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Cinquante ans de déni politique – Luc Semal

« Une seule chose à faire :

s’éveiller et aider les autres à faire de même. »

&

Tribune de Luc Semal dans Le Monde du 12 avril 2022

« Les résultats décevants de l’écologie politique en 2022 confirment que la question des limites à la croissance reste un impensé politique » (0)

« Cinquante ans après la publication du rapport Meadows sur les limites à la croissance, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle peuvent donner une pénible impression de surplace. Impression fausse, car en réalité la situation a bien empiré depuis.¹

Avril 1972 : dans le cadre d’un référendum décidé par Georges Pompidou, les Français s’apprêtent à voter pour ou contre l’élargissement des Communautés européennes à quatre nouveaux pays, dont le Royaume-Uni. Le président en exercice de la Commission européenne, le socialiste néerlandais Sicco Mansholt, vient d’écrire que les conclusions générales du tout récent rapport Meadows – pas encore traduit en français – sont « si évidentes » qu’elles devraient désormais guider les décisions des instances européennes. Il s’attire ainsi les foudres de Georges Marchais qui, au nom du PCF, dénonce le « programme monstrueux » de Mansholt, lequel conduirait à un net recul du bien-être des Français. Puis d’autres personnalités de premier plan, dont Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre, critiquent à leur tour Mansholt en assurant, entre autres, que le nucléaire permettra bientôt de repousser toutes les limites énergétiques. D’autres au contraire, dont l’agronome René Dumont et le philosophe André Gorz, saluent l’initiative de Mansholt, tout en ajoutant que la thèse des limites à la croissance mériterait d’être mieux articulée avec la question des inégalités – car ce sont d’abord et surtout les plus riches qui doivent réduire leur train de vie et leurs aspirations matérielles.²

L’épisode n’a pas duré longtemps mais, pour la première fois, le débat politique a brièvement porté sur ce thème nouveau : pour ou contre la croissance ? Pour ou contre l’expansion ? Alors que l’écologie politique française émerge comme une force politique nouvelle, la « controverse Mansholt-Marchais » est un épisode à la fois fondateur et frustrant pour les écologistes. Oui, on a enfin parlé des limites à la croissance ; oui, le thème trouve un écho inattendu et la dynamique du mouvement anti-nucléaire semble prometteuse pour les écologistes ; mais la virulence des critiques adressées de toutes parts à Mansholt montre que le monde politique et économique est vent debout contre toute remise en cause de la croissance et de l’expansion.³

Avril 2022 : cinquante ans ont passé. Les Français viennent de voter pour le premier tour de l’élection présidentielle. La campagne a pu sembler agitée par des thèmes potentiellement porteurs pour l’écologie politique : un nouveau rapport du GIEC (4) plus alarmant que jamais, une guerre en Ukraine qui fait craindre pour la sûreté des centrales nucléaires (5), une hausse des prix de l’énergie comparable à un choc pétrolier et gazier, etc (6). Mais non. Le second tour se jouera entre un Président sortant dont le bilan écologique n’est pas à la hauteur des enjeux (7), et une candidate d’extrême-droite dont le programme montre qu’elle ferait encore pire. Tous deux ont la conviction que la réponse à la crise écologique passe moins par la sobriété que par la relance de la croissance et du nucléaire. Depuis cinquante ans, la promesse de solutions techniques est restée un argument récurrent de relativisation des limites écologiques, qui transcende les différences partisanes et prétend que nous n’aurions pas à choisir entre transition écologique et abondance matérielle. (8)

Les résultats décevants de l’écologie politique en 2022 ne sont que marginalement attribuables aux faits et gestes de tel ou tel candidat (9). Ils s’inscrivent dans une tendance longue : depuis cinquante ans, la simple idée qu’il puisse exister des limites écologiques à la croissance et à l’expansion est restée dissonante, minoritaire dans l’opinion publique, et carrément hérétique parmi les décideurs. (10) L’idée de décroissance y est au mieux ignorée, au pire utilisée comme une invective facile pour disqualifier l’ensemble des écologistes comme autant de fous inconséquents. Le rejet est si fort que, même parmi les partisans de la décroissance, beaucoup préfèrent s’autocensurer – attention, ne nous enfermons pas dans la radicalité et la marginalité, tentons plutôt de rassembler autour de termes et de projets moins clivants, etc. (11)

Le problème est que la situation climatique et écologique est telle qu’il faudrait aborder de front la question des limites. Le dernier rapport du GIEC montre que les réductions des émissions de gaz à effet de serre, et donc les réductions de consommation d’énergies fossiles, devraient être massives et rapides, voire fulgurantes : les longues années qu’il faudrait pour construire plusieurs nouveaux réacteurs nucléaires sont un problème. La guerre en Ukraine nous rappelle le danger qui entoure et entourera toujours les réacteurs. Notre difficulté à nous passer du gaz russe révèle crûment la dépendance aux énergies fossiles qui demeure, et la vulnérabilité qui en découle. Cinquante ans de déni, de tergiversation, de procrastination ont conduit à une situation inextricable, où les questions du pouvoir d’achat et du prix à la pompe continuent à reléguer toute autre préoccupation au second plan. Lentement, le piège écologique, énergétique et climatique se referme. (12)

