« Clé de voûte » … ou pierre d’angle ?

Ce texte d’Alain Chevillat : « La clé de voûte », paru dans le n° 26 (été 2011) de la revue « Alliance pour une Europe des Consciences », est désormais intégralement accessible sur le site de Terre du Ciel.

Je ne vous en propose ci-dessous que quelques extraits et un libre commentaire en lien avec la Vision du Soi selon Douglas Harding, plus précisément en lien avec l’atelier Transformation personnelle & Transformation sociale. Article bien trop long, désolé !

CléVouteAbb Thoronet
Clé de voûte … rectifiée
Cellier de l’Abbaye du Thoronet

La clé de voûte ou la recherche de la cause de la cause de la cause

Les mêmes vérités immémoriales ont été sans cesse affirmées, à travers le temps et l’espace, par toutes les traditions fondatrices de civilisations harmonieuses et justes¹. Notamment qu’une vie d’homme ne saurait s’accomplir pleinement que par son ouverture à la dimension spirituelle. Du processus d’évolution et de transformation qui en résulte naît une vision globalisante et cohérente du réel. Connecté à l’essentiel, l’homme spirituel va agir différemment dans le monde : en dépassant son intérêt personnel, en expérimentant la solidarité humaine la plus large, et, devenu conscient qu’il est un maillon de la chaîne du vivant, en se comportant de façon conséquente au sein de la nature.

MéthodeMorinCe texte prend son origine dans la lecture critique d’un ouvrage d’Edgar Morin :

« La Voie : Pour l’avenir de l’humanité ».

Je précise tout de suite que j’ai été un lecteur passionné de la majeure partie de l’œuvre de ce chercheur, depuis … « L’homme et la mort » jusqu’à « La Voie … », en passant par « La méthode » (Tomes 1 à 6), « Amour Poésie Sagesse », « Vers l’abîme », …

Mais je me suis un peu lassé de ne pas voir cette impressionnante somme de connaissances, d’intuitions, d’intelligence, de fécondations croisées, de contacts … déboucher sur un engagement beaucoup plus résolu dans l’action, et continuer de bloquer sur des partis-pris idéologiques comme celui, majeur, que soulève ci-dessous Alain Chevillat et que je partage entièrement.

Avec son dernier ouvrage, « La Voie », Edgar Morin a jeté les bases de l’évolution souhaitée de tous les secteurs sociétaux. Son livre a capacité à réunir la plupart des courants alternatifs, permettant de plus larges synergies dans l’action, une plus grande efficacité pour une réussite de la métamorphose.

La Voie ne contient rien de très nouveau mais c’est une belle synthèse, très proche dans son esprit de beaucoup d’aspects de la Charte de l’Europe des Consciences.

Pourtant, sa lecture m’a mis mal à l’aise. Car il y manque quelque chose d’essentiel dont j’ai attendu en vain de voir la mention tout au long de ma lecture : la dimension spirituelle. Il y est question d’éthique, de valeurs, pas de spiritualité. On sent que la « religion » est maintenue à distance, et on se dit que la spiritualité y est sans doute identifiée. C’est la grande absente du livre. Or, s’il est pour moi une certitude depuis trente-cinq ans, c’est que la spiritualité est la clé de voûte d’une société juste.

Si l’on veut une société qui  s’éloigne de son addiction à l’argent, au sexe, à la vaine gloire ; si l’on veut une société qui abandonne sa croyance dans le consumérisme, dans le « bonheur par la consommation » ; si l’on veut une société qui dépasse ses pulsions égoïstes, son avidité, sa volonté de  puissance, sa violence primordiale ; si l’on veut une société qui transcende le « chacun pour soi et tant pis pour les autres » ; si l’on veut une société qui redonne à chacun le sens de sa dignité et de sa grandeur ; alors il n’y a qu’un recours et un seul : l’expérience spirituelle.

Le mot « addiction » est aussi fort que juste : ce qui se passe à l’échelle mondiale, des salles de marchés jusqu’aux ministères (quasiment tous), des sièges des plus grandes multinationales jusqu’aux bureaux des plus petites entreprises et collectivités locales, et, plus grave, dans la tête d’un nombre sans cesse croissant de personnes, relève strictement de la toxicomanie. Qu’il en soit ainsi depuis fort longtemps ne change à peu près rien au problème. Que cette addiction se généralise aussi rapidement alors que la plupart des éléments du contexte le permet de moins en moins change à peu près tout … l’effet de seuil ne doit plus se trouver très loin.

