Arriver à la droiture de l’Esprit – Taïkan Jyoji

L’article précédent, le Guide de la communauté spirituelle francophone, fait référence à une exhortation de Taïkan Jyoji : « Allez-y à fond », choisie comme titre de l’extrait présenté sur le blog de l’association A Ciel Ouvert.

Le texte complet, « Exhortation Rohatsu¹ 2014, 2ème soir » figure intégralement ci-dessous. Et quelques précisions et commentaires en lien avec la Vision du Soi sont proposés en renvoi.

« Lorsque le 5ème Patriarche du Zen donna ses instructions à son successeur, Huineng² (Eno Taikan en japonais), le 6ème et dernier Patriarche (puisque c’est par lui que le Zen se déploya dans toute la Chine), il lui dit, entre autres :

« En ce qui concerne le principe fondamental du Zen, l’Éveil, il est à réaliser par les êtres humains par leurs propres efforts ! ».

Aucun enseignement ne pourra arriver à cet Éveil. Les enseignements ne sont d’aucune utilité car le processus « d’explorer à fond » n’utilise pas les mots. Donc : explorez à fond en tournant vos regards vers l’intérieur. C’est avec son intuition spirituelle qu’on explore³.

Commentaires de l’exhortation du dimanche 2ème soir

Si on ne le savait pas encore, la raison pour laquelle on pratique Zazen, qu’on participe à ce Rohatsu, à n’importe quel Rohatsu, à n’importe quelle sesshin, c’est une raison claire, un but bien précis : « faire une expérience profonde de soi ». On l’appelle de différentes façons : Éveil, Satori, Illumination, Réalisation de soi, Kenshō, etc. Peu importe le nom qu’on lui donne. Seule une pratique intensive du zazen dans le Zendo, si c’est cet « outil » qu’on a choisi pour arriver à cette expérience, permet d’y parvenir. Les paroles que nous voudrions entendre ne nous y amèneront pas.
Indépendamment de mon peu de goût pour faire sermons et discours, il est évident que cette sesshin particulière, annuelle, ne doit pas contenir autres choses que des zazens qui s’enchaînent les uns à la suite des autres. « Explorer à fond » ne supporte aucune coupure, aucune distraction.
Si on se réunissait dans le Dojo pour un « enseignement », dès lors qu’il ne s’agit pas d’une séance de zazen formelle, au bout de quelques minutes tout le monde serait en train de gesticuler comme un ver de terre coupé en deux.

Ne procédons pas ainsi. « L’étude » du Zen se fait assis sur un coussin. Restons plongé dans la méditation. La faiblesse et la stupidité de notre esprit sont telles qu’il ne faut leur accorder aucune relâche. Pendant Rohatsu on ne doit avoir qu’une chose en tête (4) et ne jamais en avoir d’autre : Zazen. Et le bouvier que je suis tire les bœufs que vous êtes.

Il se passe partout dans le monde, aujourd’hui plus que jamais, de véritables horreurs de toutes sortes provoquées par le racisme, l’intolérance, la tyrannie, le nationalisme, le gangstérisme, la barbarie, etc. Un vent de folie souffle sur l’esprit humain d’une manière planétaire. La panique cède à la raison. La peur se transforme en paranoïa et tout le monde s’agite, s’affole, se déglingue, se trémousse dans toutes les directions.

Tout le monde est dans la peur, le manque de confiance en soi, l’instabilité mentale, le déséquilibre intérieur. Rien ne va plus à l’intérieur des gens. Il existe des pistes pour essayer de changer quelque chose.

Pas : changer le monde, vous n’y arriverez pas.

Mais : se changer soi-même. Ça, on peut le faire.

Alors avec mon tout petit niveau spirituel, avec mes tout petits moyens (5), voila ce que je peux dire pour l’avoir expérimenté : si vous êtes dans la peur et que vous pratiquez, par exemple, le Yoga alors allez-y à fond (6) dans le Yoga et vous apaiserez vos peurs. Si vous êtes dans le manque de confiance en vous et que vous pratiquez le Taï Chi, le Qi Gong (Chi Kong) alors allez-y à fond dans le Taï Chi, le Qi Gong et vous diminuerez votre manque de confiance en vous. Si vous êtes dans l’instabilité mentale et que vous pratiquez le Kyudo alors allez-y à fond dans le Kyudo et vous assainirez votre instabilité mentale. Si vous vous sentez en déséquilibre à l’intérieur de vous-même et que vous pratiquez le Zen alors allez-y à fond dans le Zen et vous rééquilibrerez l’intérieur de vous-même. J’ai juste pris quatre exemples. Choisissez une Voie authentique, avec un enseignant authentique, qui va tout droit et évite de vous retrouver sur une voie de garage. Et sans hésitations, sans tergiversations ni apitoiements « y aller à fond ! ».