Pour l’écologie politique, le principal enseignement de l’élection de 2022 est la confirmation que la question des limites à la croissance reste un immense impensé politique, consciencieusement confiné hors du champ du pensable par une écrasante majorité des décideurs. Quelques brèches apparaissent parfois ici ou là, mais sans durablement faire émerger un projet politique en rupture avec la croissance et son monde. Il revient à l’écologie politique la tâche ingrate de s’interroger à nouveau sur sa raison d’être, et de se réinventer dans un contexte d’assombrissement des horizons écologiques et climatiques. Elle pourrait être porteuse d’un projet assumé de réduction massive des surconsommations des plus riches, de protection des plus vulnérables, de partage des richesses et de répartition équitable des efforts de sobriété, dans le cadre d’une décroissance en urgence des flux de matière et d’énergie – d’où moins de voitures, moins d’avions, moins d’équipements … Mais qui veut entendre ça ? (13)

Luc Semal

Maître de conférences en science politique au Muséum national d’histoire naturelle et membre de l’Institut Momentum. Il est chercheur au Centre d’écologie et des sciences de la conservation (Cesco) et chercheur associé au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (Ceraps). Ses travaux portent sur le rôle du catastrophisme, entendu comme une pensée politique du basculement, dans l’écologie politique et les mobilisations écologistes de la fin des années 1960 à nos jours. Il est l’auteur de « Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes » (PUF, 2019), de « Bestiaire disparu. Histoire de la dernière grande extinction » (Plume de carotte, 2013) ; et a co-dirigé avec Bruno Villalba l’ouvrage collectif « Sobriété énergétique. Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles » (Quae, 2018).

Cordialement

 

0 – Cette tribune importante mérite amplement d’être relayée, partagée … Alors même qu’elle est déjà largement oubliée, précipitée dans les poubelles d’une actualité insensée. Merci M. Semal, vous êtes aussi courageux que bien informé. Votre texte sera sans doute considéré par la postérité comme celui de Jacques Ellul, « Rien d’important ».

¹ – Le wouèbe propose bien des ressources sur le rapport Meadows. Du bon et du moins bon … Jean-Marc Jancovici en propose un commentaire détaillé. Même Dennis Meadows hésite parfois à dire crûment la réalité de la situation actuelle dans ses interviews …

Cf. aussi The Donella Meadows Project.

² – Difficile de trouver une traduction française de la lettre initiale de M. Mansholt. Un bon entretien ici sur Reporterre.

« En vérité, la plupart de nos prétendus « progrès » techniques nous enfoncent dans le désastre, nous précipitent dans une voie sans issue. Même les pays qui se croient les plus forts, qui pensent pouvoir monopoliser toutes les ressources existantes pour leur survie ou leur confort, iront à la catastrophe. Elle sera peut-être encore plus brutale pour eux … »

Il est bien évidemment de notoriété publique que le Parti Communiste – le français comme tous les autres – est et a toujours été prioritairement motivé par le « bien-être » des citoyens …

³ – Comme s’ils ne trouvaient d’équilibre que dans la fuite en avant permanente, dans le toujours plus de « croissance et d’expansion ».

Comportement dénoncé depuis belle lurette par Georges Bernanos :

« Ce monde se croit en mouvement parce qu’il se fait du mouvement l’idée la plus matérielle. Un monde en mouvement est un monde qui grimpe la pente, et non pas un monde qui la dégringole. Si vite qu’on dégringole une pente, on ne fait jamais que se précipiter, rien de plus. »

Et de manière encore plus précise :

« Le cadavre en décomposition ressemble beaucoup … à un monde où l’économique l’a emporté décidément sur le politique, et qui n’est plus qu’un système d’intérêts antagonistes inconciliables, un équilibre sans cesse détruit, dont le point doit être cherché toujours plus bas. »

« L’esprit européen et le monde des machines »

4 – Les rapports du GIEC et d’autres organismes scientifiques semblent bien ne servir à … rien, malheureusement. Nous continuons de « refuser à croire ce que nous savons » ! Ce déni est gros de souffrances à venir …

5 – Le pays le plus nucléarisé du monde, notre douce France, se retrouve ainsi grandement fragilisé, si ce n’est vaincu avant même tout début d’hostilités … Pour mémoire :

Nucléaire exception française (1/2)

Nucléaire exception française (2/2)

6 – Le monde dit « moderne » est fondamentalement remis en question, tant en amont par le goulot d’étranglement des ressources énergétiques qu’en aval par celui du dérèglement climatique. La science du cycle du carbone impose de changer radicalement nos modes de vie ou de basculer dans le chaos. Et rien n’est négociable … même si c’est ce que tous les « responsables » essaient de faire croire depuis plus de cinquante ans.

7 – Que peut-on bien encore espérer d’Emmanuel Macron après avoir constaté à quel point son premier mandat confirmait « l’avertissement du Président » ? Rien dans son bilan « n’est à la hauteur des enjeux ». Les récentes révélations concernant Uber – et plus largement les GAFAM – confirment sa détermination à « nous défaire » … Est-ce que la nouvelle configuration de l’Assemblée nationale parviendra à ralentir le processus ? Rien n’est moins sûr.

