Amour et connaissance – Alan Watts

Alan_Watts
Alan Watts – 6 janvier 1915/16 novembre 1973

Après un premier article consacré au « Livre de la sagesse », en voici un second concernant un autre ouvrage important d’Alan Watts : « Amour et connaissance », opportunément réédité chez Almora.

Ce livre foisonnant de constats et de réflexions plus intéressantes les unes que les autres, vous n’aurez donc aucun autre choix que de le lire intégralement.

Je me contente ici de vous proposer un extrait du cinquième et dernier chapitre, « Au-delà du sens », de la première partie, « L’homme et la nature ».

« La formulation de notre vie comme fluidité où il n’y a rien à saisir et personne pour saisir est l’expression négative d’une réalité qui peut aussi s’énoncer positivement. La formulation positive est malheureusement loin d’être aussi percutante et prête plus aisément au malentendu. Lorsque le dualisme du sujet et de l’objet s’évanouit, l’illusion de la saisie – croyance que les dents peuvent se mâcher elles-mêmes, l’œil se voir, la main s’empoigner – se dissipe également. Le soi et le monde constituent une unité, ou mieux une “non-dualité” puisque le terme “unité” pourrait paraître exclusif de la diversité.

ACAWattsLe sentiment d’un gouffre me séparant du monde disparaît et ma vie la plus subjective, mon intériorité la plus profonde, ne semblent plus isolées de mon expérience totale du cours de la nature. L’évidence s’impose que “tout est Tao”, manifestation intégrale du processus harmonieux et universel, dont il est rigoureusement impossible de s’écarter. Un tel sentiment possède comme une aura de miracle dont aucune raison logique ne paraît pouvoir rendre compte – à moins que ce ne soit le soulagement d’être délivré du devoir invariable d’ “affronter” la réalité, de la voir “en face”¹. A ce point, en effet, il n’y a plus à faire face à la vie, car on est la vie.

Malheureusement, lorsque surgit un tel événement, on en escompte toutes sortes de résultats, et c’est pourquoi il disparaît aussi vite qu’il est survenu. On en attend un changement de caractère, une amélioration morale, davantage de force, de sagesse, de bonheur.  On croit avoir mis la main sur une chose d’immense valeur² et l’on se targue d’avoir hérité d’un trésor.

Un jour qu’on lui demandait : “Qu’est-ce qui a le plus de valeur au monde”, un maître Zen répondit : “Une tête de chat crevé.” “Pourquoi donc ?” “Parce qu’il est impossible d’en fixer le prix.” La révélation unitaire du monde est comme cette tête de chat mort. C’est la chose la plus dépourvue de prix, la plus dénuée de conséquences qui soit. Elle est sans résultats, sans signification logique, et n’aboutit à rien. On n’en peut rien tirer puisqu’il est impossible d’occuper en dehors d’elle une position d’où l’on pourrait atteindre et saisir quelque chose. Toute notion de gain – richesse, connaissance ou vertu – revient à vouloir apaiser sa faim en se mangeant soi-même. Au demeurant, nous ne pouvons de toute manière rien faire d’autre, car puisque “la nourriture est Brahman ; moi, la nourriture, je mange le mangeur de nourriture”³. L’assouvissement est nécessairement momentané et seuls ceux qui entendent en tirer profit se trouvent véritablement déçus. C’est pourquoi Bouddha peut dire à son disciple Subhuti : “Je n’ai absolument rien retiré de l’éveil insurpassable et parfait.”

Mais, lorsqu’il n’y a point d’attente, point de résultat escompté et aucun autre gain que cette “tête de chat crevé”, soudainement, par un miracle contre toute logique, on reçoit gratuitement bien plus qu’on n’avait jamais cherché. »

 

Cordialement

 

¹ – « … la sensation d’avoir laissé tomber un insupportable fardeau », ainsi que Douglas Harding l’exprime dans « Vision ».

Les conditionnements de « confrontation », d’ « affrontement », … cèdent la place à la conscience d’être un espace d’accueil illimité et inconditionnel, le « face à face » devient « face à espace », le « volte-face » réflexe peut se transformer en un « volte-espace » délibéré, qui re-deviendra peu à peu une seconde nature, notre vraie nature …

Ce nouveau mode d’être au monde, peut-être la seule manière d’être justement au monde, est exprimé de manière très similaire par Alan Watts et Douglas Harding. Les deux hommes se sont rencontrés, à Nacton, et, j’imagine, appréciés mutuellement …

² – C’est bien d’une immense valeur qu’il s’agit, puisque c’est l’aboutissement de la Quête immémoriale des hommes, mais ce n’est aucunement une « chose » ! C’est exactement l’inverse, une non-chose, l’ultime contenant de tous les contenus.

Mais, effectivement, si cet espace d’accueil que nous sommes tous n’est pas accueilli « sans but ni esprit de profit » (le “mushotoku” du zen), et que, en « bon » produit de la société de production & consommation nous escomptons l’exploiter … alors les difficultés commencent aussitôt.

³ – Taittiriya Upanishad III, 10 – 6

Cf. aussi Svami Prajnanpad qui formulait avec humour la même vérité … d’évidence :

« Svamiji mange Svamiji avec Svamiji »

« Durant les derniers mois de son existence, Swâmiji, qui avait toujours pris ses repas en silence, laissait parfois tomber une petite phrase qui avait plus de prix qu’un entretien entier. Vous vous souvenez — je l’ai souvent raconté — qu’un matin, lors du dernier sé­jour que j’ai effectué auprès de lui, il mangeait à la pe­tite cuillère une sorte de fromage blanc qu’au Bengale on appelle chana.

Il me demande : « What is Swâmiji doing ? Qu’est-ce que Swâmiji est en train de faire ? »

Je lui réponds : « Swâmiji mange du chana avec une petite cuillère en métal ».

Et Swâmiji laisse tomber : « Swâmiji is eating Swâmiji with the help of Swâmiji. Who is Swâmiji ? Swâmiji mange Swâmiji avec l’aide de Swâmiji. Qui est Swâmiji ? ».

Ce genre de paroles, au premier abord incompréhensibles, concerne un niveau de conscience que nous n’avons pas encore at­teint et que l’on pourrait, comme le Bouddha, appeler « l’autre rive ». »

«La traversée vers l’autre rive»

Arnaud et Véronique Desjardins
Éditions Accarias l’Originel

Qu’attendez-vous pour voir clairement que vous êtes sur « l’autre rive », qu’en réalité vous n’avez jamais été ailleurs ? Les expériences de la Vision du Soi selon Douglas Harding peuvent vous apporter une aide décisive, mais, comme d’habitude, n’en croyez pas un traître mot. Venez plutôt vérifier dans un atelier.

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A propos de Jean-Marc Thiabaud

Jean-Marc Thiabaud, 57 ans, marié, deux fils.
La lecture de « La philosophie éternelle » d’Aldous Huxley m’oriente précocement sur le chemin de la recherche du Soi.
Mon parcours intérieur emprunte d’abord la voie du yoga, puis celle de l’enseignement d’Arnaud Desjardins.
La rencontre de Douglas Harding en 1993 me permet d’accéder à une évidence que je souhaite désormais partager.

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