Attention les yeux – Guy Mokuho Mercier

Attention les yeux (0)

 « Ne laissez pas tomber la tête en avant ».

C’est un conseil que les godos¹ répètent souvent pendant la pratique de zazen, mais dont ceux qui sont concernés ne perçoivent pas toujours le bien fondé ni la raison pour laquelle on les corrige. Il est impossible de voir sa propre posture et donc difficile de se rendre compte par soi-même de ce qui ne va pas².

Rappelons d’abord que la position de la tête dépend essentiellement du placement du bassin sur le zafu et de la hauteur de celui-ci (voir bulletin précédent : « La posture, une question d’équilibre »³). Mais lorsque la tête tombe en avant, il y a une autre raison difficile à percevoir et qui peut être très préjudiciable pour le pratiquant : c’est la position des yeux ou la direction du regard pendant zazen.

Figure 1 : Regard trop rapproché : le menton est exagérément rentré

Ce qui est enseigné, c’est que le regard est simplement posé sur le sol, à un mètre devant soi, sans fixer quoique ce soit. Le problème peut résider dans l’appréciation de cette distance qui varie en fonction des individus et de leur taille. Certains calculent même très précisément ce mètre à partir du centre de leur zafu et contraignent leurs yeux à fixer un point dont la situation est subjective et souvent trop rapprochée des genoux. Cela correspond généralement à une attitude volontariste et perfectionniste.

Une tension même minime (4) maintenue pendant un long moment par les muscles des yeux pour regarder un point trop rapproché peut finir par créer une fatigue ou un mal de tête dans la région du frontal ou des tempes (5). Ceux qui pratiquent ainsi ont souvent aussi le menton exagérément rentré (figure 1) et parfois même inversent la cambrure naturelle des vertèbres cervicales par une nuque trop tendue (6).

Figure 2 : Regard contraint vers le bas: la tête tombe

Mais surtout, pour échapper à cette tension continue des muscles des yeux qui fixent un point trop rapproché, le corps va corriger de lui-même « au plus pressé », en inclinant la tête en avant pour répartir ou alléger les tensions de l’œil (figure 2). Apparaissent alors des tensions au niveau de la nuque et des épaules, dues à l’élongation des chaînes musculaires arrière, notamment cervicales, sollicitées par le poids de la tête qui tombe en avant. A la longue ces tensions peuvent devenir douloureuses et elles vont se répartir automatiquement ou se propager sur tout la chaîne musculaire dorsale (7).

Autre conséquence possible : blocage du larynx par une rigidité excessive du cou, et par voie de conséquence de la respiration qui devient difficile et parfois sifflante ou bruyante (8). Il est donc très important que ceux qui ont la responsabilité de l’enseignement prennent conscience de l’importance de ce point qui paraît à priori anodin, et corrigent cette appréciation erronée par un langage ou par des conseils appropriés à la fin du zazen.

Comment ajuster les yeux et le regard ?

La distance minimale à laquelle on pose le regard dépend de la taille de chaque pratiquant, de sa capacité à garder le dos droit et détendu, et bien sûr de la hauteur du zafu. Plus quelqu’un est grand et haut, plus cette distance « standard » de un mètre à partir des genoux doit être augmentée. Au début du zazen, et parfois même pendant, on porte le regard droit devant soi sur le mur, à l’horizontale. Cette position horizontale du regard constitue une référence naturelle pour chacun, car il n’est pas nécessaire de faire des efforts pour regarder l’horizon en gardant la tête droite. On baisse ensuite les yeux jusqu’à percevoir la position où l’on commence à faire un effort. L’attitude juste du regard baissé se situe avant le premier petit effort, soit à peu près un mètre devant les genoux pour les plus petits, et jusqu’à un mètre cinquante (voire un peu plus) pour les plus grands. (9)

Sur la figure 3, est schématisé l’espace optimal où les muscles des yeux ne subissent pas de tension continue. Cependant, chacun doit évaluer par lui-même cette distance, en gardant à l’esprit que ce qui est juste est la pratique d’une posture sans tension. Cela signifie en fait l’abandon de la volonté personnelle (10) et/ou de schémas imaginaires qui ne sont pas en harmonie avec la réalité physiologique corporelle.

