Courriel de Bruno Delorme – 7/11/2019

Bruno Delorme a déposé quelques commentaires sur volte-espace et, globalement, je l’en remercie. Notre contact initial était relatif aux « désaccords & méta-désaccords » exprimés à propos de la manière tout à fait contestable dont était « managée » l’association A Ciel Ouvert. (0)

Dans le prolongement de quelques échanges, il vient de m’adresser le courriel collé ci-dessous. Comme ses remarques & questions concernent le fonctionnement de volte-espace, il me semble nécessaire de les faire apparaître ici et d’y apporter mes réponses et commentaires.

&

« Cher Jean-Marc,

Après quelques remaniements, je vous envoie le texte complété sur M. Balmary¹.
Je l’ai en fait transformé en une recension de son premier livre, et que j’ai ajoutée à mon site.

Par ailleurs, il vient de sortir un livre critique envers la méthode de M. Balmary dont voici le lien :²

[N’achetez pas de livre … « en amazonie » ! Ni rien d’autre …]

Je me le suis procuré et ai commencé à le lire. J’avoue que l’angle d’attaque de l’auteur me semble stimulant, et rejoint certaines de mes interrogations. Quoi que celui-ci se place d’un point de vue plus philosophique et plus catholique que moi, sa critique touche de nombreux points sensibles. 

En le parcourant, il m’est aussi venu à l’idée que votre site comprenait beaucoup de références à de nombreux auteurs que vous estimez et qui vous ont touché. Mais il manque, selon moi, un élément qui ferait de votre site un lieu de vrais débats et d’échanges profonds, à savoir une vision critique sur ces mêmes auteurs ou de leurs œuvres. En effet, à chaque fois  que vous présentez un auteur, celui a tout de suite toutes vos faveurs et vous lui accordez immédiatement le statut privilégié d’auteur inspiré³, par exemple par une vision mystique ou surnaturelle, ou encore d’avoir été touché par la grâce, mais sans jamais qu’aucune contre-partie n’apparaisse. Comme si tous ces auteurs avaient atteint le ciel de la perfection pour jamais plus en redescendre. Ce qui est loin d’être le cas. 

J’en veux pour preuve ce que j’ai lu sous votre plume sur un poète que je connais personnellement : Christian Bobin. Ce que vous ne percevez apparemment pas, c’est qu’il peut exister une différence voire un abîme entre un auteur et son œuvre, et que celle-ci peut être moins l’occasion de le révéler sous son vrai jour que de le cacher (4). Ce qui est le cas de Ch. Bobin dont la vie n’a de remarquable que d’avoir été longtemps protégée par un cercle privilégié, notamment par ses  premiers succès qu’il doit à des écrivains comme A. Comte-Sponville qui l’ont lancé et par un public, très féminin au demeurant, particulièrement bienveillant et complaisant avec ses petits livres, au format toujours plus réduit d’année en année, et où il ne cesse de se répéter indéfiniment. Cela ne fait de lui ni un auteur sublime ni une personne hors du commun, encore moins un saint ou un sage, catégories qu’il rejette avec d’autant plus de défiance et de mépris qu’elles lui reviennent toujours en force, et à la puissance dix ! (5)

Mais qu’est-ce qu’un « grand poète » ? Que faut-il avoir vu, vécu, écrit, souffert pour mériter un tel titre ou un tel honneur ? Est-ce que cela se vérifie à  la notoriété, au nombre de ses écrits, à la prose ou à la poésie, au style, au phrasé (ici toujours plus sibyllin, la référence à la poésie zen devenant un prétexte ridicule à la paresse, voire à l’imposture…) ? (6) Ou est-ce le contraire? 

