 1, 46

[Καὶ εἶπεν αὐτῷ Ναθαναήλ, Ἐκ Ναζαρὲτ δύναταί τι ἀγαθὸν εἶναι; Λέγει αὐτῷ Φίλιππος, Ἔρχου καὶ ἴδε.]

 

Ce « Venez … » et ce « Viens …» invitent à « se libérer du connu » (Krishnamurti) pour rejoindre une zone de « bienheureuse insécurité » (Alan Watts) … Participer à un atelier de Vision du Soi c’est pareillement entrer dans l’inconnu, se mettre en danger … de trouver !

Mais le plus grave danger ne consiste-t-il pas à rester dans le tombeau de l’habitude, à se condamner à ne jamais voir, à ne jamais prendre pied sur « le terrain solide du voir » (Svami Prajnanpad), à ne jamais « naître à nouveau » … C’est-à-dire à ne pas vraiment vivre.

Ayez l’audace de prendre ce risque. Le jeu en vaut (largement) la chandelle !

(Une partie du commentaire ci-dessus figure dans « Nous sommes « en l’image », à nous de faire la ressemblance. »)

² – Dans les ateliers de Vision du Soi, je suis de plus en plus étonné de voir à quel point certaines personnes parviennent difficilement à établir le lien entre  leurs difficultés quotidiennes et leur incapacité à oser vivre cette vie « subjectivement », à oser assumer cette dimension intérieure infinie en laquelle ils ont « la vie, le mouvement et l’être ». Une vie seulement vécue « objectivement », c’est-à-dire quasiment comme un des innombrables « objets » du monde, ne mérite pas le nom de « vie ». Svamiji en disait ceci :

« C’est un statut d’esclave. »

³ – Voilà comment Lin-tsi  articule astucieusement éveil subit et éveil graduel :

« Les paroles de mon grand maître, le sixième patriarche (Houei-neng), pénétraient les auditeurs une à une, directement, comme des couteaux ; elles leur faisaient comprendre et voir leur nature propre directement, sans qu’il eût à parler du graduel. Vous qui étudiez le Chemin, vous devez être éveillés subitement, [puis] vous cultiver graduellement et, sans quitter [le monde], obtenir la délivrance.

Il en est comme d’une mère qui met subitement son enfant au monde, lui donne le sein et le nourrit peu à peu : la sagesse de cet enfant s’accroît spontanément. De même, l’illumination subite, la vue subite de la nature de Bouddha [se produisent brusquement] et la sapience s’accroît ensuite spontanément peu à peu. »

 

 

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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