« Immensités » de Sylvie Germain – Jean Marc – Revue VST n°10/01-2002

Une belle citation d’Angelus Silesius ouvre le roman « Immensités » de Sylvie Germain et lui suggère son titre :

« Un cœur que peuvent satisfaire lieu et temps ne connaît rien vraiment de son immensité. »

Les pages 135/136 évoquent une expérience … qui mérite sûrement d’être tentée … !¹

« Ainsi un jour, alors qu’il s’apprêtait à traverser une rue, il (Prokop, le personnage principal) vit un petit garçon accoudé à une fenêtre du deuxième étage d’une maison située devant lui. L’enfant jouait à souffler des bulles de savon. Des grappes de bulles de toutes tailles jaillissaient, s’éparpillaient, éclataient en vol ou retombaient tout doucement en zigzaguant dans l’air. L’un de ces globules, tout irisé de mauve, de vert absinthe, strié de filaments dorés et cerclé de violet vif vint flottiller jusque sous les yeux de Prokop qui eut juste le temps d’entr’apercevoir son propre reflet inversé parmi les moires de la sphère. Et ploc, la bulle claqua au bout de son nez. Rien de bien considérable dans cette plaisante vétille, si ce n’est que Prokop en eut la tête à l’envers pendant un moment qui lui sembla interminable. La tête pour de bon à l’envers, et qui s’envolait à mi-hauteur des murs le long de la rue Prokop ne pouvait plus avancer ni reculer, il avait perdu sa vue de bipède lesté au sol, il se trouvait soudain doté d’une vue d’opossum suspendu tête en bas et mis en apesanteur. Il ne reconnaissait plus rien, était incapable de s’orienter, de faire le moindre geste ou pas, et il avait le vertige. Sa grosse bulle de tête dans les yeux de laquelle se reflétaient des images distordues louvoya un moment jusqu’au bout de la rue et finit par exploser contre un réverbère. Prokop ressentit dans tout son corps la détonation ; sa tête se remit en bonne et due place sur son cou, il la saisit à deux mains pour s’assurer de sa présence, cligna des yeux et repartit en titubant. »

Comme ça ne se fait pas de raconter un roman, je me contente de vous offrir ci-dessous sa dernière page :

« L’immensité est si vivacement enclose en notre finitude, ses houles y sont si fortes, et si lancinants les chants montés de ses confins, qu’il nous faut bien, vaille que vaille, lui faire en nous un peu de place, lui accorder quelque attention. Cette immensité qui gémit sous le poids de notre paresse d’esprit, de notre avarice de cœur, qui mugit à l’étroit dans notre finitude, est peut-être un appel vers plus qu’elle-même encore, une invitation pour des dérives à l’infini, du côté de l’éternité, par-delà les ténèbres. Il se peut. Quoi qu’il en soit viendra un jour où cette immensité brisera en nous ses amarres et nous emportera Peu importe la destination, Dieu ou néant ; c’en est assez que les amarres soient vouées à se rompre.

Le tram s’enfonça dans l’avenue Narodni. Prokop louvoyait dans la rumeur de la ville, dans les remous chatoyants du réel, avec la nuit en poupe et l’inconnu en proue. Il ne savait plus rien, sinon qu’il n’était rien². Il s’offrait comme tel, dans les ténèbres. Le tram cahotait, prenait ses virages en stridulant ; il ballottait les passagers à moitié assoupis. La bruine perlait sur les vitres encrassées. L’odeur des manteaux et des parkas humides se mêlait aux relents de poussière et de rouille qui imprégnaient le wagon. Même cela, cette âcre fadeur du quotidien de la vie citadine surprenait Prokop et mettait ses sens en éveil ; il ressentait si intensément la banalité des choses ordinaires qu’il s’émerveillait de cette banalité³. L’immensité tremblait dans la moindre des choses, jusque dans la gadoue qui maculait le plancher du wagon.  Prokop se sentait pleinement le frère de cette enfant à tête folle, au cœur volage et aux pas trébuchants, l’humanité, sa sœur prodigue. »

Sylvie Germain
Sylvie Germain

« Immensités » de Sylvie Germain – Éditions Gallimard, 1993

 

Cordialement

 

¹ – Mais si vous préférez une proposition plus structurée, vous pouvez également participer à un atelier de Vision du Soi selon Douglas Harding.

² – Rien … et tout à la fois ! Le Rien & Tout, le Vide & Plein, l’espace d’accueil & les « dix mille choses » du zen, le Contenant ultime.

³ – Une expérience – mystique ou de Vision du Soi – transforme effectivement la vie en …« a festival of newness » selon les mots de Svami Prajnanpad. C’est le ticket d’entrée dans l’émerveillement, plus rien n’est banal. Mais, bien sûr, n’en croyez pas un traître mot, pas plus ceux de Sylvie Germain que les miens, essayez, vérifiez … !

D’après l’Évangile de Thomas, « s’émerveiller » advient après « chercher sans cesse », « trouver », « être troublé », et ouvre sur « régner sur le Tout ». Ne craignez surtout pas de « trouver » et d’ « être troublé », la suite en vaut la chandelle ! Essayez, vérifiez … !

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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