Épopée désinvolte … – François Cassingena-Trévedy

« Le goût du vrai », le Tract Gallimard n° 17 écrit par Étienne Klein, est un petit bijou d’intelligence & de conscience, qu’il serait vraiment dommage de ne pas lire (0).

Sa 13° partie, « Prendre enfin acte de ce que nous savons », propose une citation étonnante¹, un extrait du texte « Inferno » repris in-extenso ci-dessous. Voici comment Étienne Klein introduit cette surprise :

« Il est urgent que nous cessions de nous raconter des histoires : nous allons devoir prendre vraiment au sérieux ce que nous savons depuis longtemps, mais faisions jusqu’à aujourd’hui semblant de ne pas croire.²

Il va notamment falloir prendre à bras-le-corps la question de l’environnement … ³

Mon ami François Cassingena-Trévedy, moine bénédictin de l’abbaye de Ligugé, a mieux résumé la situation que quiconque :

“Les humeurs sécrétées par l’ère industrielle ont atteint désormais une masse et une efficacité suffisantes pour que l’homme se découvre, ahuri, comme ce cinquième élément du monde, capable de déconcerter le jeu – l’harmonie – des quatre autres, que la cosmologie traditionnelle croyait imperturbables (4) : l’homme, cette « quintessence », réalise sa faculté de conduire l’univers au chaos ; le conquérant, grisé par l’encens des thuriféraires qui lui prêtaient des attributs de monarque définitif, commence de concevoir que son épopée désinvolte puisse se réduire à un simple épisode dont des sédiments sans âge et sans âme conserveront à peine les fossiles.”

Et voilà ses quelques développements ultérieurs :

« Nous savons désormais que nous ne pourrons pas nous abstraire du monde à notre guise. Non, l’humanité ne constitue pas une bulle à part ; non, elle ne saurait s’émanciper de la nature, puisqu’elle en fait partie. … (5)

Le coronavirus, … nous poussera-t-il à relativiser notre relativisme ? A nous convertir à une “sagesse de bord de précipice” qui soit réellement informée, éclairée, argumentée ? Allons-nous, grâce à lui, tordre le cou à l’idée que les connaissances scientifiques sont par définition superficielles et arbitraires, qu’il ne faut y voir que de simples opinions collectives émanant d’une communauté particulière, et dépourvues de lien avec la réalité ? » (6)

&

Le paragraphe cité ci-dessus fait partie d’un texte plus long, plus complet, plus exigeant qui mérite d’être lu intégralement, voire relu & médité … ! (7)

Inferno

« Faut-il remonter si loin que cela dans le temps pour trouver une génération capable de flageoler en écoutant les catéchismes et les prêches appuyés sur le congé sans merci que, dans l’Évangile selon saint Matthieu, le Roi donne aux réprouvés qu’il a placés à sa gauche ?

« Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel … »

(Matthieu 25, 41) ; (8)

pour assister à ces absoutes où la liturgie ordinaire des funérailles faisait chanter, devant les tombeaux ouverts, un répons grégorien dont le génie musical d’un Maurice Duruflé a su exploiter encore puissamment le branle-bas et les lueurs sinistres ?

« Libera me, Domine, de morte æterna, in die illa tremenda … dum veneris judicare sæculum per ignem. »

« Libère-moi, Seigneur, de la mort éternelle en ce jour redoutable … quand tu viendras juger le monde à travers le feu. »

Il a suffi qu’un demi-siècle tout au plus s’écoulât pour que pareil théâtre divin ne nous fasse plus ni chaud ni froid et pour que ce genre de frousse ne nous prenne plus spontanément aux entrailles. Qu’avons-nous besoin, désormais, de ces hypothétiques épouvantails ? Nous autres, positifs, nous avons une autre horreur, réelle, pour occuper notre horizon prochain. La sévérité sereine des tympans de Vézelay et de Conques, la massa damnationis tombant en grappes sur les murs de la Sixtine, tout cela s’efface devant un enfer dont la dramaturgie médiatique produit sous nos yeux les images à effet cumulatif et dont elle agite si sérieusement la menace universelle que notre épiderme se persuade en ressentir, chaque été qui passe, l’haleine toujours plus ardente.