Changer et améliorer des petites choses à l’intérieur de soi, ça n’a l’air de rien, mais ça fait du bien et c’est la seule chose qu’on peut faire pour arriver à la droiture de l’Esprit (7). »

 

Cordialement

 

¹ – Rohatsu c’est la retraite (sesshin) du 8 décembre.

« Le 8 décembre est la date la plus importante de la tradition zen : le Bouddha s’est en effet éveillé au petit matin d’un 8 décembre (ou plus exactement le 8 du 12e mois selon l’ancien calendrier chinois) après sept jours de méditation ininterrompue. Cette retraite a comme particularité de se dérouler dans le silence complet et de rien rajouter à la méditation qui est pratiquée tout au long du jour et parfois de la nuit. Il n’y a donc ni enseignement, ni rituel, ni bâton. On sonne une première fois la méditation au début de la retraite et on re-sonne la fin de la méditation sept jours après. On considère en effet qu’il n’y a qu’une seule méditation qui dure sept jours et sept nuits. » (Blog d’Eric Rommeluère)

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Hui-nêng déchirant un sûtra – Liang K’ai (12°/13° siècle)

² – Vous trouverez sans doute que j’y vais un peu fort, mais Douglas Harding est pour moi l’équivalent de Huineng en cette période troublée de la fin du 20° et du début du 21° siècles, et ce tout aussi bien pour le zen que pour toute autre démarche spirituelle.

Est-ce que sa modeste et géniale « contribution au zen en Occident » (sous-titre de « Vivre Sans Tête ») va parvenir à convaincre un plus large public que le zen ce n’est peut-être « pas tant le zen traditionnel que son esprit éternel et universel, un esprit éternellement fertile en renouvellements imprévisibles » ?

Est-ce que la « braise » du Visage Originel – c’est-à dire de l’absence de tête Ici au Centre – va parvenir à reléguer au second plan toutes les « cendres » du décorum zen, dont la beauté est par ailleurs indéniable (CF. la classe du site de La Falaise Verte par exemple) ? Est-ce que la satori va enfin être reconnu comme la vision de l’évidence même et comme, non pas un aboutissement, mais un point de départ ?

Je l’espère, je le crois, je m’y emploie.

« A l’origine, il n’y a pas d’arbre de l’Éveil

Ni de miroir brillant.

La nature de Bouddha est par elle-même vacuité

Où la poussière pourrait-elle se déposer ? »

(Traduction Jacques Brosse)

Quelques rares personnes ont eu le courage de reconnaître l’exceptionnelle percée que constitue la Vision du Soi : le moine de Tokyo, John Toler, Yvan Amar, … Mais la plupart des « experts » – ceux qui, selon Paul Valéry « se trompent selon les règles » – en ont eu une peur bleue. Il serait plus que temps que petit à petit le ratio s’inverse : « Vivre Sans Tête » date de 1961 (bientôt 55 ans !), et sa traduction française de 1978 !

³ – « Intuition spirituelle » : une telle expression n’est-elle pas la porte ouverte à de très nombreuses complications ? Quand on ne se situe pas dans le cadre de référence strict et précis de Michel Fromaget (Corps & Âme – Esprit), bien des errements sont possibles en ce qui concerne l’Esprit. Ainsi quand Taïkan Jyoji écrit : « La faiblesse et la stupidité de notre esprit sont telles … », c’est bien sûr du mental, de l’âme au sens de M. Fromaget, qu’il parle, pas de l’Esprit. L’Esprit, c’est un autre nom de la Source Pure, ou inversement.

Il me semble qu’il convient tout simplement de retourner son « regard » – plus que « ses regards » – de 180° vers l’intérieur, de regarder « à fond » et de « voir ». D’en rester au percept et de ne pas faire tant d’histoires : après tout, ne s’agit-il  pas juste de récupérer notre vraie nature, notre état naturel ?

4 – « … on ne doit avoir qu’une chose en tête et ne jamais en avoir d’autre : Zazen »

Je ne pratique pas le zen « traditionnel », mais depuis le premier coup de kyosaku reçu à la Sainte-Baume il y a trente ans, je commence à avoir un certain nombre d’heures de méditation au compteur. Et, la Vision du Soi m’ayant fait considérablement progresser dans ce domaine, je me sens tout à fait habilité à déclarer que méditer, ce n’est pas seulement ne rien avoir en tête, mais, en-deçà plutôt qu’au-delà, ne pas avoir de tête. Vérifiez !