Une poétesse comme Akhmatova qui a attendu pendant des mois sous les rigueurs de l’hiver russe et la terreur stalinienne, la sortie de son fils emprisonné dans les geôles terrifiantes de la Loubianka, ou un Rimbaud qui affirma à sa sœur, en rentrant d’Afrique, que la passion de la poésie était un mal, devraient-ils partager ce même titre avec un Ch. Bobin qui a passé ses journées à lire, à se promener, à discuter tranquillement avec ses amis et avec ses fans, et ses nuits à écrire paisiblement dans une pièce douillette, tout en regardant les feuilles d’automne tomber et les pissenlits pousser entre deux dalles, sans jamais avoir eu à travailler de toute sa vie ? Comment faire valoir la teneur existentielle de ces vies si différentes  au regard de la seule poésie ? Et d’une poésie réduite à sa plus simple expression ?  (7)

Ou est-ce que les conditions de vie et les épreuves de chacun dans son histoire personnelle devraient miraculeusement disparaître dans une vision sans tête, ou une extase non-duelle, les écrits n’étant rien d’autre que des occasions pour le lecteur d’éprouver des ressentis subjectifs et d’ordre privé, incommunicables par définition ? Et sans rapport avec la vie des auteurs en question, que ceux-ci soient des héros tragiques ayant payé de leur vie des textes uniques, ou des plumitifs aux écrits de pacotille mais qui ont su surfer sur le vent des modes tout en prenant des poses de réfractaires bien nourris ? … (8)

A cet égard, les protestations ou les déclarations d’intention de certains écrivains comme Ch. Bobin qui se sont toujours prévalus d’être des marginaux de la littérature, des anti-parisiens ou des indociles au « système », paraissent aussi vaines que futiles quand on sait au contraire ce que ceux-ci doivent à ce même système en termes de confort de vie, de succès et d’enrichissement personnel que ni vous ni moi n’avons jamais connus ni ne connaîtrons jamais. (9)

J’en reviens à ce que je vous exprimais précédemment, à savoir que votre site gagnerait selon moi en qualité si vous pouviez laisser un espace de critique ouvert où les enthousiasmes et les éloges feraient place à des propos moins flatteurs mais peut-être plus respectueux de la réalité et sans doute de la vérité. (10)
  
Qu’en pensez-vous?

Cordialement

Bruno Delorme »

 

Cordialement

 

0 – Je remercie Bruno Delorme de m’avoir ouvert les yeux sur un aspect pour le moins « mystérieux » d’A. C. évoqué, discrètement, dans ce billet : « Journée de l’Europe 2019 & Charte de l’Europe des Consciences ».

Il m’a ensuite adressé un long texte de commentaires & critiques de la Vision du Soi … qu’il n’a apparemment jamais pratiquée ! Et dont, en dépit de quelques relectures, je ne sais pas trop que faire. Dans ce domaine, comme en fait dans tous les autres, « The proof of the pudding is in the eating » !

¹ – Ce « texte complété sur M. Balmary » est une note de lecture de son premier livre, « L’homme aux statues – Freud ou la faute cachée du père ». Je pense que Bruno Delorme est en mesure de comprendre qu’il ne m’est pas possible de déposer son texte sur volte-espace sans l’avoir soigneusement lu & relu en regard du livre de Marie Balmary.

² – Ce « livre critique envers la méthode de M. Balmary » s’intitule « Marie Balmary, Main basse sur la Bible – La Bible comme un rêve » et, sans l’avoir encore lu, je lui ai consacré un premier billet : « Main basse … de qui … sur quoi … ? »

Cette étude critique me semble, pour le moins, très mal engagée. Affaire à suivre, et à commenter si le cœur vous en dit.

³ – Volte-espace n’a pas pour vocation première d’être « un lieu de vrais débats et d’échanges profonds », surtout pas à propos de littérature, même spirituelle. C’est un site qui se propose de partager une voie bien précise, la Vision du Soi selon Douglas Harding. Qui se propose de communiquer le désir  de faire l’expérience « volte-espace » :  retourner notre attention à 180° de nos préoccupations habituelles vers « l’immensité intérieure » que nous sommes. Cette expérience n’est à mon sens accessible que lors d’un atelier, par la pratique de quelques expériences, aussi simples que hautement sophistiquées. Le « low technology & high concept » appliqué à la recherche spirituelle en quelque sorte, déjà évoqué dans ce billet : « Le coté obscur de la force … »

Il n’est donc pas question ici d’adopter systématiquement « une vision critique sur ces mêmes auteurs ou [de] leurs œuvres », mais de relier quelques-unes de leurs diverses expressions intellectuelles & artistiques à cette expérience – innovante, et aussi féconde que méconnue & sous-utilisée – de Vision du Soi(Vision Sans Tête), de manière honnête et mesurée. Donc effectivement les extraits de textes cités ou les œuvres partagées ici bénéficient de mes « faveurs ». Mais assez souvent avec des réserves quant à leur aspect aléatoire de « grâce » justement, dont la Vision permet de se passer … (J’entends déjà hurler tous ceux … qui s’autoriseront à juger la Vision sans avoir participé au moindre atelier.)