Alors que le Tartare éructe presque simultanément des torrents de lave à la Réunion, à Hawaï et au Guatemala, des incendies à l’appétit bestial dévorent les forêts de la Californie, du Portugal et de la Grèce, au point d’obscurcir de leurs volutes épaisses – symbole ou funeste présage ? – le ciel du Parthénon. Les épisodes caniculaires se multiplient, s’intensifient et gagnent des latitudes sous lesquelles ils demeuraient ignorés depuis les origines, sans que les Perséides – ces larmes que saint Laurent versa, dit-on, étendu sur son gril – parviennent à rafraîchir de leur averse silencieuse l’inquiétude moite que nous inspirent nos nuits d’août. La banquise capitule par pans gigantesques dans les eaux des océans alanguis, les parois des cimes alpestres se fissurent, les glaciers agonisent comme serpents souffreteux au milieu des moraines, et nous entrevoyons avec effroi le jour où nous devrons nous ruer, comme vers le minerai le plus précieux, non pas vers l’or, mais vers la neige merveilleuse dont nos Noëls synthétiques seront désespérément exilés. Comme pour ajouter à la torture que nous inflige la simple observation de la planète fébrile, l’on fait circuler sur la Toile une animation de la Nasa qui montre en accéléré l’invasion mondiale de l’étouffoir qui nous guette.

Ce feu-là, qui conspire et qui monte, ce n’est pas un Justicier transcendant qui nous y jette : c’est nous, pauvres diables, qui l’avons mis. À tout le moins nous en sommes-nous faits les complices. Il y a un demi-siècle, encore hantés par le champignon exterminateur de Hiroshima, c’est du feu nucléaire que nous entretenions nos épouvantes : il dépendait (et il dépend toujours) de décisions personnelles qu’il s’allume, tandis que le feu que nous apercevons aujourd’hui comme notre fin dernière échappe déjà dangereusement à nos stratégies d’extinction. L’eschatologie mythologique et religieuse, mobilisatrice d’un agent extra-mondain, s’est muée en une eschatologie planétaire, intramondaine, pour sanctionner nos abus et notre retard à nous en repentir. (9)

Les humeurs sécrétées par l’ère industrielle ont atteint désormais une masse et une efficacité suffisantes pour que l’homme se découvre, ahuri, comme ce cinquième élément du monde, capable de déconcerter le jeu – l’harmonie – des quatre autres, que la cosmologie traditionnelle croyait imperturbables : l’homme, cette « quintessence », réalise sa faculté de conduire l’univers au chaos ; le conquérant, grisé par l’encens des thuriféraires qui lui prêtaient des attributs de monarque définitif, commence de concevoir que son épopée désinvolte puisse se réduire à un simple épisode dont des sédiments sans âge et sans âme conserveront à peine les fossiles.

Tout milieu qui s’échauffe devient instable : il semble que l’homme lui-même, perdant son ancestrale gravité, participe désormais partout de la turbulence cyclonique, dans ses excès de viveur comme dans l’affolement qui bientôt leur succède. Que si le Titanic de la civilisation doit se précipiter sur le dernier iceberg que laissera dériver le grand dégel, il faut au moins que l’homme, son capitaine, garde la tête froide : c’est le reste de dignité, le dernier point d’honneur que l’on attend de lui. Car la panique ne saurait se faire passer pour l’action, ni la culture de la panique pour l’exercice des responsabilités. » (10)

François Cassingena-Trévedy

François Cassingena-Trévedy

 

Cordialement

 

0 – Dans « Regards sur le monde actuel et autres essais », Paul Valéry écrivait :

« La liberté est une sensation. Cela se respire. L’idée que nous sommes libres dilate l’avenir du moment. Elle fait s’éployer à l’extrême dans nos poitrines je ne sais quelles ailes intérieures dont la force d’enlèvement enivrant nous porte. »

Il me semble qu’Étienne Klein a de même vu & écrit juste avec ce « goût du vrai » : en quelque sorte « the proof of the pudding is in the eating » ! Cf. également « Partager le savoir ».

Il n’est pas inutile d’écouter « La Conversation scientifique » qu’il anime sur France Culture. Même si comme moi le « slogan » de cette radio vous horripile ! La réalité serait plutôt que France Culture est presque intégralement fermée à l’Esprit …

NB : ce « tract » de 56 pages ne vous coûtera que la modique somme de 3 € 90.

¹ – Étonnante parce qu’elle signifie l’irruption d’une dimension supplémentaire, qu’Étienne Klein doit estimer indispensable à ce point d’une longue réflexion quasi exclusivement scientifique, bien au-delà de la reconnaissance des talents de penseur & d’écrivain de son ami moine. La gravité de la situation actuelle ne permet plus de faire abstraction de la dimension de l’Esprit, ce qui est plutôt une bonne, quoique tardive, nouvelle.