« La méditation, c’est le lieu où l’univers se réjouit d’être l’univers. »

Yvan Amar

5 – « … avec mon tout petit niveau spirituel, avec mes tout petits moyens … »

Non, je ne pense pas que s’exprimer ainsi soit une bonne façon de rendre service à qui que ce soit. En tous cas pas pour un maître zen formé pendant sept années au Japon, intronisé depuis presque 40 ans, auteur d’une douzaine de livres sur le sujet. Pas pour quelqu’un dont le nom signifie littéralement : « Générosité Constante de la Vaste-Grandeur ».

Dans un véritable processus de transmission, c’est le « Grand » qui s’exprime, à travers un « petit » dont le rôle consiste à laisser autant de place que possible à cette « vaste grandeur ». Et c’est aussi le « Grand » qui acquiesce à son propre dévoilement. Seule la présence de cette « braise », de ce feu qu’est le « Grand » permet véritablement de parler de « tradition » et de transmission.

6 – « Allez-y à fond »

Bien sûr que l’intensité, l’ardeur (tapas) est nécessaire pour parvenir à quelque chose. Mais il me semble que celle-ci est en quelque sorte freinée ici par les résultats relatifs évoqués ensuite : « apaiser les peurs, … diminuer le manque de confiance en soi, … assainir son instabilité mentale, … rééquilibrer l’intérieur de soi-même ».

Je préfère pour ma part l’expression « aller jusqu’au bout », « aller à terme » en fait puisqu’il s’agit d’une nouvelle naissance. Je préfère ainsi la clarté du programme énoncé par le logion 2 de l’Évangile de Thomas, incitant le « chercheur » à devenir « trouveur » :

« Que celui qui cherche soit toujours en quête jusqu’à ce qu’il trouve. Lorsqu’il aura trouvé il sera dans le trouble. Ayant été troublé, il s’émerveillera, il régnera sur le Tout. »

Comme l’a si bien exprimé mon ami Alain Bayod dans « Satori c’est gris » :

« … Le « danger » dans l’imagerie de l’expérience spirituelle ce n’est pas seulement que nous la rêvions comme une expérience extraordinaire, peu accessible … mais que nous la rêvions comme une expérience dans le futur : … demain, quand …,  si …  Vous connaissez la devinette  : quand vous plantez des « si » et des « quand » qu’est-ce qui pousse ? RIEN.

Ce qui empêche  l’expérience spirituelle, c’est que nous envisageons la spiritualité comme toutes les autres activités humaines, c’est-à-dire comme un processus dans le temps. Nous restons dans un processus exigeant d’amélioration du moi.  Nous pressentons bien que la sagesse est d’un autre ordre, procède d’un passage sur un autre plan. Mais nous envisageons ce « saut quantique »pour le futur, comme la conséquence de l’amélioration du moi. […] »

7 – « Changer et améliorer des petites choses à l’intérieur de soi, ça n’a l’air de rien, mais ça fait du bien et c’est la seule chose qu’on peut faire pour arriver à la droiture de l’Esprit.« 

Que tout cela « fasse du bien » au « petit », c’est clair. Mais est-ce que cela ne conduit pas à renforcer l’impasse décrite au point précédent par Alain Bayod ? Impasse plutôt sympathique et gratifiante certes, et socialement très utile de surcroît, mais impasse bien réelle néanmoins.

Non, la seule chose à faire consiste à voir qu’immédiatement, Ici et maintenant, Je Suis cet espace d’accueil inconditionnel et illimité, que l’Esprit est « ma » véritable nature, « mon » Visage Originel. Comme disait Arnaud Desjardins :

« Partez de là où on cherche d’habitude à arriver. Vous allez constater que cela ne dure pas, mais vous aurez découvert ce qu’il y a d’essentiel à découvrir. »

«A la recherche du Soi – Le Vedanta et l’inconscient» Chapitre 2 : Vedanta vijnana – La science du Vedanta

 

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils.
La lecture de « La philosophie éternelle » d’Aldous Huxley m’oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d’abord la voie du yoga, puis celle de l’enseignement d’Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d’accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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One Response to Arriver à la droiture de l’Esprit – Taïkan Jyoji

  1. Nicolas dit :

    Je trouve cet article décapant/décapitant. Merci. Je lis régulièrement votre blog et après être venu vous « taquiner » avec mes explications ou théories psychologiques et métaphysiques (plus particulièrement « bouddhistes ») il y a quelques mois, je commence a voir (et non comprendre) ce que la vison sans tête veut pointer. Comme le dit Yvan Amar dans l article mis en lien, je commence a vivre ce
    Mystère et ne cherche plus à le comprendre. Alors encore une fois merci. Ce blog est une pépite. Même si la vision sans tête n est malheureusement pas encore pris au sérieux par de nombreux chercheurs spirituels (moi y compris, il y a peu de temps), votre travail n est pas vain (je pense aussi a José Leroy, Alain Bayod, David Dubois) Continuez!! J espère très prochainement vous revoir à un atelier sur Lyon.

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