Il faut débarrasser Dieu de Dieu – Christian Bobin

Christian Bobin

Voici quelques extraits d’une interview de Christian Bobin datant de 2007, qui ouvre le Monde des Religions n° 100, paru en mars-avril 2020 et intitulé :

« Nos plus belles rencontres en 100 numéros ».

&

« J’ai une sensation enfantine de la vie qui perdure : je suis attiré depuis toujours par ce qui est apparemment inutile, faible, laissé dans les ornières pendant que passe le grand carrosse du monde. … (0)

Ce que je recherche, et que j’ai du mal à nommer, ne se trouve pas dans les endormissements théoriques, pas plus que dans les agacements de l’économie ou le bruit machinal du monde. Cette chose me concerne personnellement et, je crois, concerne chacun de nous. J’essaie de faire des petites maisons de livres assez propres pour que l’invisible qui me semble donner le sens de toute vie y entre, et s’y trouve accueilli.¹

Question : Cet invisible a-t-il un rapport au divin ? Au moins lui donnez-vous un nom ?

Paradoxalement, cet invisible n’est fait que des choses visibles. Mais délivrées de nos avidités, de nos volontés et de nos soucis. Ce sont ces choses familières qu’on laisse simplement être et venir à nous. Dans ce sens, je ne sais pas de livre plus réaliste que les Évangiles. Ce livre est comme du pain sur la table : le quotidien est le foncier de toute poésie. …²

En refoulant ces choses [la perte d’êtres chers, l’épreuve du deuil] qui arriveront forcément, on enlève le terreau de la pensée la plus profonde. On risque de se vouer à l’irréel qui me semble être le plus dangereux dans ce monde.

L’irréel, c’est la perte du sens humain, c’est-à-dire la perte de ce qui est fragile, lent, incertain. L’irréel, c’est quand tout est très facile, qu’il n’y a plus de mort et que tout est lisse. Contrairement aux progrès techniques, les progrès spirituels sont équivalents à un accroissement des difficultés : plus il y a d’épreuves, plus vous vous rapprochez d’une porte paradisiaque. Alors que l’irréel vous décharge de tout, y compris de vous-même : tout circule merveilleusement, mais il n’y a plus personne.³

Question : N’est-on pas aussi dans l’irréel en étant trop religieux, en vivant par exemple dans l’évidence qu’il y a une vie après la mort ou que Dieu est bon ?

On peut faire avec Dieu ce que les enfants font avec un arbre, c’est-à-dire se cacher derrière. Par peur de la vie. Les pièges dans cette vie sont innombrables, comme penser qu’on est du bon coté, qu’on a vu et recensé tous les pièges, ou qu’on sait ce qu’il en est une bonne fois pour toutes du visible et de l’invisible. Ça ne marche pas comme ça. Les religions sont lourdes. Elles reposent sur des textes qui sont des merveilles. Mais elles sont d’abord les analphabètes de leurs propres écritures. Elles n’oublient jamais leur puissance. Elles veulent détourner à leur profit le cours ruisselant de la vie. Au fond, il faudrait débarrasser Dieu de Dieu. On pourrait parler d’un Dieu athée de ses propres religions. (4)

Question : Vous parliez tout à l’heure des “endormissements théoriques”. La connaissance est-elle une barrière à un chemin spirituel ?

C’est difficile de répondre. Kierkegaard parlait de communication directe et communication indirecte. Pour le dire simplement, la communication directe, c’est quand vous transmettez un savoir : vous le donnez comme vous donnez un objet. La communication indirecte, d’après lui, est la seule qui convienne aux choses de l’esprit : il ne faut rien donner directement. La vérité n’est pas un objet mais un lien entre deux personnes. … (5)

Pardonnez-moi d’être banal, mais on n’a jamais plus conscience de la vie que lorsqu’on sait qu’à chaque seconde elle peut vaciller et tomber en poussière. La mort est une excellente compagne, très fertile pour la pensée de la vie. Si on expulse l’une, on condamne l’autre à s’épuiser dans le bagne d’une distraction perpétuelle. (6)

La claire conscience de la vie, amenée par la calme pensée de sa fragilité, est la grâce même. … Emily Dickinson écrit dans l’une de ses lettres :

“Le simple fait de vivre est pour moi une extase.” (7)

Question : Sur la mort, avez-vous une espérance, une intime conviction ?