Le format réduit de ce Tract Gallimard n° 17 lui impose de ne proposer qu’un court extrait, mais l’ensemble du texte « Inferno » conforte solidement cette dimension … transcendante.

Même si la proposition « Actualité des valeurs monastiques » n’est plus, Volte-espace conserve une tendresse particulière pour l’aventure monastique.

« Est moine celui qui tend à l’unité en lui-même, à l’unité avec les autres, à l’unité avec la planète qui le porte, à l’unité avec le réel qui le soutient dans l’être. »

Bernard Besret

² – Ce que les scientifiques et écologistes sérieux savent depuis très longtemps, grosso modo un demi-siècle, voire un peu plus : le rapports Meadows en 1972, le rapport Brundtland en 1987, le livre « Effondrement » de Jared Diamond en 2005, sans compter les nombreux travaux d’éminents spécialistes : Nicholas Georgescu-Roegen, Arnold Joseph Toynbee, Joseph Tainter, Paul R. et Anne Ehrlich, Naomi Oreskes et Erik M. Conway, … d’écrivains : Robert Hainard, Samivel, Barjavel, Pierre Thuillier, … (Ce qui précède n’est qu’une simple ébauche de liste.)

Ce que les spirituels (au sens large) savent depuis toujours.

Ce que les économistes et hommes politiques font toujours semblant de ne pas croire. Jusqu’à quand … ? Nous commençons à tâter du pied le « bord du précipice »

« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »

Kenneth E. Boulding

« Homme politique c’est pas difficile : cinq ans de droit … et tout le reste de travers !

Coluche

Jean-Pierre Dupuy avait quant à lui écrit en 2002, dans « Pour un catastrophisme éclairé » :

« Nous ne croyons pas ce que nous savons. »

³ – Encore une étonnante formulation : cet « environnement » dont nous croyons, et parfois même pensons, être séparés, il va falloir l’embrasser, l’étreindre, le « prendre à bras-le-corps », le réintégrer. Il va falloir plus exactement réaliser que notre « corps – décor » (Yvan Amar) n’est qu’une illusion mortifère et, tous, devenir ce « sage » qui, selon l’Upanishad, « a pour corps l’univers entier ». Se contenter de le lire des textes inspirés ne suffira pas : il est indispensable d’en faire l’expérience personnelle, puis de vivre sur ce nouveau – et intemporel – mode. La Vision du Soi selon Douglas Harding pourrait s’avérer utile …

4 – L’homme « quintessence » me semble être l’homme complet, l’homme corps & âme – esprit, l’homme qui a retrouvé son Visage Originel … Celui qui « déconcerte le jeu – l’harmonie – des quatre autres, que la cosmologie traditionnelle croyait imperturbables », c’est l’homme qui n’est pas encore né à sa véritable dimension, l’homme néoténique – chenille vorace qui refuse son indispensable métamorphose, l’homme ignorant de sa nature d’espace d’accueil, de « contenant ultime ».

« Le seul espoir » c’est que le premier prenne définitivement l’ascendant sur le second …

5 – Est-ce que nous le savons seulement par ouï-dire, ou par une expérience de première main, totale et sans échappatoire, sur laquelle nous sommes en mesure de nous appuyer pour changer nos comportements ? « La connaissance s’acquiert par l’expérience … »

Et est-ce que toute l’information disponible sur le désastre en cours est suffisamment bien structurée et mise à disposition non seulement des décideurs mais de tous ceux qu’elle concerne, c’est-à-dire nous tous ?

A cet égard je constate souvent un décalage important, pour ne pas dire un « abyme », entre les trois minutes de la « Chronique de la transition d’Hervé Gardette » et le reste des « Matins » de Guillaume Erner (homme dont j’apprécie pourtant le sérieux détendu), voire avec le reste des programmes de France Culture …

Il me semble aussi que le passage de « Terre à terre » à « De cause à effets, le magazine de l’environnement » n’est pas vraiment allé dans le bon sens … ne serait-ce que dans le changement de titre.

