Dis, ô poète, que fais-tu ? Rainer Maria Rilke

Rilke à Sierre – Années 1920

« Oh sage, Dichter, was du tust ?

Ich rühme.

Aber das Tödliche und Ungetüme,
wie hältst du’s aus, wie nimmst du’s hin ?

Ich rühme.

Aber das Namenlose, Anonyme,
wie rufst du’s, Dichter, dennoch an ?

– Ich rühme.

Woher dein Recht, in jeglichem Kostüme, in jeder Maske wahr zu sein ?

– Ich rühme.

Und daß das Stille und das Ungestüme wie Stern und Sturm dich kennen ? :

– Weil ich rühme. »

&

« Ô, dis-moi, poète, ce que tu fais. (0)

         – Je célèbre¹.

Mais le mortel et le monstrueux,
comment l’endures-tu, l’accueilles-tu ?²

– Je célèbre.

Mais le sans nom, l’anonyme,
comment, poète, l’invoques-tu cependant ?

– Je célèbre.

Où prends-tu le droit d’être vrai
dans tout costume, sous tout masque ?³

– Je célèbre.

Et comment le silence te connaît-il et la fureur,
ainsi que l’étoile et la tempête ? (4)

        – Parce que je célèbre. »

&

« Dimmi, qual è il tuo compito, Poeta ? (5)

– Io celebro.

Ma il Mostruoso e il Micidiale,
come l’accetti, come lo sopporti ?

– Io celebro.

Ma il Senzanome, ma l’Anonimo,
come, Poeta, tuttavia lo nomini ?

 – Io celebro.

Donde trai il tuo diritto d’esser vero
in ogni maschera, in ogni costume ?

– Io celebro.

E come può la quiete ed il furore
conoscerti, la stella e la tempesta ? :

    – Perché io celebro. »

Rainer Maria Rilke

« Dédicace pour Léonie Zacharias »

1921

Cordialement

 

Poème découvert sur ipapy (citation du 23 mars 2020) voici quelques jours. Sans référence … grrrr ! Du coup j’ai cherché, et le problème quand on cherche vraiment c’est qu’on finit toujours par trouver !

« Que celui qui cherche soit toujours en quête jusqu’à ce qu’il trouve … »

Évangile de Thomas, logion 2

Je n’ai aucune compétence certifiée pour proposer des commentaires à un poème d’un géant tel que Rilke. Je me contente de vérifier par moi-même, avec l’aide de la Vision du Soi selon Douglas Harding, « si cet expert a bien pigé le truc » … Et je vous invite à faire de même. Dès que ce sera fait, revenez au plus vite au poème pour l’apprécier.

0 – La traduction proposée dans l’édition de la Pléiade (« Œuvres poétiques et théâtrales » – traduction par Jacques Legrand – page 1039) diffère légèrement ; j’ai retenu le premier vers comme titre de ce billet :

« Dis, ô poète, que fais-tu ?

– Je célèbre.

Mais le mortel, le monstrueux, comment le supporter, comment l’acceptes-tu ?

– Je célèbre.

Mais l’anonyme, le sans nom, comment l’invoques-tu, poète ?

– Je célèbre.

Où as-tu pris le droit d’être en tout costume vrai, sous tous les  masques ?

– Je célèbre.

Et d’où viens que silence et impétuosité comme l’étoile et la tempête te connaissent ?

         – Je célèbre. »

¹ – « Célébrer » semble avoir été universellement retenu pour traduire« rühmen ». Ce verbe signifie également « louer, glorifier, faire l’éloge ».

« Die Himmel rühmen die Herrlichkeit Gottes »

… si misérablement traduit par « Les cieux racontent … » – Psaume 19

Ce verbe presque un peu trop solennel mériterait d’être complété par une notion de fête, d’émerveillement, de joie … et peut-être aussi de grandeur (magnifier …) qu’on ne lui associe pas toujours immédiatement.

Cette indication de fête me renvoie à la conclusion de « Freud jusqu’à Dieu » (pages 59 et suivantes), où Marie Balmary cite « L’Arrache-Cœur » de Boris Vian :

« Dieu est un cadeau de fête … »

Et aussi « Le festin de Babette » de Karen Blixen :

« … comble du luxe, qui conduit toutes les relations vers leur vérité. … révélation de l’identité profonde des êtres. Alors, ils sortent dans la nuit et dansent une ronde. »

D’autres considérations ont déjà été évoquées dans « La ronde … ».

² – Comment « endurer, accepter, supporter »« le mortel et le monstrueux » autrement qu’en étant pur espace d’accueil illimité & inconditionnel ? Autrement qu’en étant Cela que nous sommes, tous, que nous en soyons conscient ou pas, que nous l’acceptions humblement ou que nous le refusions orgueilleusement ? Autrement qu’en voulant d’abord être Cela, en ayant ensuite l’audace de l’être à 100 % et en acceptant enfin de valoriser assidûment la découverte initiale ?

En ce sens, « célébrer » c’est simplement coïncider avec son « visage originel », celui d’avant la rencontre de nos parents, notre « autoportrait » que Douglas Harding avait « cartographié » comme suit :

Notre véritable dimension, notre « corps de gloire », celui qui fait le poids, le seul qui soit réellement viable … Si simple à tout simplement Voir, et parfois si difficile à assumer.

³ – « Où prends-tu le droit d’être vrai dans tout costume, sous tout masque ? »

Ne serait-ce pas en ce lieu où tous les masques sont justement tombés, où le « jeu du masque » a cessé ? En ce lieu & non-lieu central où « Je Suis », au cœur de cette Identité en-deçà de toutes les identification périphériques ? En découvrant ce que Je Suis : « rien », « non-chose », espace d’accueil illimité & inconditionnel qui explose instantanément aux dimensions de l’univers entier ?

Sommes-nous « vrais » avant d’avoir réintégré notre corps d’univers évoqué par les Upanishads ?

« Le sage a pour corps l’univers entier. »

4 – « Et d’où viens que silence et impétuosité te connaissent comme [ils connaissent] l’étoile et la tempête ? »

Je ne vais parler ici que de ce silence qui me connaît et que je connais un peu grâce à la pratique de la méditation dans l’esprit du zen. Si ce que je viens d’écrire est possible, c’est que le silence n’est autre que l’expression de ma nature centrale d’espace d’accueil illimité & inconditionnel de tous les sons périphériques. En quelque sorte l’aspect acoustique du sutra du Cœur dans la traduction d’Éric Rommeluère :

« … les formes ne sont pas différentes du vide, le vide n’est pas différent des formes, les formes sont le vide, le vide est les formes. Il en va de même des sensations, des perceptions, des constructions mentales et des consciences … »

Les sons ne sont pas différents du silence, le silence n’est pas différent des sons, les sont sont le silence, le silence est les sons … Mais, n’en croyez surtout pas un traître mot, essayez, vérifiez !

5 – Dédicace écrite en Suisse, pays où l’italien est également langue nationale. Il serait donc dommage de se passer de cette traduction là. Et peut-être existe-t-il aussi une version en … rumantsch ?

D’autant plus que ce « compito » : « tâche, devoir, mission, rôle, responsabilité, … » présente l’intérêt certain de compléter le sens, un peu passe partout désormais, de « tun » & « faire ». Même si « tun » veut aussi dire « agir », « accomplir ». En italien, « compire » signifie : « accomplir, achever, porter à terme, … » Pas facile, pour ne pas dire impossible de traduire la poésie …

&

NB : volte-espace propose une étiquette Rainer Maria Rilke. Ce serait un grand bonheur que de lire vos commentaires … n’hésitez pas.

 

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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