La Vision du Soi peut tenir un rôle utile dans cette indispensable reconquête, en permettant à chacun un accès simple et rapide au sens de sa dignité et de sa grandeur. Voir que Je Suis le Grand, l’espace d’accueil illimité et inconditionnel pour les autres et tout l’univers, c’est son seul objectif … et je vous assure qu’elle vous permet de l’atteindre. Mais … n’en croyez pas un mot, essayez !

Il me plaît de détourner l’expression de Margaret Thatcher : « There is no alternative », le  désormais célèbre TINA, pour conforter la proposition d’Alain Chevillat, et de bien d’autres avant lui. L’homme n’a guère le choix qu’entre un avenir avec expérience spirituelle … et pas d’avenir du tout. Finalement c’est assez confortable comme situation !

Pourquoi ? C’est très simple.

La vision d’unité

La caractéristique majeure de l’expérience vécue par une personne engagée dans une démarche spirituelle est qu’elle développe une vision d’unité de l’ensemble de la  manifestation. Par delà la diversité des formes, elle perçoit une identité de fond. La  multiplicité des manifestations ne lui cache plus l’unité essentielle, principielle. Cela change tout dans sa vision du monde et dans la façon dont elle s’y insère et interagit.

On peut distinguer trois effets majeurs.

1. L’affaiblissement de l’égoïsme

L’égoïsme – considéré comme allant de soi et légitime – est le grand scandale du monde moderne. Tout ce que l’on observe d’inacceptable n’en est que la conséquence.

Toutes les sagesses du monde nous disent que la vocation de l’homme est de dépasser son intérêt exclusif pour lui-même et ce qui lui appartient, de dépasser son égoïsme pour ouvrir son cœur au reste du monde. Arnaud Desjardins a écrit que la maturation c’est passer de « moi » à « moi et les autres », puis à « les autres et moi », et enfin à « les autres »². Seule l’entrée dans ce processus de transformation profonde – ce qu’on appelle la spiritualité – permet cette évolution. Seule cette évolution peut entraîner une transformation des sociétés profonde et durable, peut faire advenir la métamorphose. Sinon, tous les changements proposés ne seront que des vœux pieux – comme on le voit bien aujourd’hui.

Au sens premier et propre du terme, l’éducation ne consiste en rien d’autre que conduire – ducere – hors de – e – l’égoïsme. Cet objectif constitue aujourd’hui le principal critère d’une véritable spiritualité. Mais comme vous l’aurez constaté, les temps ont bien changés … Seules quelques rares écoles reposent encore sur ce fondement ; les autres, l’immense majorité, se contentent d’affûter les crocs du futur loup pour tous les autres hommes, avec la « bénédiction » des parents …

La Vision du Soi propose de réaliser subitement que notre Vraie Nature c’est « les autres seulement ». Certes un peu de temps sera nécessaire pour que cette dé-couverte soit parfaitement intégrée. Mais il sera infiniment plus efficace de confier cette évolution au Grand, à l’espace d’accueil illimité et inconditionnel que Je Suis, plutôt que d’en faire un accomplissement personnel susceptible de bien des enlisements et de bien des déviations. Comme d’habitude, n’en croyez pas un mot, essayez !

2. Le vécu de la fraternité

La véritable fraternité ne peut être une loi, une règle, un devoir – cela ne marche pas.  Elle ne peut être mise en actes que si elle est ressentie profondément, vécue dans son  corps, éprouvée dans son cœur. Cela est le fruit de l’approfondissement d’une reliance à la Source de vie qui nous entraîne pas à pas vers une plus grande reconnaissance de l’unité transcendante du Vivant.

« L’autre » est alors ressenti vraiment comme un proche, comme un autre moi-même. C’est – dans une certaine mesure – moi sous une autre forme. … C’est-à-dire, voir le semblable principiel en chacun, par delà les diversités extérieures. Ce n’est qu’alors qu’on peut rêver d’une planète fraternelle.

