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Confinement – François Cassingena-Trévedy

Je vous propose ci-dessous un texte qui date un peu (17 mars 2020), mais qui inaugure, magistralement, toute une série de lettres partagées au cours de l’année 2020 par le moine (d)étonnant qu’est François Cassingena-Trévedy. J’ai découvert son existence par hasard & nécessité dans « Le goût du vrai », Tract Gallimard d’Étienne Klein, et évoqué un de ses textes dans le billet « Épopée désinvolte ».

Confinement

« Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »

« Quand je m’y suis mis, quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent (…), j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » (0)

Blaise Pascal

« Pensées »

&

« Il y a tout au fond de nous des espaces infinis que nous avons peur de côtoyer et que nous fuyons d’ordinaire¹. Une occasion nous est offerte en ces jours de les approcher, de les habiter, et de découvrir, au fond du puits sans fond que nous sommes, cette “eau vive qui jaillit en vie éternelle” (Jn 4)² et que Jésus indiquait à la Samaritaine. C’est par nos profondeurs essentielles, par nos abîmes partagés, ouverts les uns aux autres comme des vases communicants, que se nouent nos véritables relations sociales. Nos distances nous rapprochent autant que nos caresses, nos majestés respectives autant, et plus sans doute, que nos facilités ordinaires³.

Étonnant, ce silence qui s’entend aujourd’hui partout alentour. Qui eût cru que cela fût possible? Nous sommes entrés, malgré nous, dans la gestation d’une civilisation différente, car c’est une civilisation différente qui doit absolument commencer à naître de cette épreuve. Il y a trop de choses dont ne voulons plus, dont nous n’en pouvons plus. (4)

Confinons-nous dans l’infini qui fait notre dignité d’homme et notre seule valeur d’échange entre humains. (5)

« In silentio et spe erit fortitudo vestra »

“Votre sagesse sera de rester tranquilles et de garder l’espérance.” (6)

Isaïe, 30, 15

Union de prière pour le monde de la santé qui se dépense jusqu’à la corde, pour les scientifiques qui cherchent et vont trouver un remède, pour les différents corps mobilisés afin de faire respecter le confinement avec rigueur. (7)

Le confinement est une exigence civique sans dispense : c’est aussi un exercice spirituel. En nous isolant, il nous fait retrouver des liens ; en mortifiant notre frénésie de vivre, il nous révèle le vital de la vie ; en nous mettant en arrêt, il fait de nous les artistes des tâches les plus humbles. » (8)

François Cassingena-Trévedy

17 mars 2020

Cordialement

 

0 – Il convient de lire Blaise Pascal, au moins partiellement. C’est un excellent remède à la médiocrité – de la langue comme de la pensée –  qui envahit parfois (souvent …) notre modernité déboussolée. Ce n’est pas pour autant qu’on est tenu d’être d’accord avec toutes ses propositions : d’« un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application », peut également découler … l’exact inverse de ce qu’il énonce. C’est là le principe même d’une méditation bien ordonnée ou de la Vision du Soi selon Douglas Harding.

¹ – En fait chacun de nous EST, « tout au fond de [soi] », UN « espace infini« , un espace d’accueil illimité & inconditionnel, une « immensité intérieure ». C’est notre Réalité la plus essentielle, notre « Visage Originel », notre « Autoportrait ». Nous sommes, d’abord, la zone centrale « Je Suis » du dessin ci-dessous :

Et à partir de là nous devenons immédiatement corps d’univers, « Youniverse », « contenant ultime ».

Alors certes, « nous avons peur de côtoyer et … nous fuyons d’ordinaire » ce « Je Suis », peut-être parce qu’il provient d’un « Je ne suis rien » encore plus inquiétant … Nous restons timidement confinés dans la seule zone périphérique « je suis humain », alors que nous savons pertinemment qu’il n’y a là aucun espoir … Cette zone n’est en réalité rien d’autre qu’un long couloir de la mort …

Petit rappel : volte-espace est avant tout une posture particulière et singulièrement négligée qui permet de sortir de l’alternative classique, épuisante et vaine, entre faire volte-face et fuir :

  • faire volte-face pour une confrontation, voire un affrontement, afin de sauver la face
  • fuir, généralement dans une forme quelconque de divertissement

Cette posture qui consiste à assumer – concrètement, simplement, joyeusement – ce que nous sommes, tous, est une des rares qui « exclut l’imposture ». Essayez, vérifiez !

² – Épisode de la rencontre de Jésus et de la Samaritaine (Jean 4, 1-30)

« Jésus répond et lui dit :
“Quiconque boit de cette eau aura soif de nouveau ; or qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus soif pour l’éternité, mais l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle.” »

[απεκριθη ιησους και ειπεν αυτη πας ο πινων εκ του υδατος τουτου διψησει παλιν

ος δ αν πιη εκ του υδατος ου εγω δωσω αυτω ου μη διψηση εις τον αιωνα αλλα το υδωρ ο δωσω αυτω γενησεται εν αυτω πηγη υδατος αλλομενου εις ζωην αιωνιον]

Évangile de Jean  4, 13-14

³ – Superbe formulation qu’il est possible de relier au dessin ci-dessus : une vraie relation entre deux personnes, ou plus, n’advient dans la zone « je suis humain » qu’en passant par le « Je Suis » central. Douglas Harding distinguait ainsi soigneusement la pseudo relation « sagittale » (directe de 3° personne à 3°personne) de la relation « radiale » (qui passe par la Première Personne). Il y a aujourd’hui urgence à redécouvrir ce mode d’être, à soi-même, aux autres et au monde. Un mode totalement clair et précis, sans rien de « fumeux » ou de new-ageux !