J’éprouve que le meilleur de nous, quand nous réussissons à le faire vivre, ne sera pas bruni, emporté par la mort. Je ne peux guère dire plus. Ou plutôt si : les nouveaux-nés, je l’ai souvent écrit, sont mes maîtres à penser. Le bébé à plat dans son berceau avec le ciel étonné de nos yeux qui lui tombe dessus, est la figure même de la résurrection. C’est beau, le front dénudé des nouveaux-nés. C’est la confiance qui remplace le crâne. La confiance est le berceau de la vie. » (8)

Le Monde des Religions n° 25

Propos recueillis par Frédéric Lenoir et Karine Papillaud

Septembre – octobre 2007

Cordialement

 

0 – Avec cette « sensation enfantine de la vie », Christian Bobin s’inscrit dans la continuité de Svâmi Prajnânpad qui invitait à distinguer soigneusement « childlike » de « childish », et d’Arnaud Desjardins qui répétait la même chose en français : « comme un enfant » c’est très différent de « infantile ».

Quant au soi-disant « grand carrosse du monde », comme il est petit, pour ne pas dire minable ! Apparemment centré sur le sérieux, l’utile, la puissance, il se précipite pourtant vers l’abîme dans à peu près tous les domaines. Quel bonheur de lire les nombreux passages où Bobin le place devant ses innombrables contradictions !

¹ – C. Bobin a décrit ce qu’on pourrait nommer une « théorie de l’endormissement machinal du monde » :

« Le monde veut le sommeil. Le monde n’est que sommeil. Le monde veut la répétition ensommeillée du monde. Mais l’amour veut l’éveil. L’amour est l’éveil chaque fois réinventé, chaque fois une première fois. Le monde n’imagine pas d’autre fin que la mort, cette extase du sommeil, et il considère tout à partir de cette fin. … L’enfant va à l’adulte et l’adulte va à sa mort. Voilà la thèse du monde. Voilà sa pensée misérable du vivant : une lueur qui tremble en son aurore et ne sait plus que décliner. C’est cette thèse qu’il te faut renverser. »

NB : Cet extrait de l’avant-dernier chapitre du « Très-Bas » est déjà bien présent sur volte-espace, mais je ne m’en lasse pas !

Ce que Bobin appelle le « monde » nous dépossède, et de notre vie véritable – de cette Grande Vie qui est notre droit de naissance et LA possibilité d’accomplissement qui nous est offerte – et de cet « éveil » qu’est la « mort » à une vision totalement fausse, réductrice, étriquée, … de nous-même : n’être que le petit bonhomme perdu (au sens strict …) dans la zone « je suis humain » du dessin ci-dessous. Ce « monde » là n’est vraiment pas un cadeau !

La Vision du Soi selon Douglas Harding constitue un outil particulièrement puissant pour « renverser la thèse du monde », pour re-devenir la « non-chose » que nous sommes, tous, pour re-trouver notre véritable nature d’espace d’accueil illimité & inconditionnel. N’en croyez pas un traître mot, essayez, vérifiez … !

² – Et oui, cet « invisible » Ici au Centre accueille toutes « les choses visibles » là-bas en périphérie et, en même temps, toutes « les choses visibles » là-bas en périphérie renvoient à cet « invisible » Ici au Centre. Un cercle vertueux absolument parfait. Qu’attendez-vous donc pour venir participer à la « ronde » ?

« Nos avidités, nos volontés et nos soucis » ne disparaissent pas, mais restent confinés là-bas en périphérie, dans la zone « je suis humain » du dessin, et sont plus facilement gérables à partir d’Ici au Centre. N’en croyez pas un traître mot, essayez, vérifiez … !