Marie Balmary a pourtant découvert une clé de recherche particulièrement féconde avec ce « devoir inattendu : la fraternité », dans le premier chapitre d’ « Abel ou la traversée de l’Eden ». Tout simplement dans l’article premier de notre « … bible démocratique : la déclaration des droits de l’homme » :

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Ce qui ne l’empêche pas de demeurer plus que dubitative :

« La fraternité, seul devoir parmi nos droits, cette fraternité, dernier vœu de la devise française, en avons-nous les moyens ? Connaissons-nous les voies pour atteindre ce bonheur ? Et même, plus radicalement, notre culture n’a-t-elle pas construit une autre image de l’homme, image dans laquelle la fraternité n’a, en fait, plus sa place ?« 

Mais si cette fraternité est la clé de l’avenir, de la survie en clair, nous ne pouvons pas nous contenter d’un « ressenti », aussi profond soit-il. Il me semble nettement préférable de voir, parfaitement, que nous sommes frères en  cet espace d’accueil illimité et inconditionnel que nous sommes. Immédiatement lors des expériences d’attention de la Vision du Soi, puis en transformant peu à peu ces expériences en exercice quotidien jusqu’à en faire une habitude. Ce n’est pas si difficile, puisqu’il s’agit juste d’un retour à notre vraie nature, à l’état naturel d’un être véritablement humain. Mais … n’en croyez pas un mot, essayez !

3. Le sentiment d’être lié à la nature

La mauvaise relation de l’homme à la nature est au cœur de tous les débats : pollution généralisée, raréfaction des ressources, diminution de la biodiversité, atteintes à la santé de l’homme, etc. Pourquoi une telle situation catastrophique en si peu de temps, en moins d’un siècle ?

L’homme s’est positionné en « maître et possesseur de la nature »³ et s’est avéré un déplorable gestionnaire. Fondamentalement, ses capacités technologiques lui ont monté à la tête et, psychologiquement, philosophiquement, il s’est affranchi de son lien à la nature. Il a oublié qu’il en est l’un des fruits, qu’il obéit à ses lois, qu’il dépend entièrement d’elle.

… Le mouvement écologiste est une réaction désespérée à l’aberration d’un comportement où l’homme est en train de s’autodétruire. Mais sans une reconnaissance de sa cause profonde qui est un non vécu de notre relation à la nature, l’écologie politique ne réussira pas, car elle se heurte à l’égoïsme de chacun.

La Vision du Soi montre clairement que nous n’avons pas de relation avec la nature … Nous sommes la nature, elle est un de nos « vêtements » à peine un peu plus extérieur que ceux que nous revêtons chaque jour. Seule la réalisation de cette non-dualité parfaite permettra de modifier radicalement nos comportements suicidaires. Mais à la lecture des derniers communiqués du GIEC, il y a encore du chemin à parcourir …

Que voulons-nous vraiment ?

Toutes les traditions disent la même chose – et c’est l’expérience de toutes les personnes engagées sur un chemin spirituel : la destinée la plus haute de l’Homme est la réalisation de sa vraie nature de fils de Dieu. C’est là qu’il fera l’expérience pleine et permanente de tout ce qu’il recherche de façon désordonnée au long de sa vie : la paix, l’amour, la connaissance, la liberté. Cela ne se trouve pas dans la consommation, cela n’existe que dans la communion à l’Être, car c’est sa nature même.

« Fils de Dieu » … si cette expression ne vous convient pas, remplacez la par l’équivalent qui vous agrée. Ne bloquez pas sur une façon parmi bien d’autre pour essayer d’exprimer une réalité que les mots sont, par nature, inaptes à définir. Et, en ces temps de réductions budgétaires généralisées et de baisse du pouvoir d’achat, considérez que ce que nous propose ci-dessus Alain Chevillat, à la suite de tous les représentants de la Philosophie éternelle, est une sacrée bonne nouvelle : la consommation est incapable, par nature, de vous permettre d’accéder à la plénitude d’une vie humaine. Elle ne propose que de maigres compensations qui nous éloignent de notre grandeur et notre dignité d’êtres véritablement humains.