Va t-il falloir attendre encore vingt ans pour qu’un Hervé Gardette donne le « la » de l’inéluctable transition à toutes les émissions de la station ? La culture, quelle que soit sa forme … « ne constitue pas une bulle à part ; non, elle ne saurait s’émanciper de la nature, puisqu’elle en fait partie. »

« L’environnement » est un concept erroné dont il conviendrait de se passer au plus vite, avec toute la pédagogie nécessaire. Parce que les flammes de « l’inferno » nous lèchent déjà les orteils. Si vous avez besoin en plus d’une référence culturelle, je vous conseille de (re)lire « Ravage » de Barjavel. Au moins les trois premières parties …

6 – Il me semble que pour parvenir à ce résultat, il serait nécessaire que de plus nombreux scientifiques acceptent de témoigner en toute conscience de la gravité de la situation de manière « réellement informée, éclairée, argumentée ». Il y en a déjà quelques-uns, mais en général d’un âge canonique, dégagé des enjeux et devenu des « cautions » médiatiques. Quand un plus jeune apparaît, il commence à être pris pour un hurluberlu, sympathique ou inquiétant, un électron libre … presque une anomalie.

Les pouvoirs dont disposent les scientifiques devraient leur imposer un comportement éthique rigoureux, difficile à maintenir dans le monde de l’argent et du pouvoir …

Et peut-être aussi de considérer de plus près « l’inconscientifique »

7 – Nous sommes soumis à un tel déluge informationnel qu’il nous est devenu difficile, sinon impossible, de discerner et donner la priorité à l’essentiel. A quand un grand plan de relance … d’une sorte de « lectio divina » laïque  ? Sa quatrième étape, la « Contemplatio » consiste pour faire court à devenir ce que l’on contemple, à dépasser toute dualité. Dépasser le stade où nous pensons séparés d’un « environnement » fictif pour nous éveiller à notre corps d’univers est une urgence tout à fait concrète …loi

8 –

« Alors il dira aussi à ceux qui seront à sa gauche : Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel, qui est préparé au diable et à ses anges ! »

[Τότε ἐρεῖ καὶ τοῖς ἐξ εὐωνύμων, Πορεύεσθε ἀπ’ ἐμοῦ, οἱ  κατηραμένοι, εἰς τὸ πῦρ τὸ αἰώνιον, τὸ ἡτοιμασμένον τῷ διαβόλῳ καὶ τοῖς ἀγγέλοις αὐτοῦ.]

Mais il n’est pas inutile de lire dans les versets 37 à 40 qui précèdent le souci « du plus petit, du dernier, d’entre nos frères » – coronavirus, chauve-souris et pangolins compris – dont nous ne sommes pas séparés. L’unité, la non-dualité, … quel que soit le nom que l’on choisit de lui donner, cette réalité n’est pas un concept métaphysique ultra perché, mais une loi de la Nature, une loi physique et biologique. Espérons que les « positifs » qui ont en charge notre destin commun réalisent rapidement qu’il n’est pas question de négocier des arrangements contractuels avec une telle loi …

9 – « Nous autres, positifs, … » sommes pour la plupart effectivement des « incendiaires » ou des complices un peu trop complaisants.

Ce « brave » Bruno Lemaire qui aligne de très grosses subventions aux industries aéronautique & automobile est ainsi un très dangereux pyromane. Qu’attend-on pour le relever de ses fonctions ?

10 – Étonnant encore ce rappel à la « gravité » ! Bien que la parenté étymologique soit avérée, nous n’avons certes pas besoin de « gourou » au mauvais sens du terme. Nous avons besoin de scientifiques qui puisent la force de témoigner de la gravité de la situation dans le poids de leur expérience de recherche & de vie. Nous avons besoin de politiques qui puisent la force d’inverser la trajectoire mortifère de nos dis-sociétés modernes dans les témoignages de ces scientifiques. Et nous avons surtout besoin d’être nous-mêmes des citoyens attentifs à comprendre & soutenir les premiers et à choisir les « bons » seconds, ceux qui ne nous proposeront rien d’autre qu’un « retrait sans réserve, organisé et durable ».

Où trouver cette force et cette capacité d’attention ? Peut-être bien dans notre « dignité » d’être humain qui, via le mot hébreu « kabad » qui signifie « gloire », se relie également à cette notion de gravité : être lourd, peser.

Il n’y a pas de solution viable dans la seule zone « je suis humain » du dessin de la note n° 3, au niveau du complexe corps & mental. Nous devons plonger plus profond, nous ouvrir à la dimension de l’Esprit, c’est « le seul espoir ». Merci à François Cassingena-Trévedy et à Étienne Klein de nous le rappeler.

Et, encore une fois, la Vision du Soi selon Douglas Harding pourrait s’avérer utile …

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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