³ – « L’irréel », c’est peut-être encore plus grave que cela : la perte du sens de la complétude humaine, de la conception anthropologique « Corps & Âme – Esprit », l’oubli de notre Vraie Nature d’espace d’accueil. Effectivement, il n’y a alors « plus personne », juste le fonctionnement machinal du complexe corps & mental, le « statut d’esclave » dénoncé par Svâmi Prajnânpad, « l’absolue merdité » relevée par G. I. Gurdjieff, le néoténique « castrat spirituel » étudié par M. Fromaget, un triste zombie …

Est-ce que « les progrès spirituels sont équivalents à un accroissement des difficultés » ? Rien n’est moins sur. L’ascèse bien comprise, celle que par exemple Bernard Besret met en avant est une ascèse de vivification, pas de mortification. Les « épreuves » sont utiles pour nous aider à cesser de chercher des solutions aux vrais problèmes dans la seule zone « je suis humain » du dessin ci-dessus. D’après mon expérience et celles de quelques amis, une fois que l’on a intégré soigneusement cet « autoportrait », tout se simplifie … N’en croyez pas un traître mot, essayez, vérifiez … !

4 – « Les religions sont … d’abord les analphabètes de leurs propres écritures. Elles n’oublient jamais leur puissance. Elles veulent détourner à leur profit le cours ruisselant de la vie. » C’est pour cela que nous avons immensément besoin des travaux de Marie Balmary et de ceux qui œuvrent dans le même sens : pour apprendre un mode de lecture délivré de toute puissance.

« Débarrasser Dieu de Dieu », trouver le lieu « d’un Dieu athée de ses propres religions », c’est renouer avec la démarche d’un Maître Eckhardt par exemple : dépasser un « Gott » encore bien trop périphérique pour parvenir à une « Gottheit » véritablement centrale, renouer plus largement avec l’ensemble de la tradition apophatique.

Le dessin ci-dessus peut vous aider dans cette démarche. Mais ne pensez surtout pas que la Vision du Soi va vous amener à savoir « ce qu’il en est une bonne fois pour toutes du visible et de l’invisible ». Préparez-vous à un imprévisible « festival de nouveauté » !

5 – « Communication indirecte » : la Vision du Soi propose une communication « sagittale » entre deux humains, c’est-à-dire en passant par le Centre, par cet espace d’accueil illimité & inconditionnel que tous les deux sont d’abord, que nous sommes tous. Et pas une communication « radiale », « directe », de « petite » personne à « petite » personne situées uniquement dans la seule zone « je suis humain » du dessin ci-dessus.

Elle propose le face à espace comme « lien entre deux personnes » … Est-ce « la vérité » ? N’en croyez pas un traître mot, essayez, vérifiez … !

6 – « Si on expulse la mort, on condamne la vie à s’épuiser dans le bagne d’une distraction perpétuelle. » Donc c’est exactement ce que l’on fait pour permettre à ce « bagne » de continuer à générer du chiffre d’affaires et à assurer des emplois … C’est absolument tragique, mais il suffit d’en prendre conscience pour aussitôt s’en libérer.

7 – « Le simple fait de vivre est pour moi une extase. » rejoint la célèbre citation des Upanishads : « Le sage vit un éternel orgasme ». Christian Bobin a consacré un de ses livres à Emily Dickinson : « La Dame Blanche ».

8 – Superbe final ! « Le bébé à plat dans son berceau » est pour lui-même espace d’accueil illimité & inconditionnel pour tout ce qui « lui tombe dessus » mais, gros bémol, il n’en est pas conscient. Ce que la Vision du Soi selon Douglas Harding propose, c’est de rendre consciemment accessible cette « résurrection » – simplement, concrètement, joyeusement – de remplacer un « crâne » par un monde (Cf. « Vision »), de retrouver la confiance fondamentale dans la vie, la Grande Vie. Le jeu en vaut la chandelle : essayez, vérifiez … !

« … Je découvris instantanément que ce rien, ce trou où aurait dû se trouver une tête, n’était pas une vacuité ordinaire, un simple néant. Au contraire, ce vide était très habité. C’était un vide énorme, rempli à profusion, un vide qui faisait place à tout – au gazon, aux arbres, aux lointaines collines ombragées et, bien au-delà d’elles, aux cimes enneigées semblables à une rangée de nuages anguleux parcourant le bleu du ciel. J’avais perdu une tête et gagné un monde. »

« … It took me no time at all to notice that this nothing, this hole where a head should have been was no ordinary vacancy, no mere nothing. On the contrary, it was very much occupied. It was a vast emptiness vastly filled, a nothing that found room for everything – room for grass, trees, shadowy distant hills, and far above them snowpeaks like a row of angular clouds riding the blue sky. I had lost a head and gained a world. »

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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