Quel que soit le chemin, c’est toujours le premier pas qui coûte. Dans quelle direction aller ? Comment s’équiper ? Pourquoi partir ?  … les questions sont légion. C’est justement là que la Vision du Soi peut s’avérer une aide réellement décisive : elle vous permet de voir simplement et parfaitement de quoi il est question, de le réaliser ne serait-ce que temporairement, de vous appuyer sur votre propre expérience de première main. Elle vous permet de vous établir sur un fondement incontestable, « le terrain solide du voir » comme l’exprimait Svamiji. Ensuite c’est à vous de jouer, rien ne se fera tout seul, mécaniquement. « You will have to pay the full price ». Mais … essayez !

La spiritualité est encore bien présente dans certains pays du monde. En France même, dans le secret, de multiples foyers – de toutes colorations – approfondissent leur connexion au Vivant, à la Réalité, à la Vérité. Mais officiellement, elle est toujours tabou. On nous dit que c’est une occupation pour des illuminés, que ce n’est pas sérieux, que ce n’est pas à mettre au cœur d’un projet de société.C’est contre cette idée totalement fausse que ces lignes ont été écrites. La spiritualité, c’est le cœur de la vie, la sève d’un existence humaine, la clé de voûte d’une société juste. Ce devrait être le cœur de « la Voie » [d’Edgar Morin] comme c’est le cœur de la Charte de l’Europe des Consciences

Il est vrai que les gens « sérieux », « normaux », parachèvent un projet de société absolument « merveilleux » : explosion des inégalités, chômage de masse, régressions sociales généralisées, violence, destruction de la biodiversité, dérèglement du climat, pollutions, effondrement du paradigme anthropologique, … Une synthèse de « Meilleur des mondes » et de « 1984 », démultiplié par les avancées technoscientifiques et la toute puissance du capital. Ce « modèle » est, fort heureusement, au bout du rouleau. Il est temps de passer à autre chose, en espérant que la transition soit la moins violente possible. Comme Jacques Brosse, on ne peut que souhaiter la fin de cette « société lézardée ».

J’ai néanmoins un (petit) bémol à appliquer au titre de ce texte. Si l’expression « clé de voûte » signifie bien un achèvement majeur qui permet aux autres éléments de tenir ensemble, je crains un peu que sa pose ne soit toujours repoussée aux calendes …  Je préfère donc considérer personnellement que la spiritualité devrait constituer « la pierre d’angle », le fondement d’une société juste. … TINA !

« Jésus disait : Montrez-moi la pierre rejetée par les bâtisseurs. C’est elle la pierre d’angle. »

Évangile de Thomas, logion 66

 

Cordialement

 

¹ – La Philosophie éternelle ne garantit nullement l’harmonie et la justice des civilisations traditionnelles qu’elle a inspirées, comme Jean-Claude Guillebaud le fait très justement remarquer dans « La refondation du monde ». Cela aurait été trop beau pour être vrai. Mais la possibilité de réaliser cet objectif y restait au moins grande ouverte, ce qui change complètement la perspective. L’oubli actuel de ces « vérités immémoriales » nous condamne à une aggravation continue des inégalités, des injustices, du désordre … Notre « progrès qui fait rage » n’est au mieux qu’un retardement du chaos, « un élan vers le pire » (Emil Cioran).

² – Arnaud Desjardins citait une formule que Svami Prajnanpad utilisait pour décrire la pleine réalisation d’une vie humaine. Le stade ultime en était précisément « les autres seulement », et Arnaud relate que Svamiji accompagnait cette formule d’un mouvement explicite, depuis le poing fermé jusqu’à la main grande ouverte. Cf. aussi cet extrait d’une lettre de Svamiji.

Frédéric Leboyer, un autre disciple français de Svamiji exprime ainsi la même idée :

« La vie spirituelle, ce sont tous les miracles qui se produisent dès qu’on commence à faire passer l’intérêt des autres avant le sien. »

³ – Les éditions Wildproject ont édité un ouvrage de John Baird Callicott, « Genèse – La Bible et l’écologie », qui propose une interprétation assez différente de ce verset … très contestable. Vivement que Marie Balmary s’attelle à une traduction correcte !

 

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils.
La lecture de « La philosophie éternelle » d’Aldous Huxley m’oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d’abord la voie du yoga, puis celle de l’enseignement d’Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d’accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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