Parfois aussi, la tête tourne d’un coté ou de l’autre sous l’influence d’une tension dans la nuque ou dans les épaules. En dehors d’en rechercher la cause dans un bassin déséquilibré par les difficultés à plier les jambes ou par un zafu trop petit ou par des épaules trop tendues, cette attitude peut aussi provenir d’une différence de vision entre les deux yeux. Certains n’en ont pas conscience et leur regard se déporte vers la droite ou la gauche de l’axe médian de la posture, par la prépondérance d’un des deux yeux sur l’autre. Revenir au milieu est la voie enseignée par le Bouddha (11). Là aussi le rôle de l’enseignant est primordial car il doit le signaler et en parler au pratiquant, et essayer de résoudre ce problème avec lui.

Les yeux pleurent, de temps en temps. C’est plutôt un bon signe. Les yeux sont liés au foie, et l’énergie circulant mieux pendant zazen, l’organisme se purifie et les larmes coulent, l’agressivité ou la colère latente se dissipe.

Figure 3 Position correcte : le regard est posé dans un angle maximum de 40° par rapport à l’horizontale.

D’autres manifestations peuvent avoir lieu, comme des brillances, des images se formant sur le sol et dans l’espace ou des troubles de la vision. Il ne faut pas s’en inquiéter car elles disparaissent comme elle sont venues, comme les pensées elles-mêmes, ou des nuages dans le ciel.

L’œil est la fenêtre par laquelle le Bouddha regarde le monde phénoménal (12). Les objets que l’on voit, les sensations ou les émotions qu’ils font naître, tout ce que l’œil perçoit est extérieur à notre vraie nature, soumis à la loi de l’impermanence, et sans substance. Il n’est pas nécessaire de s’attacher ni de rejeter ce qui apparaît et passe devant la fenêtre, car ce qui est important pour nous qui pratiquons zazen, ce n’est pas ce qui est vu, mais « qui » regarde (13).

Guy Mokuho Mercier

Illustrations : Christophe Guillet

Cordialement

 

0 – Un grand merci à l’auteur du texte, Guy Mokuho Mercier, et au dessinateur.

¹ – Le glossaire de l’Association Zen Internationale donne cette définition :

« Godo : Dans la tradition des temples zen Sôtô, le godo est enseignant et éducateur. Dans le dojo, il est assis en face du maître, au fond du dojo. Après la mort de Maître Deshimaru, on a appelé godo les enseignants qui n’avaient pas encore reçu la transmission. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont kyoshi : maîtres-enseignants. »

Les mots de ce glossaire et leurs définitions sont bien sûr des plus instructifs & attirants … Mais ce dont nous avons besoin, c’est uniquement de faire l’expérience de Voir notre Visage Originel, de Voir notre Vraie Nature d’espace d’accueil illimité & inconditionnel. Gare à ne pas se laisser piéger par l’aspect « exotique » du zen, alors que sa réalité & nécessité est éternelle & universelle.

La Vision du Soi selon Douglas Harding nous propose un accès direct à cette réalité, à notre réalité à tous, une « entrée principale » :

« … D’ailleurs, ce qui nous concerne ici, ce n’est pas tant le zen traditionnel que son esprit éternel et universel, un esprit éternellement fertile en renouvellements imprévisibles. »

Je peux bien sûr me tromper, mais il me semble que la Vision du Soi offre une exceptionnelle opportunité de rafraîchissement au zen, traditionnel & occidental. Seul le temps long confirmera, ou non, cette intuition.

² – Oui … et non ! « Il est impossible de voir sa propre posture » de l’extérieur, certes. Mais le corps est un bon guide pour indiquer par diverses tensions ce qui n’est pas juste & ce qu’il convient de régler différemment. Et il est surtout possible que la posture soit vue de l’intérieur, depuis l’espace d’accueil illimité & inconditionnel que nous sommes, tous. Le critère de justesse de la posture, c’est la capacité à coïncider avec cet espace, le Centre, la Source, …

³ – Je prévois de consacrer ultérieurement un billet à ce premier texte « La posture, une question d’équilibre » ; comme c’est le plus long et le plus complet de cette série de trois – avec celui-ci et « méditation marchée » – ça me demande un peu plus de temps & de travail. Patience.

4 – Cf. le point n° 2 ci-dessus : une « tension même minime » constitue un signal que la posture n’est pas justement réglée. Une bonne habitude consiste à soigner tout particulièrement la mise en place de la posture, à prendre le temps de vérifier & éventuellement corriger tous les points importants. La pratique régulière permet de réduire considérablement la durée de cette phase. Et ensuite il convient bien entendu de ne pas laisser se dégrader cette qualité initiale de la posture, d’apprécier consciemment son maintien dans la durée.