Cf. par exemple les deux considérables bémols apportés à la citation  « Dix mille fois plus vivante … »

Ajoutons aussi que cette « Vision » qu’il m’intéresse de partager n’a rien d’une « vision mystique ou surnaturelle« , bien au contraire. Comme l’a si bien écrit Douglas en conclusion de ce texte majeur :

« … Pourtant, malgré la qualité magique et surprenante de cette perception visuelle, il ne s’agissait ni d’un rêve, ni d’une révélation ésotérique. Plutôt l’inverse : un éveil soudain qui m’arrachait au sommeil de la vie ordinaire, la fin d’un rêve, une réalité qui rayonnait de sa propre lumière, et pour la première fois lavée de la pensée qui obscurcit. C’était la révélation tant attendue de l’évidence même, un moment de clairvoyance dans l’histoire confuse de ma vie. Je cessais d’ignorer une chose que (depuis ma plus tendre enfance, en tout cas) je n’avais pu voir, égaré par trop d’occupations ou de faux-fuyants.

C’était une attention nue, sans jugement, à une réalité qui n’avait pas cessé de me « dévisager » : mon absence totale de visage. Bref, tout cela était parfaitement simple, ordinaire et direct, au-delà du raisonnement, de la pensée, et des mots. En dehors de l’expérience elle-même ne surgissait aucune question, aucune référence, seulement la paix, la joie sereine, et la sensation d’avoir laissé tomber un insupportable fardeau. »

L’Esprit souffle où il veut, et je l’entends où je peux. Il existe bien d’autres auteurs « inspirés » dont, faute de temps & de culture, j’ignore le travail, et il y a l’immense majorité de ceux qui travaillent contre la Vie, contre l’Esprit, souvent en les ignorant superbement. Tous ceux-là ne m’intéressent guère.

« Contre-partie » … ? Pourquoi diable vouloir faire de l’Esprit un comptable ?

« Atteindre le ciel de la perfection … », voilà un beau défi que la Vision du Soi met à portée d’expérience ; « … pour jamais plus en redescendre », là il s’agit d’un rêve inaccessible !

 4 – Qui suis-je pour aller enquêter sur le différentiel « entre un auteur et son œuvre » ? Je me contente, au sens fort de ce mot, de ce qu’il rend public ; sa vie privé ne me regarde pas. Si « une différence voire un abîme » les sépare, c’est son problème et en aucun cas le mien. Toute autre façon de voir relève au mieux d’une incompréhension de ce qu’est l’art, au pire d’une dérive inquisitoriale.

5 – J’ignore tout ce que vous écrivez là concernant la « carrière » d’écrivain de Christian Bobin, et ça ne m’intéresse pas. Vous avez le droit le plus absolu de ne pas apprécier son travail et de cesser de le lire, mais vous avez le devoir de ne pas attenter à sa personne par des jugements de valeur infondés qui n’engagent que vous.

« Ses petits livres » ont su trouver un public fidèle depuis longtemps et, effectivement, ça lui attire beaucoup de jalousie et d’accusations, de « mièvrerie » notamment. Depuis que je le lis  – longtemps – et relis – toujours -, je préfère retenir la lumière qu’il arrive souvent à capter, l’Esprit qui inspire parfois certaines de ses phrases. Pas « un saint ou un sage » certes, mais un remarquable passeur assurément.

Quant à ce « … public, très féminin au demeurant, particulièrement bienveillant et complaisant … », est-ce bien sérieux d’écrire cette méchanceté, est-ce bien digne de vous … ?

