« Je reviens au royaume des vivants »

« Je reviens au royaume des vivants » est le titre de la première chronique de Sylvain Tesson après son accident. (Dans « Le Point » du 20/11/2014.)

Si Sylvain Tesson n’est pas à mon sens un écrivain majeur – pas encore – j’apprécie néanmoins ses textes et sa personnalité éminemment sympathique. Il a le courage d’assumer des positions iconoclastes, culturellement assez incorrectes, et de les incarner de manière cohérente.

Plutôt que de l’étiqueter comme « stégophile – toiturophile », je préfère penser que Sylvain Tesson aime cet étrange vide sous ses nombreux aspects, jusqu’à celui qui constitue notre véritable nature. Comme Mircéa Eliade et bien d’autres, il est peut-être en recherche d’une « maison au toit ouvert » … ?

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Sylvain Tesson, sa cabane … en Sibérie

 

Quelques extraits de cette chronique, suivis de mes commentaires en lien avec le projet volte-espace :

« Comme disait Renan “Il me faut chaque jour quelque chose qui me place au bord de l’abîme.” Ce soir, à Chamonix, c’est la fois de trop. J’ai bu comme un ours, je tiens mal l’équilibre, me hisse avec peine : le beauf sur le toit. Je tombe et me blesse au dos, à la tête. Résultat : dix jours de coma. J’ai toujours pensé que la quarantaine était un naufrage, mais pas à ce point. A l’hôpital, je flotte dans la nuit, je frôle l’extinction des feux. Je m’achemine de l’autre côté, “sur l’autre rive” …

Là-bas, comme je m’en doutais, il n’y a personne. Pas une main tendue, ni anges, ni vierges, ni vertes prairies … Trop influencés par le tableau de Jérôme Bosch, nous nous sommes persuadés que le tunnel comptait deux issues, comme sous le Mont Blanc. Je reviens au royaume des vivants avec l’envie d’enjoindre aux monothéistes de cesser leurs fariboles. … »

 

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« L’ascension vers l’Empyrée » – Jérôme Bosch

 

Ce n’est pas seulement « L’ascension vers l’Empyrée » de Jérôme Bosch qui nous conditionne ainsi, c’est toute une société puissamment matérialiste, de production & consommation de « choses », cette société de marché qui ressemble de plus en plus à une caricature de civilisation. Mais, Sylvain, il me semble que vous allez sans doute un peu trop vite en besogne : la principale caractéristique de « l’autre rive » ne serait-elle pas justement cette absence de toute « chose » … ?

C’est ce qui a de longue date traditionnellement été décrit, ou peint, comme la présence d’une « lumière », le phos (φῶς) de l’Évangile de Jean, la « claire lumière du vide » du bouddhisme, etc … Passer sur « l’autre rive », c’est peut-être simplement avoir l’audace de re-connaître que cet espace d’accueil illimité et inconditionnel, vide, transparent, conscient, « lumineux » à tous les sens du terme … est notre vraie nature, le « visage originel » pointé par le zen. L’inverse à tous points de vue de cet ego avidissime promu par notre dégoûtante pseudo-civilisation de compensation & consommation.

Douglas Harding aimait à dire que Dieu¹ aime les tunnels … Pas celui du Mont-Blanc ou du Fréjus, non, ceux-là sont juste de ténébreux dispositifs à amplifier la croissance du PIB & de la pollution … Mais ces tunnels de véritable croissance, de vie, qui permettent de passer d’une matrice à une autre sans s’arrêter en route, d’être continuellement en marche vers … la libération, l’éveil, la plénitude de notre dignité d’êtres véritablement humains …²

Ce tunnel de vie, ce n’est évidemment pas un hasard si c’est bien l’expérience clé de la Vision du Soi.

Je pense avoir écrit à son propos quelques paragraphes pertinents  dans cet article consacré à « La fragilité, faiblesse ou richesse ? » . Mais, une fois le texte lu, l’essentiel demeure :  faire véritablement l’expérience proposée, seul (plus difficile, à tous points de vue), à deux (mieux), ou lors d’un atelier de Vision du Soi (la meilleure solution). Et … « prendre au sérieux ce que vous voyez là-dedans » !

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Trois mois de rééducation … Je lis Maylis de Kérangal “Réparer les vivants”Cynthia Fleury, “Pretium Doloris”. La philosophe y prouve magistralement la dimension socratique de l’accident. La douleur offre à l’être de se déployer dans sa gloire, elle autorise à mieux se connaître : on peut retourner le sort, le forcer à devenir un outil propice à l’examen de soi. …

Sylvain Tesson a bien sûr raison de relever ce lien entre accident et connaissance de soi, du Soi … je le sais aussi d’expérience.

Mais pourquoi un plus grand nombre d’ « êtres » – nous tous – ne saisissent-ils pas  simplement et directement l’occasion d’un atelier de Vision du Soi pour « se déployer dans leur gloire«  … ? A minima ils acquerraient ainsi une excellente préparation pour l’accident futur, malheureusement assez probable. Oui, pourquoi cette commune et si puissante réticence à « passer sur l’autre rive », celle ou rien ne nécessite une quelconque réparation … ?

Pourquoi attendre une expérience de mort imminente (NDE) alors que la Vision du Soi nous propose une expérience de mort présente (PDE) tout aussi efficace en terme d’initiation, voire d’éveil ? Cela reste pour moi un profond mystère …

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Ensuite nous sortons du sujet, mais je ne résiste pas au plaisir de citer l’extrait suivant, qui complète utilement le beau texte de Christian Bobin, « Le mal » :

Dans les chambres, parfois, la télé diffuse son éclat blafard. A l’hôpital, c’est elle qui fait le plus pitié. Sa lividité, son débit hystérique, les propos débités : la télé est malade.

Comment des établissements aussi réputés que les hôpitaux français, œuvrant à la reconstitution du patrimoine cérébral, neurologique et cognitif de grands blessés, peuvent-ils autoriser que les patients, après les séances de rééducation menées par les meilleurs praticiens, aient le droit de regarder la télé, c’est-à-dire obtiennent le loisir de ruiner tous leurs efforts de reconquête par l’ingurgitation d’un incroyable flux de débilités ? …

Cordialement

 

¹ – Si le mot « Dieu » ne vous convient pas, trouvez-en un autre !

² – Même remarque que ci-dessus : en fait aucun mot – dualiste par nature – ne convient vraiment pour évoquer un état de non-dualité !

 

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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