8 – Restant fidèle à ma ligne politique, je ne parlerai pas ici de ceux qui auraient été « notabilisés » et rendus « respectables » par leur entrée en masse à l’Assemblée nationale … On disait autrefois que la République n’échangeait que du plomb avec ses ennemis. Il serait peut-être temps de revenir à cette sage pratique …

La sobriété – et osons employer le mot tabou entre tous : la décroissance – est pourtant notre destin : reste à savoir si le repli sera intelligemment organisé et donc à peu près équitable, ou si ça sera un vaste foutoir, une débâcle dont la France a – malheureusement – le secret et l’habitude. Je redoute que nos pseudo-élites, de droite, de gauche et « d’en même temps » ne continuent de psalmodier le fameux refrain qui a déjà pourtant coûté si cher : « l’intendance suivra » !

9 – Rendons néanmoins à César ce qui est à … Jadot, « le vert vide » !

10 – Cet « hérétique » situe parfaitement le registre dogmatique & orthodoxe du problème : la croissance c’est le Bien, tout ce qui fait mine de s’y opposer c’est le Mal. Ces « décideurs » devraient donc considérer que le cancer et toutes les proliférations incontrôlables sont positives … Selon l’antique sagesse grecque, « les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre ». Les nouveaux « dieux » de nos sociétés modernes, « le pèze, le fisc et le sacro-saint bénéfice », nous ont engagés dans une profonde Hubris … qui sera nécessairement suivie d’une radicale Némésis … Nous y voilà. C’est donc d’un changement radical de vision – de façon de voir – dont nous avons, désespérément, besoin : la Vision du Soi selon Douglas Harding pourrait nous aider …

Pour se convaincre « qu’il puisse exister des limites écologiques à la croissance et à l’expansion » il suffit d’un peu d’attention au fonctionnement de la nature et de réflexion, à défaut de la lecture de quelques bons auteurs « classiques » qui en ont été capables. Aucun économiste ne figure bien entendu dans cette catégorie !

11 – En toute modestie, il me semble qu’il n’y a qu’une seule bonne façon de dépasser cette opposition tenace et stérile entre croissance et décroissance, qui permet aux véritables « fous inconséquents » de mener le monde à l’abîme :

  • la croissance « matérielle » au sens large est excessive et doit impérativement ralentir drastiquement & durablement : c’est un consensus de la quasi totalité de la communauté scientifique. La décroissance s’impose à toutes les sociétés « riches », et ce n’est pas un simple mot qu’il serait possible d’évacuer : c’est un continent de la pensée humaine qu’il convient d’étudier – rapidement – et de mettre en œuvre.
  • une croissance « spirituelle » s’impose à tous, car c’est globalement de l’immense déficit dans cette dimension-là que proviennent la majorité des problèmes écologiques. Égarés par une conception anthropologique très incomplète, donc fausse, nous avons poursuivi le toujours plus dans la dimension « matérielle ». Nous ne trouverons notre absence de limites – notre nature d’espace d’accueil illimité & inconditionnel – que dans notre noyau « spirituel », le « Je Suis » central, l’Esprit, …

  • vu l’importance & urgence des problèmes écologiques, cette remise à niveau spirituelle doit nécessairement être rapide, pour ne pas dire subite. Impossible d’en passer par une (ou plusieurs !) retraites de trois ans chez les bouddhistes tibétains, ou quelque longue transmission de maîtres à disciples au sein d’une autre tradition. Elle doit également être réelle et radicale. Il me semble que la Vision du Soi selon Douglas Harding répond parfaitement à cette double exigence : un « système d’exploitation » (DOS) particulièrement stable & solide, capable de faire « fonctionner » bien plus efficacement la plupart des « logiciels » spirituels. La métaphore informatique a ses limites, mais c’est ce que j’ai réussi à trouver de plus utile … Essayez, vérifiez !

12 – « Lentement … » ? Ce « piège écologique, énergétique et climatique » est plutôt en train de « se refermer » à toute allure et pour de nombreuses décennies. Mi juillet 2022 en France : déjà deux canicules et des mégafeux d’ampleur ! Devant ce désastre, toute la classe politique de ces cinquante dernières années est responsable et coupable : « qu’ils s’en aille tous », l’auteur de cette formule aussi !

13 – « L’élection de 2022 » est un désastre et pas seulement pour « l’écologie politique ». Ma€ron va continuer à faire du « en même temps » sur tous les sujets, des plus futiles aux plus importants & urgents, avec pour seule boussole la croissance du PIB. Les écologistes officiels vont continuer de se « concentrer » et de se déchirer sur des débats sociétaux d’une importance toute relative devant le tsunami climatique et énergétique.

Ne serait-il pas temps de regarder du coté du Parti pour la Décroissance ? Le projet esquissé par Luc Semal correspond à peu près au leur. Presque personne effectivement ne « veut entendre ça ». Mais à force de tergiverser nous risquons d’entendre bien pire …

Par Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 62 ans, marié, deux fils.
La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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