« Une tension … par les muscles des yeux«  : cet article de Guy Mokuho Mercier & mes commentaires sont d’autant plus nécessaires que l’invitation à méditer les yeux entrouverts est souvent assez difficile à adopter au début. Je vous rappelle qu’elle est pourtant indispensable pendant au moins … les trente premières années de pratique !

5 – Corrigez, par pitié, votre posture avant d’en arriver au stade de « fatigue ou mal de tête dans la région du frontal ou des tempes » ! Le bon « indicateur de résultat », si j’ose dire, est exactement inverse : une sensation de légèreté, de fraîcheur, d’expansion … à la place de  la tête. Et pour m’exprimer encore plus clairement & concrètement : l’évidence d’une « absence de tête », d’une tête remplacée par un immense espace d’accueil, vide, transparent, immobile, silencieux, paisible …

Ce qui peut aider, c’est de détendre soigneusement le point entre les sourcils (le « yin tang » du Qi Gong) et la zone adjacente, aussi bien en surface frontale que vers l’intérieur du crâne. L’esquisse de sourire intérieur contribue efficacement à cette détente. Mettez-là en place dès le début de la séance & vérifiez qu’elle demeure.

6 – Anatomiquement parlant, il me semble difficile « d’inverser la cambrure naturelle des vertèbres cervicales ». Quand je propose d’allonger la nuque, il s’agit d’un auto-étirement vers le haut, tout en détente, de la totalité du volume de la colonne cervicale, comme s’il se créait de l’espace

  • à l’avant, entre les condyles occipitaux et atlas, entre les surfaces articulaires d’atlas et axis, entre chaque corps vertébral et chaque disque intervertébral,
  • à l’arrière, entre les articulations inter apophysaires.

C’est en fait la sensation du sommet du crâne (le « bai hue » du Qi Gong) étiré, aspiré … vers le haut qui place la zone nuque & cou en position juste, qui amène le menton à s’abaisser & reculer légèrement, qui produit cette sensation de « nuque longue ».

7 – Le processus de mise en tension de toute la chaîne musculaire postérieure est on ne peut mieux décrit. Par le relais des muscles profonds de la colonne vertébrale – sous occipitaux, intertransversaires, interépineux et transversaire-épineux – toute tension en partie haute risque de se propager sur toute la longueur, jusqu’au sacrum. Il est donc effectivement essentiel de « Ne pas laisser tomber la tête en avant ».

Mais inversement c’est par ce même relais que peut se propager aussi cet auto-étirement détendu de toute la colonne vertébrale, de tout le dos, depuis « bai hue » suspendu dans le Ciel jusqu’au bout du coccyx.

8 – La posture de zazen ne prescrit aucune respiration autre que naturelle : en gros, oubliez la respiration et continuez de respirer sans vous en préoccuper ! Le maintien d’une posture juste, stable & confortable, la détente de plus en plus complète, la meilleure circulation de l’énergie dans tout le corps, l’apaisement profond qui découle de la coïncidence avec sa Vraie Nature d’espace d’accueil illimité & inconditionnel, tout cela va logiquement entraîner une respiration plus longue, lente, douce, silencieuse, …

Il n’est pas question dans cette posture de mettre en œuvre volontairement le « Jalandhara Bandha » du yoga, quel que soit son intérêt par ailleurs.

9 – « La distance minimale à laquelle on pose le regard » dépend de nombreux facteurs : selon l’état de votre dos et de tout votre corps & mental après huit heures de travail physique intense, huit heures de travail sur écran, huit heures de soucis, huit heures de marche, huit heures de déplacement, … votre regard ne se posera pas à la même distance. Il convient de ne pas se laisser enfermer dans une distance standard habituelle, mais d’adopter à chaque fois la distance juste, neuve, adaptée. « Esprit zen, esprit neuf »

Le conseil détaillé ensuite : « porter le regard droit devant soi sur le mur, à l’horizontale … » me semble des plus utiles. Surtout s’il est relié à la sensation du sommet du crâne étiré, aspiré vers le haut évoqué dans le point n° 6.