4 – « Malgré nous » : il est certain que la pandémie de Covid-19 constitue aussi un formidable catalyseur de changement. Mais pour s’engager résolument dans la voie d’une « civilisation différente », il va falloir que nous soyons nombreux à le vouloir vraiment … Et, à mon humble avis, à être pourvus de bons « outils » : ceux de la Vision du Soi ne demandent qu’à être partagés. Qu’est-ce qui nous retient encore d’emprunter cette « entrée principale » ?

5 – « Confinons-nous dans l’infini qui fait notre dignité d’homme … » Autre superbe formulation ! Faut-il vraiment quinze ans d’études et/ou d’ascèse pour constater à quel point la « civilisation » moderne, d’inspiration occidentale mais désormais mondialisée, bafoue la dignité de l’être humain ? Il en existe de nombreux exemples, mais je me contenterai ici d’évoquer le point de départ du désastre : dans  cette conception anthropologique moderne, somme toute assez récente dans l’histoire, le « Je Suis » n’existerait tout simplement pas. La conception « Corps & Âme – Esprit » serait une illusion … A partir de là tout va de travers …

Voilà une belle occasion de rappeler cette phrase de Svâmi Prajnânpad :

« Serrer chacun contre son cœur comme s’il était un membre de sa propre famille, cela seul est digne d’un homme. »

6 – Je suis un peu gêné de chipoter la traduction de quelqu’un qui parle sans doute mieux latin que moi français … mais, cette citation est plus communément traduite ainsi :

« C’est dans le silence et l’espérance que sera votre force. »

« Fortitudo » : force au sens de puissance d’action, d’énergie, bravoure, courage, vaillance …

« Silentio » : le fait de se tenir en silence, rejoint la notion de « tranquillité » essentielle, de quiétude, d’hésychia …

Jacques Prévert l’exprimait ainsi :

« Je suis un quiet quand je suis un, et inquiet quand je suis deux. »

7 – Avec le recul d’une dizaine de mois, il semble difficile de ne pas constater que la « prière » n’a pas été totalement entendue … Qu’en est-il de la « rigueur » – toujours écartelée entre les exigences sanitaires et les nécessités économiques ; qu’en est-il de l’usage raisonné de la science – de toute la science, y compris celle du renforcement naturel de l’immunité ; qu’en est-il de est l’organisation de synergies enfin efficaces dans un paysage médical hyper fragmenté … ? Il semblerait que ce soit toujours la politique du monde d’avant qui mène … la course à l’abîme.

8 – Qui aujourd’hui peut encore entendre pleinement cette magnifique et si juste proposition :

« Le confinement … est aussi un exercice spirituel. » … ?

Le « confinement » est paradoxal … Est-ce que ce ralentissement imposé de notre « frénésie », peut-être moins de « vivre » que de consommer & produire ne serait pas plutôt ce que Bernard Besret, autre immense moine, appelle une « ascèse de vivification », qu’il a détaillée notamment dans « Du bon usage de la vie » (Albin Michel 2006). Est-ce que cette « mise à l’arrêt » ne serait pas une occasion inespérée de faire le point pour changer de cap ? A 180° …

Il n’est peut-être pas inutile de jeter aussi un œil sur « Du bon usage des crises ».

NB : j’ignore si Pascal a écrit sur la « frénésie », mais si c’est le cas je doute fort qu’il y ait vu quoi que ce soit de positif.

&

Quoiqu’en pense notre époque moderne & déboussolée, notre monde de « zombies », il y a beaucoup à apprendre du mode de vie monastique.

« Est moine celui qui tend à l’unité en lui-même, à l’unité avec les autres, à l’unité avec la planète qui le porte, à l’unité avec le réel qui le soutient dans l’être. »

Pas nécessairement de telle ou telle forme religieuse, et donc culturellement conditionnée. Non, du « moine comme archétype universel » tel que Raimon Panikkar l’a étudié dans : « Éloge du simple, Le moine comme archétype universel ».

Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 62 ans, marié, deux fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

Une réponse sur « Confinement – François Cassingena-Trévedy »

A chacun de réfléchir comment adopter ces nouvelles règles de vie en société pour y trouver avantages. Ces règles favorisent l introspection la décroissance réfléchie la nécessité d être solidaires. Nous ne sommes pas en guerre contre le vivant, le vivant c est aussi nous même. Une aide à devenir plus raisonnable, même si ça ne fait pas plaisir. Poussière d étoile.

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