Esotourisme : ne plus cautionner l’inconscience

Si l’usage de ce mot-valise n’est pas encore très courant, sa réalité est, malheureusement, déjà trop bien établie.

L’ésotourisme, c’est le mariage contre nature de l’ésotérisme et du tourisme. Le premier est censé concerner une « élite » restreinte de happy few, le second est devenu une industrie de masse particulièrement destructrice. Le premier est orienté – dans le meilleur des cas car c’est aussi devenu un vaste fourre-tout – vers la seule dimension intérieure, alors que le second se disperse tous azimuts dans une infinité de destinations extérieures.

La publicité, ayant largement entamé son stock de motivations habituelles de voyager, n’hésite désormais plus à détourner abusivement l’argument du voyage « intérieur », « initiatique », pour remplir charters, hôtels, « spirituals tours » et chemins « sacrés » divers et variés. C’est, au choix, son « job » ou son absolue perversité : son unique objectif consiste à faire de l’argent, « business as usual », quelles qu’en soient les conséquences « environnementales ».

Et, comme chacun l’apprend à ses dépens un peu plus chaque jour, « l’homme séparé de son environnement » c’est une vision dualiste complètement fausse. Il n’y a aucune frontière étanche entre l’homme et la nature, ce qui le fait « naître » chaque jour. « Environnement » est un concept a-traditionnel totalement erroné, que l’humanité ferait mieux d’abandonner avant qu’il ne la détruise.

Typhon2013
Typhon Haiyan
Philippines – Novembre 2013

S’il est vrai que certains endroits influencent la réceptivité de certaines personnes à l’appel de la dimension intérieure, d’autres nécessités doivent désormais prévaloir pour  nos choix individuels & collectifs.

L’origine humaine du dérèglement climatique ne fait désormais plus aucun doute. Depuis longtemps déjà en réalité, mais l’aveuglement volontaire aux signaux faibles, nourri par l’égoïsme de presque tous et soutenu par de très puissants lobbys, s’avère extrêmement « efficace » pour persévérer dans l’erreur.

Les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) nous informent en temps réel de la gravité de de la situation actuelle, de sa très grande inertie, et de son aggravation continue puisque les conférences internationales censées la corriger échouent les unes après les autres.

Il convient de noter également que cet organisme scientifique, dirigé depuis 2002 par un économiste …, présente une fâcheuse tendance à établir des consensus a minima et à établir des recommandations pratiques très modérées pour ne pas trop froisser ses bailleurs de fonds ni inquiéter l’opinion publique.

Le rapport consacré en 1999 à « L’aviation et l’atmosphère planétaire » constitue ainsi un bel exemple d’une « modération » qui n’est plus de mise. Comment, après avoir collecté, vérifié et mis en forme ce faisceau de preuves de la nuisance des émissions diverses du transport aérien sur le climat, comment oser écrire dans ce résumé à l’intention des décideurs, d’une part , « A moins d’intervention politique, la croissance de l’industrie de l’aviation … partie intégrante et vitale de la société moderne … va sans doute se poursuivre. » et d’autre part, « Il [le rapport] ne présente pas de recommandations de politique et ne suggère pas de préférences de politique » ?

Comme le démontre clairement un expert des questions énergétiques, Jean-Marc Jancovici :

« La « vertu énergétique » est incompatible avec le développement actuel du transport aérien, dont une très forte diminution, plus proche de 90 % de baisse que de 5 % en serait probablement une composante indispensable. »

Cet auteur est extrêmement dubitatif sur la capacité des sociétés humaines à maintenir un équilibre géopolitique, déjà fort instable, face aux nombreuses conséquences fâcheuses du dérèglement climatique … On ne voit en effet pas trop comment pénuries alimentaires, épidémies, migrations de réfugiés climatiques, récession économique, … ne déboucheraient pas tôt ou tard sur des troubles majeurs, des guerres …

NB : En complément d’explications scientifiques de grande qualité, son site Manicore propose également ce commentaire de lecture de « De la démocratie en Amérique » qui vous sera d’une grande utilité.