10 – Comme le disait Woody Allen, « Tant que l’homme sera mortel, il ne sera jamais véritablement détendu ». Cette « posture sans tension » ne devient véritablement possible, réelle, qu’à condition d’être fermement établi dans l’évidence de notre « immortalité » centrale, la conscience « Je Suis », la claire certitude que le dessin ci-dessous représente « Mon, ton, son, notre … autoportrait » :

La véritable posture, c’est la silencieuse coïncidence de la volonté personnelle du « petit humain » périphérique et du « vouloir » central du « Je Suis ». Ne me demandez pas d’expliquer ce mystère, comme toute personne à peu près consciente j’en suis incapable. Je sais simplement qu’il est possible, évident même, de l’incarner, et je peux vous montrer comment.

Ensuite il vous restera la partie la plus délicate : valoriser cette évidence et y demeurer. Il existe au moins « deux façons de pratiquer », et en réalité beaucoup plus. Trouvez la vôtre.

11 – Cette évocation du « juste milieu », ou plutôt du « milieu juste », est parfois assez mal comprise & ressentie. Certains l’assimilent à tort à une réduction à un « centrisme » médiocre, craintif, étroit, sans ambition … Il s’agit exactement de la position inverse, dont le dessin ci-dessus, la carte maîtresse de la Vision du Soi, peut vous aider à prendre conscience. « Revenir au milieu », c’est Voir parfaitement que « Je Suis Rien » & « Je Suis Tout », que je suis l’entièreté « Je Suis » & « je suis humain », c’est retrouver son Visage Originel, son corps d’Univers, sa vraie nature d’espace d’accueil illimité & inconditionnel … Excusez du peu !

Plus concrètement, maintenir le regard droit devant et les yeux bien sur l’horizontale est essentiel pour éviter toute « tension, même minime », dans la région du cou : son juste alignement & sa détente conditionnent la bonne irrigation sanguine du cerveau (artères carotides et vertébrales).

12 – Comment ne pas faire le lien avec les célèbres formulations de Maître Eckhart :

« L’œil dans lequel je vois Dieu, est le même œil dans lequel Dieu me voit. Mon œil et l’œil de Dieu sont un seul et même œil, une seule et même vision, une seule et même connaissance, un seul et même amour. »

« L’âme a deux yeux, un œil intérieur, et un œil extérieur. L’œil intérieur de l’âme regarde vers l’essence et la reçoit directement de Dieu ; c’est l’œuvre qui lui est propre. L’œil extérieur de l’âme se tourne au contraire vers toutes les créatures et les perçoit en image. »

 

« L’œil est la fenêtre par laquelle le Bouddha regarde le monde phénoménal », certes, mais nous sommes tous appelés à réintégrer consciemment notre Nature de Bouddha, déjà entièrement présente en nous sans qu’il y ait besoin de chercher quoi que ce soit de plus au dehors. N’en croyez surtout pas un traître mot, essayez, vérifiez, faites sans tarder le geste dessiné ci-dessus, puis continuez à vivre dans l’attitude globale qu’il représente.

13 – La formulation reprise ci-dessous mérite quelques compléments :

« … car ce qui est important pour nous qui pratiquons zazen, ce n’est pas ce qui est vu, mais « qui » regarde. »

Tout ce qui est « vu » – mais aussi tout ce qui est entendu, senti, goûté, … – en périphérie, dans ce que le zen nomme « le monde des dix mille choses », est également très important dans la mesure où tout peut renvoyer vers « qui regarde ». C’est la fameuse règle de l’asymétrie, la seule règle de la Vision du Soi selon Douglas Harding, à appliquer en lien avec le geste ci-dessus :

Je Suis, Ici, vers l’intérieur, espace d’accueil de ce que je parais être là-bas, vers l’extérieur

Espace vide, Ici, accueillant toutes formes là-bas

Espace transparent, Ici, accueillant toutes couleurs là-bas

Espace silencieux, Ici, accueillant tous sons là-bas

Espace immobile, Ici, accueillant tous mouvements là-bas

Espace illimité, Ici, accueillant toutes limites là-bas

Espace libre, Ici, accueillant tous conditionnements là-bas

Espace éternel, Ici, accueillant le composé & décomposé là-bas

Espace conscient, Ici, accueillant toute matière là-bas

Espace Vivant, Ici, accueillant …

&

Difficile de faire plus simple & plus efficace ! Mais, comme d’habitude, n’en croyez pas un traître mot. Essayez, vérifiez … !

A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils. La lecture de "La philosophie éternelle" d'Aldous Huxley m'oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi. Mon parcours intérieur emprunte d'abord la voie du yoga, puis celle de l'enseignement d'Arnaud Desjardins. La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d'accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.
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