6 – Christian Bobin est un grand poète, au sens large de ce mot, pour moi. Point. Et je ne cherche à l’imposer à personne. Que chacun trouve son ou ses auteurs de prédilection si le cœur lui en dit. Il me semble encore assez loin des joyaux de la poésie zen, certes, mais il s’en rapproche … !

Vous semblez ne guère apprécier le « zen », sans peut-être bien le connaître, c’est-à-dire sans le vivre. La Vision du Soi pourrait vous être d’un grand intérêt, puisque « Vivre Sans Tête », le premier livre de Douglas Harding à avoir eu un certain succès, était sous-titré «Pour une contribution occidentale au zen ».

7 – Je ne connais pas l’œuvre d’Akhmatova, mais je sais que la littérature et l’art en général ne fonctionnent pas de cette manière : pas de lien direct entre la souffrance endurée et la puissance d’expression. C’est d’ailleurs assez dommage, parce que vu la quantité de drames traversés par les hommes au cours des siècles & les désastres en cours, nous devrions être submergés par un tsunami de grande poésie.

Étonnant que vous évoquiez ce retour de Rimbaud. Il en est beaucoup question dans « Le moine et la psychanalyste » de Marie Balmary.

Quelqu’un vraiment capable de « regarder les feuilles d’automne tomber et les pissenlits pousser entre deux dalles », notre époque n’en compte plus beaucoup, ce qui explique le succès – relatif – de C. Bobin. Un contemplatif dans notre époque de frénésie consommatrice, c’est une perle rare ! Mettons-nous sans tarder à son école !

Le « simple » est en réalité assez difficile à composer. Nous souffrons pour la plupart d’une fâcheuse tendance – héritée des Shadocks – à faire beaucoup plus compliqué que nécessaire. Comme l’exprime E. F. Schumacher :

Cf. : « Small is beautiful – Une société à la mesure de l’homme »

8 – Il y aurait beaucoup à dire sur ce paragraphe. Je me contenterai d’une part de cette citation non référencée :

« Qui médit se raconte,

Qui accuse se dénonce,

Qui juge se condamne. »

Et d’autre part de cette affirmation : la Vision du Soi permet justement de ne pas se contenter « d’éprouver des ressentis subjectifs et d’ordre privé, incommunicables par définition ». Ses expériences simples & efficaces permettent de partager parfaitement – à 100 % – la réalité de notre vraie nature d’espace d’accueil illimité & inconditionnel. Vous devriez essayer à l’occasion ; il me semble que cela vous ferait le plus grand bien.

9 – Et oui, que ça nous plaise ou non, le « système » est ainsi. Christian Bobin en donne une belle description dans « Le Très-Bas » :

« Le monde veut le sommeil. Le monde n’est que sommeil. Le monde veut la répétition ensommeillée du monde. Mais l’amour veut l’éveil. L’amour est l’éveil chaque fois réinventé, chaque fois une première fois. Le monde n’imagine pas d’autre fin que la mort, cette extase du sommeil, et il considère tout à partir de cette fin. … L’enfant va à l’adulte et l’adulte va à sa mort. Voilà la thèse du monde. Voilà sa pensée misérable du vivant : une lueur qui tremble en son aurore et ne sait plus que décliner. C’est cette thèse qu’il te faut renverser. »

La vraie réussite consiste à sortir du système !

10 – Cet « espace de critique ouvert » est d’ores et déjà accessible via les commentaires. Bien évidemment j’assume le rôle de modérateur de ceux-ci, pour éviter tout dérapage. Je croise les doigts pour que cela continue, mais pour l’instant il n’y en a eu que très peu, du fait notamment de la quasi invisibilité de volte-espace dans l’océan du wouèbe. Le plus important vous est d’ailleurs imputable avec un commentaire aussi agressif qu’infondé à propos du billet « Qu’ont-ils fait du bouddhisme ? » Si vous relisez ce commentaire, vous comprendrez aisément qu’il n’apparaisse pas, et je vous ai d’ailleurs expliqué pourquoi par courriel.

« La réalité et … la vérité » se trouvent au Centre uniquement, en cet espace d’accueil illimité & inconditionnel que nous sommes tous, en « Je Suis », … et nulle part ailleurs en périphérie.

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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