En conclusion, il me semble évident qu’une personne sérieusement engagée dans une recherche spirituelle ne peut pas envisager d’utiliser sereinement le transport aérien. Celui-ci est un vecteur puissant de destruction du climat, de la nature et donc des hommes qui en procèdent. Les déplacements motivés par une démarche intérieure ne sont aujourd’hui envisageables que « by fair means » : à pieds, à cheval, en vélo, kayak, etc … et avec un usage extrêmement modéré des transports en commun, ou à défaut de la voiture. (Tous ceux qui manquent d’imagination peuvent s’inspirer du hors-série n°3 « Le voyage écologique » du magazine Carnets d’Aventures.)

Pour être encore plus clair, la spiritualité n’a pas d’autre mot d’ordre que : ici & maintenant. Ne pas le prendre totalement au sérieux ne vous conduira nulle part …

« Ici », cela signifie très exactement ici où vos pieds se posent. Si votre « ici » n’est absolument rien d’autre que l’Inde, alors ayez le courage de faire comme Henri Le Saux, réservez un aller simple et installez-vous en Inde. Sinon, soyez aussi présent que possible à votre « ici » d’ici, et à vos « prochains ».

« Maintenant » est un peu plus subtil : il signifie aussi que tout humain véritablement spirituel, c’est-à-dire au fond tout être véritablement humain, n’a aucun autre choix que de tout faire à chaque instant pour préserver la Vie, la vie de tous les humains à venir, et donc le support de cette Vie : la nature … Rien n’est moins spirituel que de négliger les conséquences de nos actes d’ici & maintenant sur nos frères d’ailleurs et de demain.

NasrudinCet article étant sans doute très dérangeant pour certains, je terminerai avec une petite histoire de Nasreddin Hodja, pour détendre l’atmosphère … :

L’histoire se passe pendant le pèlerinage à la Mecque, le Hajj. Le dernier jour, Nasreddin, épuisé après l’ultime circumambulation autour de la Kaaba, s’endort les pieds contre le soubassement du bâtiment. Des gardes surviennent et le rouent de coups. Leur chef l’invective : « Mécréant, comment oses-tu diriger tes vils pieds vers Allah (Dieu) ? » En dépit de sa fatigue et de la raclée reçue, Nasreddin répond avec son aplomb légendaire : « Tu as raison, tournes-donc toi-même mes pieds dans une direction où Il ne se trouve pas. »

Une version longue, un peu différente, en anglais.

Où que vous soyez sur cette Terre, vous vous trouvez dans un « lieu saint » et vous gravitez autour du sanctuaire vide qui se trouve au Centre de vous-même … C’est un éveil subit à cette évidence hors du temps et de l’espace qui s’impose, pas un déplacement dans l’espace et le temps.

 

Cordialement

PS : il y a un peu de colère dans cet article et je m’en excuse. Mais l’enjeu est tellement crucial qu’il est impossible de se taire ou de rester « politiquement correct ». Cela l’est d’autant moins que :

  • se divertir, c’est-à-dire se leurrer, par des déplacements pseudo-spirituels ne vous fera pas avancer d’un millimètre dans la seule direction juste : vers l’intérieur. Le seul « pays » qu’il convient de quitter, c’est celui de l’avidya, de l’aveuglement égoïste, de l’ignorance, de la non-Vision.
  • ce travail est à faire d’abord « en esprit et en vérité », et pas uniquement sur les plans secondaires du corps et de l’âme, pour reprendre l’indispensable tripartition anthropologique de Michel Fromaget.
  • le seul « déplacement » réellement nécessaire c’est le court voyage, de là-bas à un mètre environ, jusqu’à Ici, au Centre, à la Source … tel que le décrivent TOUS les grands spirituels, et tel que le rend simplement accessible la Vision du Soi de Douglas Harding. C’est déplacer notre centre de gravité du « moi » au « Soi ».

 

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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